L’ASEAN, quin­qua­gé­naire et nau­fra­gée

Fon­dée en 1967 à Bang­kok, l’as­so­cia­tion des Na­tions de l’asie du Sud-est a cé­lé­bré dé­but août ses cin­quante ans à Ma­nille. Un som­met an­ni­ver­saire en forme d’im­passe stra­té­gique et de nau­frage po­li­tique.

Gavroche Thaïlande - - REBOND - Par Ri­chard Wer­ly @ Lt­wer­ly

Cor­res­pon­dant per­ma­nent à Pa­ris du quo­ti­dien suisse Le Temps, an­cien cor­res­pon­dant à Bang­kok et To­kyo.

Qui se sou­vient du som­met de l’asean en jan­vier 1992, à Sin­ga­pour ? L’AS­so­cia­tion des Na­tions de l’asie du Sud-est, créée en pleine guerre froide pour res­ser­rer le camp pro-amé­ri­cain dans cette par­tie du monde, est alors com­po­sée de ses six pays membres fon­da­teurs : Bru­neï, Ma­lai­sie, Thaï­lande, In­do­né­sie, Phi­lip­pines et Sin­ga­pour. Le mot d’ordre, pour cette or­ga­ni­sa­tion tout juste âgée de vingt-cinq ans, est l’ins­tau­ra­tion, à terme, d’une zone de libre-échange co­piée sur le mar­ché unique eu­ro­péen. L’in­té­gra­tion ré­gio­nale est le mot d’ordre. L’en­vol éco­no­mique des « tigres » d’asie du Sud-est sus­cite une ava­lanche de rap­ports élo­gieux. La cor­ré­la­tion entre pros­pé­ri­té et dé­mo­cra­ti­sa­tion a le vent en poupe. L’homme clef du mo­ment se nomme Anand Pa­nya­ra­chun, ce tech­no­crate et di­plo­mate thaï­lan­dais dé­si­gné Pre­mier mi­nistre par les mi­li­taires sia­mois après leur coup d’etat de fé­vrier 1991... Tout pa­rais­sait donc pro­met­teur. Puis le vent mau­vais com­bi­né de la crise éco­no­mique et des élar­gis­se­ments im­po­sés par la réa­li­té géo­po­li­tique a sé­rieu­se­ment com­pli­qué la donne. 1995:

l’en­trée du Viet­nam com­mu­niste rompt la digue pro-amé­ri­caine. 1997 : le Laos et la Bir­ma­nie al­longent consi­dé­ra­ble­ment la fron­tière entre l’asean et la Chine, alors que les bourses asia­tiques s’ef­fondrent. 1999 : le Cam­bodge clôt la liste et re­ferme le cou­vercle. Exit, l’idée d’une in­té­gra­tion­ré­gio­nale ver­tueuse. La no­tion même d’une com­mu­nau­té d’in­té­rêts entre ces Etats ri­vaux et his­to­ri­que­ment en­ne­mis dis­pa­raît au pro­fit du ma­na­ge­ment de crise. Il ne s’agit plus, pour les pays de l’asean, de s’ima­gi­ner un des­tin com­mun mal­gré le ren­for­ce­ment, à Dja­kar­ta, du se­cré­ta­riat gé­né­ral de l’or­ga­ni­sa­tion dont l’ex­mi­nistre des Af­faires étran­gères thaï­lan­dais, Su­rin Pit­su­wan, pren­dra la tête de 2008 à 2013. Il s’agit de gé­rer tant bien que mal leur co­exis­tence. Et d’évi­ter que leurs conflits fron­ta­liers ré­cur­rents ne dé­gé­nèrent. Sans cesse ré­af­fir­mée, la pers­pec­tive d’un mar­ché ré­gio­nal reste suf­fi­sam­ment floue pour s’ac­com­mo­der, dans toutes les ca­pi­tales, du grand re­tour des na­tio­na­lismes. Qu’at­tendre, dans ces condi­tions, de l’asean en 2017 ? Le som­met de Ma­nille, aux Phi­lip­pines, l’a dé­mon­tré en quelques heures de dis­cus­sions ponc­tuées de la tra­di­tion­nelle pho­to des Chefs d’etat ou de gou­verne- ment, main dans la main. La dé­mo­cra­tie ? Plus ques­tion d’abor­der le su­jet au­tre­ment que dans de vagues dé­cla­ra­tions di­plo­ma­tiques des­ti­nées à sa­tis­faire les par­te­naires oc­ci­den­taux... et les bailleurs de fonds. L’in­té­gra­tion ré­gio­nale ? Le terme même a dis­pa­ru des com­mu­ni­qués pour être rem­pla­cé par l’idée, bien plus com­mode et vague, de « connec­ti­vi­té ». La no­tion d’un sem­blant de co­or­di­na­tion po­li­tique face au dé­fi stra­té­gique po­sé par le géant chi­nois ? Eva­cuée pi­teu­se­ment par des pays-membres plus vas­saux que ja­mais de Pé­kin. Seul reste le Viet­nam, arc-bou­té sur son his­toire et ses re­ven­di­ca- tions ter­ri­to­riales. L’asean, à cin­quante ans, n’est plus qu’une an­ti­chambre entre les deux puis­sances entre les-quelles se jouent l’ave­nir de cette par­tie du monde : la Chine et les EtatsU­nis. Au re­gard de l’his­toire, ce des­tin n’a rien de sur­pre­nant. Comment ima­gi­ner que des tra­di­tions mil­lé­naires de su­ze­rai­ne­té chi­noise sur ces confins tro­pi­caux bor­dant la mer de Chine du Sud pou­vaient dis­pa­raître par la seule grâce d’un trai­té si­gné alors que la co­lo­ni­sa­tion s’ache­vait sur les champs de ba­taille viet­na­miens ? Comment croire que le com­merce pou­vait être un vec­teur de li­bé­ra­li­sa­tion so­ciale et po­li­tique dans une ré­gion où l’es­sen­tiel du né­goce et de la fi­nance est aux mains de quelques cen­taines de fa­milles, pour la plu­part d’ori­gine chi­noise ? Comment ou­blier ce fos­sé qui, tou­jours, sé­pa­re­ra la concep­tion plu­rielle du pou­voir propre aux puis­sances oc­ci­den­tales de la chape de plomb du res­pect fi­lial et des tra­di­tions confu­céennes qui ver­rouillent l’asie ? À 50 ans, l’asean n’est au fond que le re­flet de l’échec de l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion de cette par­tie du monde. Le ca­pi­ta­lisme a ir­ri­gué ses pays membres de cen­taines de mil­liards de dol­lars d’in­ves­tis­se­ment. Le conflit du Viet­nam, la tra­gé­die Kh­mère rouge au Cam­bodge et l’au­tar­cie so­cia­liste bir­mane ont, pen­dant quelques dé­cen­nies, brouillé l’ho­ri­zon chi­nois. Puis la réa­li­té a re­pris le des­sus et les nuages se sont es­tom­pés. En toute lo­gique, c’est à Pé­kin que l’asean de­vrait, en 2027, fê­ter ses soixante ans. G

A 50 ans, l’asean n’est au fond que le re­flet de l’échec de l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion de cette par­tie du monde.

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