L’IN­CONS­CIENCE FRAN­ÇAISE

La Presse Business (Tunisia) - - HUMEUR - Par Mo­ha­med Boua­moud

On ne vous ap­pren­drait rien de nou­veau si l’on vous rap­pe­lait que la langue, par­ti­cu­liè­re­ment pour les pays dé­ve­lop­pés, consti­tue un fac­teur (très) dé­ter­mi­nant pour leur éco­no­mie. Pre­nons un pe­tit exemple : jus­qu’au mi­lieu des an­nées 1980, la Tu­ni­sie consom­mait en­core le mé­di­ca­ment made in France. C’étaient des mil­liards et des mil­liards de nos mil­limes qui par­taient, en de­vise, vers l’Hexa­gone. Et c’était, bien en­ten­du, grâce à la langue fran­çaise en­ra­ci­née dans notre pays de­puis 1881. Puis, à par­tir de 1985, une pre­mière uni­té de pro­duc­tion phar­ma­ceu­tique est née dans l’une des ban­lieues de Tu­nis, sui­vie, pe­tit à pe­tit, par d’autres. En trente ans, c’est plus de 95% des mé­di­ca­ments qui sont fa­bri­qués chez nous. Soit un coup dur pour l’éco­no­mie fran­çaise, rien que du cô­té tu­ni­sien. Mais la fier­té de la France n’est pas seule­ment d’ordre éco­no­mique (ce qui, en soi, n’est pas né­gli­geable, on s’en doute). Que le fran­çais soit pré­sent dans d’in­nom­brables pays (grâce, ou non, aux co­lo­ni­sa­tions), c’est sur­tout la culture fran­çaise qui y est pré­sente avec sa mu­sique, son ci­né­ma, sa lit­té­ra­ture et sa Té­lé­vi­sion. Nous, Tu­ni­siens, n’avons pas ac­cé­dé à Vol­taire, Mo­lière, Sa­gan, Sartre, Ca­mus, Rim­baud et tous les autres via la tra­duc­tion (elle est ar­ri­vée une bonne cin­quan­taine d’an­nées plus tard), mais di­rec­te­ment en fran­çais. Ce­la veut dire que le fran­çais est – presque ! – de­ve­nu notre culture, d’ailleurs il est dit la deuxième langue du pays. Nous ne pou­vons nier, par ailleurs, que c’est grâce au fran­çais que nous avons ac­cé­dé aux tech­no­lo­gies de l’information (l’In­ter­net pour l’es­sen­tiel). Tout de même, on ne va pas cra­cher sur la main qui nous a ser­vis 134 ans du­rant. Seule­ment voi­là, au fil des dé­cen­nies, d’autres donnes sont ar­ri­vées pour fre­la­ter nos rap­ports avec la langue de Si­mone de Beau­voir. D’abord – et que ce­la ne vexe pas les Fran­çais –, leur langue n’est plus un vec­teur de Sa­voir, de Connais­sance et de Science, et ils le savent eux-mêmes. En­suite, le fran­çais est de­puis dé­jà belle lu­rette en perte de vi­tesse et de ter­rain en… France même ; que dire alors des autres pays fran­co­phones ! Il ne fau­drait pas perdre de vue le fait que ce n’est pas tant le charme de la langue de Sha­kes­peare qui a fait que le monde en­tier s’est tour­né vers l’an­glais, mais c’est parce que les grandes in­ven­tions ré­vo­lu­tion­naires sont si­gnées en an­glais. C’est tout. Que fait alors la France pour pré­ser­ver un tant soit peu sa langue et sa culture ?... Eh bien, rien. Non seule­ment rien, mais son in­cons­cience ag­grave les choses. La culture fran­çaise, dans les pays fran­co­phones, est dans l’im­passe et au­ra dans quelque temps dis­pa­ru. On doit re­con­naître qu’au fond, l’ar­ri­vée de l’eu­ro en jan­vier 2002 a beau­coup fait flam­ber les prix, les Fran­çais eux-mêmes en souffrent. Et dans le même temps, le di­nar tu­ni­sien ne fait que se dé­va­luer d’une an­née à l’autre. Au­jourd’hui, le livre fran­çais tourne au­tour de 15 eu­ros (la moyenne !). Il est pro­po­sé sur le marché tu­ni­sien à quelque 30 di­nars. C’est une in­jus­tice. Quand on sait que le sa­laire du fonc­tion­naire moyen fran­çais se si­tue au­tour de 1.500 eu­ros, et que ce­lui de son ho­mo­logue tu­ni­sien ne dé­passe guère les 600 di­nars, on va consta­ter que le Fran­çais peut ache­ter 100 livres par mois, ce­pen­dant que le Tu­ni­sien ne peut en ache­ter que 20. En d’autres termes, le livre fran­çais, pour le Fran­çais, re­pré­sente le un-cen­tième de son sa­laire, alors que le même ou­vrage re­pré­sente pour le Tu­ni­sien le un-ving­tième. Est-ce lo­gique ? Est-ce rai­son­nable ? Com­ment donc conti­nuer à consom­mer la culture fran­çaise à ces prix-là ? Evi­dem­ment, si elles de­vaient nous ré­pondre, les au­to­ri­tés fran­çaises nous di­raient : l’édi­tion fran­çaise est un sec­teur pri­vé sur le­quel nous n’avons pas d’au­to­ri­té. D’ac­cord. Mais ça, c’est l’af­faire de l’Etat fran­çais. C’est lui le ga­rant de sa langue et de sa culture. C’est lui, par consé­quent, qui doit faire quelque chose pour ré­équi­li­brer la si­tua­tion. Si­non ?... Si­non, voi­là le ré­sul­tat : la plu­part des Tu­ni­siens se tournent de plus en plus vers l’arabe. Et mieux en­core : nos en­fants, en bas âge, se tournent – dé­jà ! – vers l’an­glais. Que res­te­ra, dans cin­quante ans, de la langue de Gide et de Mau­riac ?... Hein ?... Rien ! Ab­so­lu­ment rien. Dans cin­quante ans, en Tu­ni­sie, le fran­çais se­ra consi­dé­ré exac­te­ment comme le la­tin : une langue morte. Déses­pé­ré­ment morte !

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