Ban Kao Lao Rueng une mai­son où l’on ren­contre l’his­toire

L’ar­ri­vée de mé­tro à Chi­na­town et les me­naces d’ex­pul­sions qui ont sui­vi la ré­ha­bi­li­ta­tion du quar­tier ont pous­sé les membres d’une com­mu­nau­té de la rue Cha­roen Krung à créer un mu­sée re­ve­nant sur l’his­toire du quar­tier. La moi­tié des pièces ex­po­sées font

Gavroche Thaïlande - - Le Village -

C’est au fond de l’une de ces ruelles de Chi­na­town, où tous les les rez-de-chaus­sée sont des com­merces, que se cache le mu­sée Ban Kao Lao Rueng. On n’y at­ter­rit pas par ha­sard ; d’ailleurs, per­sonne n’as­sure l’ac­cueil à l’en­trée. Il faut dire que per­sonne n’y tra­vaille vrai­ment : les ha­bi­tants du quar­tier, is­sus de la com­mu­nau­té chi­noise Cha­roen Chaï, se re­laient pour as­su­rer les vi­sites, et l’en­trée du mu­sée est libre. En dé­pit des t-shirts dé­co­lo­rés mis en vente et de la ti­re­lire à dis­po­si­tion des vi­si­teurs « pour l’eau et l’élec­tri­ci­té » , on com­prend que l’ob­jec­tif du mu­sée n’est pas de faire de l’ar­gent, mais de gar­der in­tacte une his­toire com­mu­nau­taire qui s’ef­fi­loche au fil des ans. D’his­toire, le quar­tier en est char­gé. An­cien­ne­ment mal fa­mé, ron­gé par la pros­ti­tu­tion et l’opium, il voit ar­ri­ver sous le règne de Ra­ma IV des im­mi­grés chi­nois fuyant mi­sère et fa­mine. La guerre ci­vile des Tai­ping (1851-1864) ra­vage alors l’em­pire du Mi­lieu et pro­voque d’im­por­tants mou­ve­ments de po­pu­la­tion. La com­mu­nau­té Cha­roen Chaï, ve­nue du Sud et par­lant le dia­lecte teo­chew, s’ins­talle alors dans ce qui n’est pas en­core Chi­na­town, ce qui fait d’elle l’une des plus an­ciennes com­mu­nau­tés de Chi­na­town. Peu à peu, la construc­tion de sanc­tuaires chi­nois et le com­merce qui l’en­toure amé­liorent la ré­pu­ta­tion du quar­tier et poussent les membres de la com­mu­nau­té à se spé­cia­li­ser dans la vente d’of­frandes à brû­ler. En­core au­jourd’hui, on y trouve des en­ve­loppes rouges et or pour le Nou­vel An lu­naire, les dra­peaux jaunes uti­li­sés lors du fes­ti­val vé­gé­ta­rien d’au­tomne, et toute sorte d’ob­jets en pa­pier des­ti­nés à être bru­lés lors de fu­né­railles. C’est

d’ailleurs au mi­lieu de ces étals d’ob­jets aux cou­leurs vives que se tient le mu­sée Ban Kao Lao Rueng – lit­té­ra­le­ment « la mai­son où l’on ren­contre l’his­toire ».

Té­moins du pas­sé

L’an­nonce du pro­jet d’ex­ten­sion du mé­tro il y a quelques an­nées de ce­la a mis le quar­tier en émoi. L’idée de pro­lon­ger la ligne bleue de MRT au-de­là de la sta­tion Hua Lam­phong, avait de quoi sé­duire les ha­bi­tants. Pour­tant, les tra­vaux, les des­truc­tions de cer­tains lo­tis­se­ments et le ré­amé­na­ge­ment sou­hai­té par la BMA (Bang­kok Me­tro­po­li­tan Ad­min­si­tra­tion) ont ef­frayé les membres de la com­mu­nau­té. Lo­ca­taires pour la plu­part, ils ont vu la du­rée de leur bail se ré­duire consi­dé­ra­ble­ment : au­jourd’hui, on les force à re­nou­ve­ler ces contrats tous les mois. De quoi re­dou­ter l’expulsion et l’anéan­tis­se­ment d’une his­toire d’au moins quatre ou cinq gé­né­ra­tions. C’est dans ce cli­mat d’an­xié­té que s’est créée en 2010 une as­so­cia­tion de pro­tec­tion, en­trée de­puis en dis­cus­sion avec les au­to­ri­tés de la ville. Le mu­sée voit le jour l’an­née sui­vante sous l’im­pul­sion de ses ha­bi­tants. Il rem­plit une double fonc­tion : té­moin du pas­sé, il ra­conte une his­toire de quar­tier qui a ten­dance à dis­pa­raître. C’est aus­si une ga­ran­tie : le mu­sée of­fi­cia­lise le pa­tri­moine his­to­rique Cha­roen Chaï et em­pêche l’éven­tuelle des­truc­tion du bâ­ti­ment, et de ceux qui lui sont mi­toyens. Si on peut dou­ter de l’in­té­rêt que porte la mai­rie de Bang­kok en­vers ce pe­tit mu­sée, les ha­bi­tants, eux, y croient, et contrai­re­ment à la com­mu­nau­té voi­sine de Plaeng Nam, si­tuée de l’autre cô­té de la rue Cha­roen Krung, au­cune expulsion n’est à dé­plo­rer. Pour l’ins­tant. C’est après avoir mon­té un pe­tit es­ca­lier exi­gu qu’on ac­cède à l’unique mais spa­cieuse pièce du mu­sée, d’en­vi­ron dix mètres car­rés. Les murs flé­tris, les ob­jets qui sentent la pous­sière, les lattes de bois qui craquent sous les pieds, l’ab­sence de pla­fond lais­sant en­tre­voir l’os­sa­ture bos­se­lée du toit… On est loin des mu­sées mo­dernes et asep­ti­sés. Ici, tout rap­pelle que la créa­tion du mu­sée s’est faite un peu à la hâte : cer­taines pièces ex­po­sées sont des ob­jets du quo­ti­dien d’une grande ba­na­li­té, en dé­pit de leur an­cien­ne­té. Lors de sa créa­tion, un ap­pel aux dons adres­sé aux mille membres de la com­mu­nau­té a per­mis de col­lec­ter toutes sortes d’ob­jets plus ou moins utiles : un vieux té­lé­phone, des livres de poche, des af­fiches ou en­core une éton­nante col­lec­tion de boîtes d’al­lu­mettes... Mais le mu­sée ren­ferme tout de même des ob­jets dont la beau­té n’a d’égale que leur ra­re­té. Ils ont pour la plu­part un lien avec l’opé­ra tra­di­tion­nel chi­nois.

Des cou­lisses d’opé­ra sous la pous­sière

Deux splen­dides man­ne­quins de taille hu­maine ac­crochent d’em­blée l’oeil du vi­si­teur et l’éblouissent presque, tant leurs cos­tumes tra­di­tion­nels sont co­lo­rés. Les deux pièces maî­tresses de l’ex­po­si­tion sont deux vé­ri­tables robes d’opé­ra chi­nois, cou­sues et dé­co­rées à la main il y a 60 ans. Elles dé­fi­nissent deux des dif­fé­rents types de per­son­nages ré­cur­rents d’opé­ra : en l’oc­cur­rence la jeune ma­riée en rouge et la fi­gure im­pé­riale en jaune. Tout comme les masques, les autres te­nues, les ac­ces­soires et les tables de maquillage ex­po­sés, ces cos­tumes ont ser­vi pour des di­zaines de re­pré­sen­ta­tions et ont été of­ferts par les an­ciens ré­si­dents des lieux. Dans cette grande pièce dé­cré­pie, cinq fa­milles vi­vaient du « Naxi » , cette forme de théâtre du Sud spé­ci­fique aux fêtes tra­di­tion­nelles du ca­len­drier chi­nois. Ces pièces à ca­rac­tère re­li­gieux étaient jouées à proxi­mi­té des temples, dans le but d'at­ti­rer la pro­tec­tion des dieux. Il y a cin- quante ans, Bang­kok pos­sé­dait cinq opé­ras per­ma­nents. Au­jourd’hui, il n’en reste plus un seul : les longues et coû­teuses re­pré­sen­ta­tions, qui s’éta­laient gé­né­ra­le­ment sur trois jours, ont lais­sé place aux pro­jec­tions sur grand écran. La plu­part des troupes ont dis­pa­ru ou sont de­ve­nues iti­né­rantes, no­tam­ment dans le sud de la Thaï­lande où les tra­di­tions ont la peau dure ; mais le mé­tier a glo­ba­le­ment souf­fert de la mo­der­ni­té. Les jeunes gé­né­ra­tions s’in­té­ressent moins à cet art sur­an­né, qui a ten­dance à dis­pa­raître. D’où l’in­té­rêt, entre autres, du mu­sée Ban Kao Lao, moins un vé­ri­table mu­sée qu’une « mai­son où l’on ren­contre l’his­toire ».

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