PE­TITS MÉ­TIERS, GROS SOUS

La Presse Business (Tunisia) - - HUMEUR - Par Mo­ha­med BOUA­MOUD ’est

Cun jeune in­gé­nieur tu­ni­sien qui, après une longue ab­sence, était re­ve­nu au pays avec un ca­pi­tal as­sez co­quet, des­ti­né à être in­ves­ti dans un sec­teur por­teur. A ses proches et amis, il avait po­sé cette ques­tion tout à fait lo­gique : «Qu’est-ce qui marche le mieux à Tu­nis?». Il eut une ré­ponse qua­si­ment una­nime: «La bouffe et les ma­té­riaux de construc­tion». Il n’en fut point convain­cu : «Moi?... Vous me ver­riez en train de vendre du ci­ment ou der­rière le comp­toir d’un fast-food?... ». Fi­na­le­ment, son choix fut por­té sur les meubles de luxe. De tout temps et dans tous les pays du monde, l’in­ves­tis­se­ment exige au préa­lable une connais­sance du marché ou, si on pré­fère, une étude de marché, ce qui, se­lon l’im­por­tance de la ren­ta­bi­li­té es­comp­tée, pour­rait, ou non, dé­ter­mi­ner et jus­ti­fier la mise ini­tiale. On n’ouvre tout de même pas une ga­le­rie d’art dans une bour­gade re­cu­lée où la pau­vre­té sé­vit cruel­le­ment, ce se­rait in­sen­sé. Or, par­fois de simples com­mer­çants sont plus chan­ceux que les in­gé­nieurs et autres res­sor­tis­sants des écoles su­pé­rieures. Car ils connaissent, eux, le marché tu­ni­sien beau­coup mieux que qui­conque, ils n’ont même pas be­soin d’une étude de marché, deux mots qu’ils ignorent par ailleurs. Par­tant avec un pe­tit ca­pi­tal ne dé­pas­sant guère les cinq mille di­nars, ils amassent une jo­lie pe­tite for­tune dès les trois ou quatre pre­mières an­nées de tra­vail. Nous pen­sons par­ti­cu­liè­re­ment au fa­meux Ham­mas (ne pas confondre avec le Ha­mas pa­les­ti­nien), ces mar­chands de fruits secs. Du pe­tit ma­tin jusque tard le soir, ils n’ar­rêtent pas cinq minutes de suite de ser­vir leur clien­tèle. Ils en­caissent de pe­tits sous qui, à la fer­me­ture, se trans­forment en gros billets. Dans de mi­nus­cules échoppes fai­sant un mètre et de­mi sur deux, ils vous pro­posent tout: che­wing-gum, bon­bons, bis­cuits et cho­co­lats di­vers, ci­ga­rettes, fruits secs, évi­dem­ment ; de­puis quelques an­nées, ils pro­posent aus­si de l’eau mi­né­rale, des bois­sons ga­zeuses, des glaces et même du yaourt ; il ne fau­drait pas être sur­pris si de­main ils vous pro­po­saient des ar­ticles or­tho­pé­diques. Nor­mal : jus­qu’à la fin des an­nées soixante-dix, ils ven­daient de la pé­ni­cil­line et autres pe­tits comprimés. Ils doivent se dire qu’il n’y a au­cune dif­fé­rence entre les ca­ca­huètes et les mé­di­ca­ments. Ce­la étant, une re­marque s’im­pose : votre Ham­mas ha­bi­tuel dis­pa­raî­tra un jour pour lais­ser sa place à ses en­fants ; ceux-ci dis­pa­raî­tront à leur tour un jour pour cé­der la clé à quelque cou­sin ou proche. Pour­quoi? Où vont-ils?... C’est simple: ils vont ou­vrir ailleurs de nou­veaux com­merces. L’ac­ti­vi­té du Ham­mas vous fait peut-être rire; seule­ment voi­là: nous, on conti­nue de rire, et eux conti­nuent de s’en­ri­chir. C’est peut-être nous les plus in­tel­li­gents… Il y a aus­si les autres, de loin plus in­tel­li­gents et pers­pi­caces que tout le monde : les gar­go­tiers !... Les temps mo­dernes (ou fous ?) ont fait que nos en­fants ne mangent plus à la mai­son. Alors, les gar­go­tiers les ré­cu­pèrent à tout mo­ment de la jour­née pour leur pro­po­ser cha­war­ma, piz­za, cha­pa­ti, sand­wichs di­vers, ta­bou­na, m’lê­wi, … ma­q­loub (?), fri­cas­sées, la­bla­bi, kaf­té­gi, plat tu­ni­sien, etc. C’est de l’ar­gent fou! Fou!! On pour­rait men­tion­ner un autre sec­teur qui s’est beau­coup épa­noui du­rant de longues an­nées: la fripe. Hé­las!, c’est un sec­teur qui bat de l’aile de nos jours, car, dans un quar­tier po­pu­laire, on peut trou­ver trois et même quatre fri­piers sur une même rue. Trop, c’est trop. D’ailleurs, toutes les rues de Tu­ni­sie sont de­ve­nues d’in­fi­nis éta­lages de chif­fons. Tout ce qui, en Eu­rope, doit par­tir à la pou­belle, c’est nous qui l’hé­ri­tons. Som­mes­nous de­ve­nus la pou­belle de l’Eu­rope? Et donc, entre chèques re­tour­nés im­payés et sa banque qui le har­cèle de rem­bour­ser tel cré­dit, notre in­gé­nieur, ci­té au dé­but, se de­mande sé­rieu­se­ment de­puis quelque temps s’il n’au­rait pas mieux fait de vendre du la­bla­bi au lieu de som­meiller des jour­nées en­tières entre ses meubles à la Louis XVI…

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.