La crois­sance, ce « graal » au­to­ri­taire

En af­fi­chant 4,3 % de crois­sance au troi­sième tri­mestre 2017, la Thaï­lande fait men­tir ceux qui vou­laient faire ri­mer junte mi­li­taire avec crise éco­no­mique. Un ré­su­mé du di­lemme au­quel sont confron­tés les dé­mo­crates de tous bords.

Gavroche Thaïlande - - Rebond - Cor­res­pon­dant per­ma­nent à Pa­ris du quo­ti­dien suisse Le Temps, an­cien cor­res­pon­dant à Bang­kok et To­kyo. Par Ri­chard Wer­ly @ Lt­wer­ly

II faut bien l’avouer : dé­fendre les ver­tus de la dé­mo­cra­tie, ces temps-ci, est par­ti­cu­liè­re­ment com­pli­qué en Asie du Sud-est. Comment ex­pli­quer aux mi­li­tants des droits de l’homme dans la ré­gion qu’ils se­ront dé­fen­dus par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale alors que Do­nald Trump, pré­sident de la pre­mière puis­sance dé­mo­cra­tique mon­diale, n’a qu’un seul agen­da : la si­gna­ture d’un maxi­mum de contrats avec la Chine ? Et comment jus­ti­fier, en Thaï­lande, le re­tour ra­pide à des élections libres alors que le taux de crois­sance 2017 té­moigne d’une belle em­bel­lie éco­no­mique ? Avec une crois­sance proche des 4,3 % au troi­sième tri­mestre, re­cord de­puis 2013, le royaume fait de nou­veau men­tir tous ceux qui, aprés le coup d’etat mi­li­taire de 2014, pré­di­saient le pire. Et c’est tout le pro­blème. La crois­sance a plu­sieurs ver­tus pour les di­ri­geants en uni­forme. Elle per­met, d’abord, tel un graal au­to­ri­taire, un af­fi­chage éco­no­mique in­ter­na­tio­nal élo­quent, à l’heure où l’eu­rope et les Etats-unis re­doutent un re­tour de bâ­ton fi­nan­cier après l’eu­pho­rie bour­sière qui pré­vaut de­puis 2015. Elle offre, en­suite, un so­lide ar­gu­ment de sta­bi­li­té : puisque l’éco­no­mie va bien, pour­quoi ris­quer une nou­velle pé­riode de convul­sions po­li­tiques ? Der­nier avan­tage : le mi­roir of­fert par cette crois­sance aux po­pu­la­tions el­les­mêmes. Les mi­li­taires troquent ain­si leurs ga­lons pour des cos-

tumes de fins ges­tion­naires. Une pa­no­plie ves­ti­men­taire très utile avant de se pré­sen­ter de­vant les urnes pour un scru­tin taillé sur me­sure… Le rôle du chro­ni­queur est , dans ce cas là, d’al­ler au-de­là des chiffres dis­til­lés par les mé­dias. En creu­sant une ques­tion cen­trale : peut-on dire, vrai­ment, que l’em­bel­lie éco­no­mique de 2017 est le fruit du re­dresse- ment mi­li­taire du pays ? Or la ré­ponse est non. Plu­sieurs fois non. Les gé­né­raux, en pre­nant le pou­voir à Bang­kok, n’ont pas ini­tié de politique-mi­racle. Ils n’ont pas non plus, contrai­re­ment aux al­lé­ga­tions of­fi­cielles, mis fin aux pots de vin et aux com­mis­sions tous azi­muts. Ils ont sim­ple­ment rac­cour­ci les dé­lais de dé­ci­sion, sim­pli­fié les pro­cé­dures, at­tri­bué plus ra­pi­de­ment les grands chan­tiers, né­go­cié plus vite avec les contrac­tants. En clair, ils se sont com­por­tés en pa­trons pa­ter­na­listes comme au bon vieux temps, en ap­puyant par ailleurs sur le frein de la dette pri­vée. Ré­sul­tat ? Les Thaï­lan­dais ont ces trois der­nières an­nées re­cons­ti­tué leur épargne que l’épi­dé­mie de cré­dit des an­nées 2000 fai­sait fondre. La cure d’aus­té­ri­té ver­sion ka­kie, plus l’an­née de deuil royal, ont re­mis les pen­dules à l’heure. La ques­tion per­ti­nente, pour ju­ger de l’ef­fi­ca­ci­té éco­no­mique des mi­li­taires, de­vrait donc por­ter sur les pro­jets en cours, sur la vi­sion que ceux-ci ont ins­til­lé de­puis leur prise du pou­voir par la force. Or sur ce ter­rain-là, leur bi­lan est par­ti­cu­liè­re­ment maigre. Certes, l’ar­ticle 44 de l’ac­tuelle consti- tu­tion a ins­tau­ré la pro­cé­dure d’approbation ra­pide des grands pro­jets d’in­frats­ruc­tures, sa­luée par les in­ves­tis­seurs. Mais pour le reste, guère d’in­no­va­tions mar­quantes. Les lignes de train à grande vi­tesse ? Dé­ci­dées avant leur putsch. Le nou­veau coup d’ac­cé­lé­ra­teur don­né à l’eas­tern Sea­board avec un bug­det d’in­ves­tis­se­ment pu­blic an­non­cé de plus de 40 mil­liards de dol­lars ? Une prio­ri­té ac­tée de­puis une dé­cen­nie au moins. La nu­mé­ri­sa­tion de l’éco­no­mie thaï­lan­daise ? Une qua­si-obli­ga­tion à l’heure de Fa­ce­book et de Google. Idem dans le do­maine de la créa­ti­vi­té en­tre­pre­neu­riale. A-ton vu, de­puis l’ac­ces­sion au pou­voir de Prayuth Chan-ocha, une nou­velle gé­né­ra­tion d’en­tre­pre­neurs émer­ger ? As­siste-t-on, en­fin, à la re­mise en cause des grands conglo­mé­rats chi­nois qui squattent l’in­ét­gra­li­té des grands pro­jets im­mo­bi­liers ? En au­cun cas. Un seul nom ca­rac­té­rise, au fond, ces trois an­nées écou­lées : ce­lui de Thai Be­ve­rage, le groupe du ma­gnat Cha­roen Si­ri­vadha­nabhak­di, dont le pro­jet « One Bang­kok » pro­met, à la li­sière du parc Lum­pi­ni, de de­ve­nir l’em­blème de son règne in­con­tes­té. At­ten­tion, donc, aux cli­chés ré­duc­teurs : la crois­sance n’est pas re­ve­nue parce que les mi­li­taires savent mieux gou­ver­ner le pays que les ci­vils. Elle est au ren­dez-vous lorsque les pou­voirs pu­blics tra­vaillent, dé­cident vite et mettent en oeuvre sans les re­mettre en cause des pro­jets dé­ci­dés par les gou­ver­ne­ments pré­cé­dents. Une le­çon que les ci­vils, et les dé­mo­crates, fe­raient bien de mé­di­ter. G

La crois­sance n’est pas re­ve­nue parce que les mi­li­taires savent mieux gou­ver­ner le pays que les ci­vils.

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