DANSE AVEC LES LOUPS

La Presse Business (Tunisia) - - ÉDITO - Cho­kri BEN NESSIR

L’opi­nion pu­blique a op­po­sé, pen­dant vingt ans, une in­dif­fé­rence gla­cée aux consé­quences ra­va­geuses de l’Ac­cord d’as­so­cia­tion avec l’UE (en­tré en vi­gueur en 1995), no­tam­ment sur l’em­ploi, le dé­ve­lop­pe­ment, la pro­tec­tion so­ciale et les équi­libres fi­nan­ciers du pays. Tout au plus, quelques ex­perts lui ont-il ac­cor­dé une at­ten­tion dis­traite, lors de quelques contes­ta­tions so­ciales «vi­sibles», à l’ins­tar de celles oc­ca­sion­nées par la pri­va­ti­sa­tion sau­vage. Pour­tant, dès son ac­ti­va­tion, cet ac­cord a contri­bué au dé­man­tè­le­ment ta­ri­faire sur les pro­duits in­dus­triels, à la re­cru­des­cence du chô­mage, au dé­fi­cit de la ba­lance com­mer­ciale en fa­veur de l’Union eu­ro­péenne, à l’am­pli­fi­ca­tion de l’en­det­te­ment, ain­si qu’à l’éva­sion des ca­pi­taux. Se­lon les spé­cia­listes, la Tu­ni­sie a per­du 55% de son tis­su in­dus­triel à cause du dé­man­tè­le­ment ta­ri­faire, et plus de 500 mille postes d’em­ploi. Entre 1996 et 2008, la Tré­so­re­rie gé­né­rale de la Tu­ni­sie au­rait per­du près de 24.000 mil­lions de di­nars, soit 2.000 mil­lions de di­nars par an, du fait du manque à ga­gner en ma­tière de taxes doua­nières non ap­pli­quées sur les mar­chan­dises eu­ro­péennes. Ce­la dit, ne nous voi­lons pas la face. Une per­cep­tion po­si­tive de ce par­te­na­riat est aus­si per­cep­tible au ni­veau du com­merce bi­la­té­ral qui a plus que dou­blé et des ex­por­ta­tions tu­ni­siennes qui ont presque tri­plé. L’Union eu­ro­péenne est de­ve­nue le pre­mier par­te­naire com­mer­cial de la Tu­ni­sie et la prin­ci­pale source de ses im­por­ta­tions et de ses ex­por­ta­tions. En 20 ans, quelque 3.000 en­tre­prises eu­ro­péennes sont ve­nues s’ins­tal­ler en Tu­ni­sie et ont créé en­vi­ron 300.000 em­plois. Grâce à cette sy­ner­gie, l’éco­no­mie na­tio­nale a connu une évo­lu­tion struc­tu­relle avec l’ap­pa­ri­tion de nou­velles spé­cia­li­sa­tions, sur­tout dans les in­dus­tries élec­triques et mé­ca­niques, le dé­ve­lop­pe­ment des ser­vices de tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et des té­lé­com­mu­ni­ca­tions et l’émer­gence d’une nou­velle gé­né­ra­tion d’en­tre­pre­neurs plus dy­na­miques et ou­verts aux mar­chés in­ter­na­tio­naux. Il n’em­pêche, ce nou­veau round des né­go­cia­tions pour un Ac­cord de libre-échange com­plet et ap­pro­fon­di (Aleca) entre la Tu­ni­sie et l’Union eu­ro­péenne (UE), offre l’op­por­tu­ni­té aux Tu­ni­siens de mieux af­fû­ter leurs armes pour contre­car­rer la cu­pi­di­té illi­mi­tée des oli­gar­chies pré­da­trices du ca­pi­tal fi­nan­cier eu­ro­péen qui l’em­porte sur toute autre consi­dé­ra­tion. Car le com­merce c’est la guerre. Et ceux qui pensent, comme en 1995, qu’un tel ac­cord se­rait tel une pluie d’or qui dé­ver­se­ra ses bien­faits sur notre éco­no­mie, se mettent le doigt dans l’oeil. Tam­bou­ri­ner un re­fus à l’Aleca, se­rait un acte sui­ci­daire. Mais trans­for­mer un ac­cord—qui masque un sys­tème qui ne roule que dans l’in­té­rêt des en­tre­prises eu­ro­péennes en un le­vier de crois­sance juste et équi­li­bré à même de je­ter les bases d’un fu­tur es­pace éco­no­mique com­mun entre l’Union eu­ro­péenne—, est un exer­cice dif­fi­cile, mais exal­tant. Pour nos né­go­cia­teurs ce se­ra une danse... avec les loups, qui en vaut le risque.

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