À Ma­nille, les vé­ri­tés d’un ro­man­cier

Fran­cis­co Sio­nil Jo­sé est, à 93 ans, le doyen des ro­man­ciers phi­lip­pins. Tra­duits en Fran­çais, ses livres disent l’âme de l’ar­chi­pel. Une âme pas si trou­blée que ce­la par les em­por­te­ments au­to­ri­taires de l’ac­tuel pré­sident Ro­dri­go Du­terte.

Gavroche Thaïlande - - Rebond -  @ Lt­wer­ly Par Ri­chard Wer­ly

Il faut tou­jours, en Asie, prendre le temps d’écou­ter les an­ciens. Alors que la vi­tesse de l’éco­no­mie mo­derne et de l’in­ter­net em­porte tout sur son pas­sage, et que la fo­lie des images trans­forme les rares écri­vains de la ré­gion en ves­tiges d’un monde dé­pas­sé, l’avis de ces té­moins d’une autre époque est sans égal. C’est le cas, à Ma­nille, aux Phi­lip­pines, du ro­man­cier Fran­cis­co Sio­nil Jo­sé. Homme de lettres res­pec­té, ré­com­pen­sé par de nom­breux prix, édi­teur et pro­prié­taire de la li­brai­rie So­li­da­ri­dad, au centre de la ca­pi­tale, l’homme est plus qu’une ré­fé­rence. C’est une mé­moire. Le phare d’une Asie en­glou­tie. Le voi­ci là, de­vant nous, dans son bu­reau sans fe­nêtres si­tué juste au des­sus de la li­brai­rie qui, au­jourd’hui encore, af­fiche l’une des meilleures sé­lec­tions d’ou­vrages en an­glais sur l’asie du Sud-est, son his­toire et ses convul­sions po­li­tiques. Tous les hé­ros de ce ro­man­cier phi­lip­pin portent sur leurs épaules l’âme de cet ar­chi­pel « seule­ment uni par la mer », comme il aime le ré­pé­ter. Ils sont pay­sans, gens de peu, fonc­tion­naires, pe­tits pro­prié­taires ter­riens. Ils sont de­puis des dé­cen­nies les spec­ta­teurs d’une lente dé­so­la­tion. En­fant de la

pro­vince d’ilo­cos, au nord de Lu­zon (comme le dé­funt dic­ta­teur Fer­di­nand Mar­cos), Fran­cis­co Sio­nil Jo­sé connut Ma­nille avant la Se­conde Guerre mon­diale, puis les com­bats entre l’ar­mée amé­ri­caine et l’oc­cu­pant nip­pon. Il faut lire, dans les an­nées cin­quante, ses pages sur ce pays alors consi­dé­ré comme le plus pro­met­teur de la ré­gion. « Nous étions au centre de tout. Nous sommes au­jourd’hui déses­pé­ré­ment à la pé­ri­phé­rie », m’at-il ré­pé­té en août, de­vant un pou­let grillé ser­vi à l’aris­to­crat, l’un de ses res­tau­rants pré­fé­rés, sur la place de l’église Ma­late, face à la mer. On ne com­prend pas l’asie du Sud-est si l’on ne prend pas le temps de par­ler à des aî­nés comme l’au­teur de Po-on (Ed. Fayard). La pros­pé­ri­té éco­no­mique ? « Elle cache d’abord l’ap­pât fan­tas­tique du gain. L’ob­ses­sion de la ri­chesse. C’est ce­la qui nous per­dra. Les Eu­ro­péens ont beau­coup dé­truit. Ils n’ont pas hé­si­té à sac­ca­ger des ter­ri­toires en­tiers lors de la co­lo­ni­sa­tion. Mais ils ont beau­coup construit. L’eu­rope pense en per­ma­nence l’ave­nir. Pas l’asie ». On songe à l’am­bi­guï­té cultu­relle fon­da­men­tale des Phi­lip­pines. A ce ca­tho­li­cisme qui dis­tingue tant l’ar­chi­pel de ses voi­sins. « Nous sommes re­li­gieux en sur­face. Nous n’avons pas com­pris le mes­sage d’éga­li­té du Ch­rist. Les Oc­ci­den­taux ne com­prennent pas que nous res­tons, au fond, des so­cié­tés féo­dales où les puis­sants, quoi qu’ils fassent, sont res­pec­tés et obéis. Jus­qu’au mo­ment où d’autres les dé­trônent. » J’avais re­lu, avant de pous­ser la porte de So­li­da­ri­dad, l’un des meilleurs ou­vrages de Fran­cis­co Sio­nil Jo­sé : sa com­pi­la­tion de chro­niques édi­tées sous le titre Why we are poor ? Un plai­sir de le voir s’en prendre à ses com­pa­triotes et ten­ter, au mi­lieu de cet ou­ra­gan de ma­té­ria­lisme, de dé­fendre la lit­té­ra­ture, la pen­sée, le com­bat de quelques in­di­vi­dus pour l’in­té­gri­té. 93 ans. Pres­qu’un siècle. Et main­te­nant, un ap­pren­ti-dic­ta­teur au pa­lais de Ma­la­ca­nang d’où les hé­li­co­ptères amé­ri­cains ex­fil­trèrent Fer­di­nand Mar­cos et son ex­tra­va­gante épouse Imel­da en 1986. Ro­dri­go Du­terte pré­side l’ar­chi­pel et sa po­lice tire à vue sur les sup­po­sés tra­fi­quants de drogue. Le fils de Fer­di­nand Mar­cos, « Bong­bong », est un can­di­dat sé­rieux à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique. L’une de ses filles, Imee, est gou­ver­neure d’ilo­cos Norte, le bas­tion pro­vin­cial fa­mi­lial. Le dic­ta­teur chas­sé par son peuple est, lui, en­ter­ré de­puis no­vembre 2016 au ci­me­tière des hé­ros, à Ma­nille. « Nous n’avons pas de mé­moire. C’est le drame de ce conti­nent, pour­suit le ro­man­cier. Nous pen­sons qu’il suf­fit de tour­ner la page pour ou­blier. » Et Du­terte ? « Il cor­res­pond à une tra­di­tion lo­cale bien an­crée : celle du caïd, du pro­prié­taire d’ha­cien­da qui fait fonc­tion­ner son do­maine à la trique, en in­sul­tant tout le monde. Ce que re­tiennent les Phi­lip­pins, ce ne sont pas les soi-di­sant tra­fi­quants tués à bout por­tant, car ici, tout le monde peut mou­rir d’un mo­ment à l’autre. Les gens voient que l’ad­mi­nis­tra­tion fonc­tionne mieux. Que les fonc­tion­naires ont peur. Du­terte reste po­pu­laire parce qu’il donne un es­poir au peuple. » Mais quid de sa po­li­tique étran­gère, de l’ar­ri­vée mas­sive des in­ves­tis­seurs chi­nois ? « Ce qui m’in­quiète le plus, ce n’est pas Pé­kin. Ce sont les Si­no-phi­lip­pins. Ils sont de plus en plus chi­nois. Ils ont leurs ré­seaux dans toute la ré­gion. Je peux, à mon âge, par­ler de cin­quième co­lonne. Oui, il y a un risque ». Une voix lit­té­raire à mé­di­ter.

« Les Oc­ci­den­taux ne com­prennent pas que nous res­tons, au fond, des so­cié­tés féo­dales où les puis­sants, quoi qu’ils fassent, sont res­pec­tés et obéis. »

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