In­dif­fé­rence et em­pa­thie

Gavroche Thaïlande - - Société - Oriane Bos­son

IC’est une sen­sa­tion par­ti­cu­lière d’être étran­ger dans un pays et de ne pas le res­sen­tir au tra­vers des re­gards des autres. La Thaï­lande nous ac­corde ce confort par­ti­cu­lier. La dis­cré­tion est par­fois si pe­sante qu’elle res­semble à de l’in­dif­fé­rence. Les voya­geurs au­ront bien vite com­pris qu’en Asie, rien n’est com­pa­rable quand aux re­la­tions hu­maines avec l’afrique ou l’amé­rique du Sud. Ici, il est dif­fi­cile et com­pli­qué d’éta­blir une communication ami­cale, convi­viale, échap­pant aux aux strictes règles de bien­séance lo­cales. Que pour­rions-nous dire de la pro­pen­sion à l’em­pa­thie des Thaï­lan­dais ? Qu’en est-il de la re­con­nais­sance de nos sen­ti­ments et de nos émo­tions à nous autres étran­gers ? Echap­pe­rait-elle à cette si struc­tu­rante em­pa­thie oc­ci­den­tale ? Ici, les ré­ac­tions ne semblent s’ex­pri­mer que lors­qu’elles ou­tre­passent cer­taines me­sures. Comme la co­lère ou la ja­lou­sie que font ra­pi­de­ment bas­cu­ler dans la vio­lence. Mais l’amour, la sym­pa­thie, l’ami­tié sont pas­sés sous se­cret tant bien qu’à la fin, on se de­mande même si ces sen­ti­ments existent. Cette for­te­resse de si­lence nous dé­route et nous af­flige. Cette dis­tance, cette fri­lo­si­té, ce manque de par­tage ne font pas par­tie du dé­bat que l’on peut avoir avec les Thaï­lan­dais. Il est ra­pi­de­ment clô­tu­ré par un « nous les Thaïs sommes dif­fé­rents de vous, les fa­rangs ». Jus­te­ment, on ai­me­rait com­prendre. Il est bien ai­sé de tout ra­me­ner à soi. Une simple ob­ser­va­tion per­met de se rentre compte qu’entre eux aus­si ce manque d’em­pa­thie est un mode de fonc­tion­ne­ment. Alors, est-ce seule­ment l’ex­pres­sion des émo­tions en­vers les autres qui n’existe tout sim­ple­ment pas ou bien les sen­ti­ments tout court ? N’ou­blions pas que ce peuple est is­su de l’une des plus vieilles ci­vi­li­sa­tions au monde, et que les phi­lo­so­phies orien­tales ont tou­jours prô­né le contrôle de soi, le si­lence, la mé­di­ta­tion. La sa­gesse asia­tique per­met­trait une vie plus har­mo­nieuse. Se pro­té­ger de l’amour, c’est aus­si se pro­té­ger de la dou­leur de la perte de l’amour. Alors on laisse la porte en­trou­verte pour lais­ser fi­ler la dou­ceur du temps pré­sent. On est tou­jours dans le « ici et main­te­nant », dans l’in­cer­ti­tude du len­de­main. Alors à quoi ser­vi­rait d’ex­pri­mer ses fu­tures fai­blesses ? Car ex­pri­mer l’amour n’est-ce pas don­ner à l’autre la conscience d’une su­pé­rio­ri­té par­ti­cu­lière, celle de pou­voir vous en­le­ver ce qui s’est construit par le coeur et pas par l’es­prit ? Ici, les causes de mal­heur ou d’in­con­fort sont en nous et non à l’ex­té­rieur. Alors on se pro­tège avec cette ca­ra­pace d’in­dif­fé­rence. On re­garde en soi plus qu’au­tour de soi. Ain­si, l’autre prend une va­leur dif­fé­rente, celle qu’on lui at­tri­bue, pas celle qu’il s’ap­pro­prie. Chaque âme, chaque homme a sa place. Le boud­dhisme a ins­crit le bon­heur comme but de l’exis­tence. Et la zen-at­ti­tude gagne du ter­rain même en Oc­ci­dent. Les Asia­tiques évitent gé­né­ra­le­ment le croi­se­ment du re­gard, comme dans nos bonnes fa­milles on ap­pre­nait aux jeunes filles à bais­ser les yeux. L’échange du re­gard crée­rait un lien « entre nous » qui nous dé­ta­che­rait du monde glo­bal pour créer un uni­vers res­treint à deux per­sonnes. Alors pre­nons notre mal en pa­tience pour lais­ser le temps au temps et pour que les re­la­tions d’ami­tié, d’amour se construisent dif­fé­rem­ment. Même la pas­sion peut dé­vo­rer les coeurs asia­tiques, mais on ne vous le fe­ra pas sa­voir. Ici, on ne se touche pas, on ne se re­garde pas si fa­ci­le­ment que ce­la, on at­tend d’être sur ou d’y trou­ver un in­té­rêt par­ti­cu­lier. C’est un peu comme dans la chan­son de Jacques Brel « chez ces gens là mon­sieur, on ne pense pas, Mon­sieur, on prie, chez ces gens là on ne vit pas, Mon­sieur, on triche ». Il faut alors ré­flé­chir une nou­velle fois à l’en­vers. Plu­tôt que de pen­ser à tout ce qui nous manque par la non-ex­pres­sion des sen­ti­ments, pen­ser à tout ce à quoi on échappe. Il est confor­table de ne pas sen­tir dans le re­gard des autres que l’on dé­range, que l’on gêne. L’asie est un monde eth­no­cen­tré qui se suf­fit à lui-même dans le com­mun des es­prits. Ces non-re­gards nous rendent trans­pa­rents. Il est cer­tain que nos égos ne sont plus flat­tés, mais fi­na­le­ment, quel en est le réel in­té­rêt ? Ap­pre­nons à exis­ter dif­fé­rem­ment. Cal­mons ces at­tentes in­utiles, car les jus­ti­fi­ca­tions des sen­ti­ments se­ront ac­tées et non dites. N’ou­blions pas non plus que par manque d’ha­bi­tude, l’ex­pres­sion que l’on pour­rait sou-mettre aux autres de nos propres émo­tions ou sen­ti­ments pour­rait être to­ta­le­ment si­dé­rante et non com­prise. Ici, l’em­pa­thie est si­len­cieuse. Le sage chi­nois T’ien Yi-heng di­sait « je bois du thé pour ou­blier le bruit du monde ». G

L’asie est un monde eth­no­cen­tré qui se suf­fit à lui-même dans le com­mun des es­prits.

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