On est « jaï dee » ou on ne l’est pas

Gavroche Thaïlande - - Société | Regard Croisé - Oriane Bos­son

I

ci comme ailleurs, il est de ces mots ma­giques dont la dé­fi­ni­tion ne peut nous échap­per. Si chez nous le « bon­jour au re­voir », le « s’il vous plait » et le « mer­ci » ouvrent bien des portes, chez les Thaï­lan­dais, ce sont les « sa­wa­dee kha ou krap » qui font montre d’édu­ca­tion et de po­li­tesse. Il existe tou­te­fois une ex­pres­sion ma­gique, une clef à la com­mu­ni­ca­tion, c’est le « jaï dee ». Lit­té­ra­le­ment, nous pour­rions le tra­duire par « avoir bon coeur ». Mais dans l’es­prit des Thaï­lan­dais, il s’agi­rait plus « d’être que d’avoir ». C’est un état de grâce qui en­gage la com­mu­ni­ca­tion et apla­nit les aprio­ri. On peut avoir bon es­prit ou mau­vais es­prit, mais on ne peut qu’avoir bon coeur. On est « jaï dee » ou on ne l’est pas, c’est ain­si, le coeur échappe à l’es­prit et aux rai­son­ne­ments. Il se­rait tou­te­fois dom­mage de s’ar­rê­ter à la simple tra­duc­tion lit­té­rale du mot. Ain­si, lors­qu’un Thaï­lan­dais vous pré­sente à ses amis dans un contexte peu for­mel, il don­ne­ra votre nom, peut être votre po­si­tion so­ciale, et s’il le pense il si­gna­le­ra aux autres que vous êtes jaï dee. Ce concept par­ti­cu­lier se ré­sume dif­fi­ci­le­ment dans notre langue riche et pré­cise. Il en­globe plu­sieurs no­tions de per­son­na­li­té. On pour­rait com­pa­rer le jaï dee à une es­pèce d’au­ra char­gé de sym­pa­thie et de bon coeur avec un zeste de spi­ri­tua­li­té. Cette ex­ha­la­tion sub­tile qui s’élè­ve­rait des corps dans une at­mo­sphère im­ma­té­rielle tou­che­rait droit au coeur de l’autre, an­ni­hi­le­rait toute mé­fiance et en­ga­ge­rait au par­tage. Dans une so­cié­té em­preinte d’une spi­ri­tua­li­té boud­dhique, on vous ac­cor­de­ra dans cet état de fait le cré­dit d’une vie pas­sée hu­mai­ne­ment mé­ri­tante. Vous de­ve­nez digne de l’at­ten­tion d’au- trui, prêt à par­ta­ger ses joies, ses peines et ses émo­tions. La sym­pa­thie pour­rait se li­mi­ter à un simple élé­ment d’es­thé­tique comme un sou­rire, ou une beau­té par­ti­cu­lière. Mais le jaï dee touche les pro­fon­deurs de l’âme, comme une di­vi­na­tion. Il re­vêt un ca­rac­tère poé­tique comme une oeuvre d’art. Il sus­cite im­mé­dia­te­ment l’at­ten­tion et sup­prime la bar­rière qui sé­pare les in­di­vi­dus. Cet état de fait vous pla­ce­ra sur un pié­des­tal, sen­sible à la connais­sance de l’autre, su­jet à l’em­pa­thie, re­flets des émo­tions d’au­trui. Dans sa Théo­rie des sen­ti­ments mo­raux, Adam Smith ex­plique que même si la sym­pa­thie hu­maine peut être em­preinte d’égoïsme, le plai­sir de tout un cha­cun reste de don­ner pour sa sa­tis­fac­tion propre. Quand vous pas­sez dans le camp des jaï dee, l’er­reur s’ac­cro­che­ra au par­don, la faute à l’ex­cuse et la dé­faite à l’ex­pia­tion. Si tou­te­fois on ex­prime aux autres le fait que vous n’êtes pas jaï dee, at­ten­dez­vous à cer­taines ré­sis­tances dans la com­mu­ni­ca­tion. On cher­che­ra à sa­voir le pour­quoi du comment et on se fie­ra à la res­sem­blance des ju­ge­ments de ses co­re­li­gion­naires. Rien n’est per­du, mais si la sym­pa­thie peut se culti­ver, comment in­fluer sur le tré­fonds de l’âme sans tom­ber dans la simple bien­veillance et le sen­ti­men­ta­lisme? Fi­na­le­ment, le jaï dee vous l’avez un peu à la nais­sance, hé­ri­tage de vos vies an­té­rieures, fa­cile à perdre, dif­fi­cile à ga­gner. Il éloigne le dan­ger pour les autres mais ne vous met pas tout à fait à l’abri. Sade di­sait : « On en­dur­cit dif­fi­ci­le­ment un bon coeur, il ré­siste au rai­son­ne­ment d’une mau­vaise tête et ses jouis­sances le consolent des faux brillants du bel es­prit ». Fi­na­le­ment, vous êtes comme on vous voit, le jaï dee c’est l’af­faire des autres. De ceux qui l’ex­priment. C’est à ce mo­ment que vous le sau­rez, quand quel­qu’un dans la rue qui vous croi­se­ra le chu­cho­te­ra sur votre pas­sage, une fois, deux fois. Quand vous ver­rez cette lueur par­ti­cu­lière dans le re­gard d’une vieille femme, celle qui a vu les es­prits bons et mau­vais, celle qui trans­met­tra sa vé­ri­té, celle qui ose­ra vous tou­cher, vous par­ler alors que les mots ne veulent rien dire pour vous. Bon coeur, bonne per­sonne, l’écho de ce qui vous échappe se rap­pel­le­ra à vous. Vous vous re­con­naî­trez alors entre les vôtres, dans cette as­so­cia­tion de bien­fai­teurs ano­nymes. On ne sau­ra pas pour­quoi on vous dit qui vous êtes alors que vous ne le sa­vez pas vous-même.un es­poir de conta­gion peut-être ou alors une place à prendre comme une chaise que l’on tire pour que l’on s’as­seye en­fin ! Une po­li­tesse d’ailleurs, une gen­tillesse d’ici. Une seule consigne à suivre : « ne pas perdre son jaï dee ». G

Quand vous pas­sez dans le camp des jaï dee, l’er­reur s’ac­cro­che­ra au par­don, la faute à l’ex­cuse et la dé­faite à l’ex­pia­tion.

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