Les routes de la soie, concept plu­riel

Il faut lire Les routes de la soie de l’uni­ver­si­taire bri­tan­nique Pe­ter Fran­ko­pan. Pu­blié ces jours-ci en fran­çais, cet es­sai historique éclaire d’un jour nou­veau les ef­forts de la Chine pour s’ap­pro­prier ce concept bien plus plu­riel qu’on ne le croit.

Gavroche Thaïlande - - Rebond - Par Richard Werly Cor­res­pon­dant per­ma­nent à Pa­ris du quo­ti­dien suisse Le Temps, an­cien cor­res­pon­dant à Bang­kok et To­kyo. @ Lt­wer­ly

Il ar­rive qu’un livre tombe à pic. C’est le cas de l’es­sai sur Les routes de la soie de Pe­ter Fran­ko­pan, pro­fes­seur d’his­toire by­zan­tine à Ox­ford. Pro­chai­ne­ment pu­blié en fran­çais par les édi­tions Ne­vi­ca­ta – au sein des­quelles l’au­teur de ces lignes di­rige la col­lec­tion L’ame des peuples – cet ou­vrage ma­jeur a, de­puis sa pu­bli­ca­tion en 1995 (édi­tions Bloom­sbu­ry), dé­frayé la chro­nique chez les spé­cia­listes des re­la­tions Asie-eu­rope. Mo­tif ? Son script ori­gi­nal, ar­ti­cu­lé au­tour de deux idées. La pre­mière est que ces routes com­mer­ciales n’étaient pas, comme on l’a beau­coup écrit, à sens unique. Elles ne vi­saient pas avant tout à ali­men­ter l’eu­rope en épices et en soie­ries. Il s’agis- sait bien d’une au­to­route à double sens que les Eu­ro­péens em­prun­tèrent aus­si pour dé­cou­vrir les mo­der­ni­tés asia­tiques et la com­plexi­té de so­cié­tés qu’ils pré­su­maient in­fé­rieures ou in­ca­pables d’at­teindre leur ni­veau de pros­pé­ri­té éco­no­mique. Se­conde idée-force : les routes de la soie se sont tou­jours conju­guées au plu­riel. Cet en­tre­lacs d’iti­né­raires, de pistes, de che­mins n’était pas uni­que­ment des­ti­né au trans­port des biens

ma­té­riels. Ces routes étaient aus­si spi­ri­tuelles, re­li­gieuses, cultu­relles. A tra­vers l’asie cen­trale, pè­le­rins, moines, pro­phètes et sages se dis­pu­taient les places dans les ca­ra­van­sé­rails avec les mi­li­taires et les com­mer­çants. On com­prend l’im­por­tance de cette re­marque : les routes de la soie ont été ins­tru­men­tales dans l’émer­gence de l’es­prit des lu­mières qui ca­rac­té­ri­sa l’eu­rope des XVIIÈME et XVIIIÈME siècles. Elles ont per­mis aux Eu­ro­péens de com­prendre l’al­té­ri­té et de sen­tir la concur­rence de ci­vi­li­sa­tions égales. Elles furent un puis­sant an­ti­dote contre la ten­ta­tion per­ma­nente du sou­ve­rai­nisme. Ces routes de la soie ont fait la di­ver­si­té eu­ro­péenne – donc son ex­cel­lence – parce qu’elles ont per­mis em­prunts tech­no­lo­giques, com­pé­ti­tion fi­nan­cière et ému­la­tion cultu­relle. Pe­ter Fran­ko­pan a, de­puis la sor­tie ini­tiale de son livre, été beau­coup cri­ti­qué. Le fait que son es­sai de­vienne un best-sel­ler en Chine l’a ren­du na­tu­rel­le­ment cou­pable, ou du moins sus­pect, aux yeux de ses pairs. C’est pour ce­la qu’il faut lire cet ou­vrage. Qu’ap­prend-t-on ? Que le monde vu des routes de la soie n’était pas cen­tré au­tour de l’eu­rope. Que la puis­sance éco­no­mique n’était pas obli­ga­toi­re­ment celle des grands pays eu­ro­péens. Suivre la route des épices et des pierres pré­cieuses per­met de mieux com­prendre la balance du pou­voir au fil des siècles. Il n’y a pas eu une Eu­rope face à l’asie, et vice-ver­sa. Mais plu­sieurs Eu­ropes. Et une Asie plu­rielle. Ces deux conti­nents ont, au fi­nal, gran­di en­semble. Ils se sont fa­çon­nés. L’eur­asie est une réa­li­té. L’im­por­tance d’un tel livre, écrit à la ma­nière d’un grand ro­man historique, vient aus­si de la pers­pec­tive em­prun­tée par l’au­teur. Ori­gi­naire de Croa­tie, fin connais­seur des Bal­kans et du monde turc, Pe­ter Fran­ko­pan ne croit pas à la dé­cou­verte de l’asie par les grands na­vi­ga­teurs es­pa­gnols, por­tu­gais ou Hol­lan­dais. Son his­toire est celle d’une dé­cou­verte ter­restre. On n’ac­coste pas. On che­mine. On su­bit des em­bus­cades. On s’ob­serve. Son Asie n’est pas celle des ports, grandes mé­tro­poles mé­tis­sées où la réa­li­té lo­cale est tou­jours al­té­rée par le sou­ci de l’échange et du com­merce. Fran­ko­pan ra­conte la terre. Il fait par­ler les po­pu­la­tions tra­ver­sées par les ar­mées et les ca­ra­vanes. Adieu Ma­gel­lan ! Les dé­cou­vreurs de l’asie sont, sous sa plume, d’in­nom­brables in­con­nus lan­cés à la conquête de nou­veaux ter­ri­toires. L’ar­gent est, le plus sou­vent, leur rai­son de vivre et d’es­pé­rer. Tous veulent s’en­ri­chir. Les routes de la soie sont une for­mi­dable épo­pée de la nais­sance du ca­pi­ta­lisme sur le front orien­tal de l’eu­rope. Une grande col­lec­tion de l’édi­teur fran­çais Plon s’in­ti­tule Terre Hu­maine. L’on trouve, par­mi ces prin­ci­paux titres, des es­sais de grands ex­plo­ra­teurs et de grands dé­cou­vreurs, dont l’an­thro­po­logue fran­çais Claude Lé­viS­trauss. Fran­ko­pan nous livre un ré­cit dans cette veine. Il ra­conte la ge­nèse d’une Eu­rope fas­ci­née par l’asie. Et vice ver­sa. Un livre mi­roir pour tous ceux que le des­tin des deux conti­nents pas­sionne. G

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