LA TECH­NO­LO­GIE AU SER­VICE DU CHÔ­MAGE

La Presse Business (Tunisia) - - HUMEUR CHRONIQUE - Par Mo­ha­med BOUAMOUD

C’était en 1997. j’étais in­vi­té par Chambre éco­no­mique tu­ni­so-ita­lienne avait in­vi­té un jour­na­liste de la re­vue La Tu­ni­sie Economique (or­gane de l’Utica) à vi­si­ter à Bo­logne une im­por­tante fa­brique de car­reaux et faïences. pour rendre compte du très haut ni­veau at­teint par la tech­no­lo­gie ita­lienne en la ma­tière. C’est un es­pace qui doit faire en­vi­ron 200 mètres sur 100. A l’en­trée (por­tail im­por­tant), un ca­mion se­mi-re­morque char­gé de gra­vier, sable, ci­ment, etc., des ma­té­riaux re­pris et pé­tris par une gi­gan­tesque bon­bonne qui, à son tour, ren­voie le tout à une ma­chine ins­til­lant de l’eau et apla­tis­sant l’en­semble se­lon l’épais­seur vou­lue. La troi­sième ma­chine dé­coupe la ‘‘pâte’’ (pa­reille à celle du pâ­tis­sier) sui­vant des di­men­sions pré­cises. Une autre struc­ture va as­per­ger la sur­face des car­reaux de grès d’or­ne­men­ta­tion (cou­leurs, mo­saïque, etc.). Le tout, en­suite, est en­voyé au four à faible tem­pé­ra­ture, juste pour so­li­di­fier les pièces. Puis, des bras ro­bots re­tirent les pièces et les as­semblent par cen­taines dans des contai­ners qui s’ache­minent cal­me­ment sur des rails en bois vers la sor­tie. Et à la sor­tie, Mes­sieurs, c’est la ba­ga­telle de… 10 mille pièces usi­nées en l’es­pace de…trois heures de temps et ré­cu­pé­rées par le même ca­mion ar­ri­vé au dé­but! Or, dans la salle, il n’y a qu’un seul su­per­vi­seur qui n’ar­rête pas de cir­cu­ler entre les ma­chines, et, haut per­ché, un in­gé­nieur en in­for­ma­tique de­vant son écran et fai­sant en­trer en mou­ve­ment, par des clics sur son cla­vier, les­dites ma­chines avec une telle pré­ci­sion et une telle concen­tra­tion que pas une se­conde n’est per­due. La chaîne exige un…en­chaî­ne­ment strict, sans faille. Soit. Mais face à ce spec­tacle épous­tou­flant, une ques­tion brûle les lèvres : «Elles étaient com­bien de per­sonnes dans cette usine avant l’ar­ri­vée des prin­cesses-ma­chines ?». La ré­ponse est sans ap­pel : «Ils étaient quelque 42 ou­vriers à faire tout ce tra­vail…». Vous vous ren­dez compte ?... Le ma­chi­nisme a ren­voyé chez eux 39 em­ployés pour ne lais­ser que deux in­gé­nieurs et un conduc­teur de poids lourd ! Et ce n’est pas tout. Où sont les pho­to­graphes de rue ? Au­jourd’hui, grâce au por­table, qui­conque prend en pho­to qui­conque, plus be­soin d’un pho­to­graphe. Et où sont les femmes dac­ty­lo­graphes ? De nos jours, tout le monde (ab­so­lu­ment tout le monde) éprouve un vif plai­sir à pia­no­ter sur son cla­vier, ne se­rait-ce qu’avec deux doigts. L’or­di­na­teur a mis à la re­traite for­cée des cen­taines de dac­ty­lo­graphes. Re­gar­dez l’orgue, cet ins­tru­ment ma­gique do­té de tous les ins­tru­ments et même d’une boîte à rythmes. Ins­tru­men­tor­chestre à lui seul, il a ren­voyé chez eux des cen­taines de mu­si­ciens pour ne gar­der qu’un seul joueur-chan­teur. Bien sûr que vous sa­vez tout ce­la. Ima­gi­nons qu’on en ar­rive à in­ven­ter une au­to­mo­bile do­tée d’un lo­gi­ciel sur­réa­liste, lui per­met­tant de cir­cu­ler seule, ma­chi­na­le­ment, en res­pec­tant les feux et sans risque de ca­ram­bo­lage. Ce n’est pas im­pos­sible, quand on sait que le drone va ef­fec­tuer des frappes à plu­sieurs mil­liers de km et re­vient tout gen­ti­ment à son point de dé­part. Et alors ?... Vous vous ima­gi­nez le nombre de chauf­feurs qui vont tom­ber en chô­mage ? Il y a en­core plus grave qui nous guette. L’In­ter­net met à notre dis­po­si­tion des mil­lions de sources d’in­for­ma­tions. Wi­ki­pe­dia et Uni­ver­sa­lis nous servent, à do­mi­cile, l’his­toire, la géo, les sciences na­tu­relles, la phi­lo, la lit­té­ra­ture, la cul­ture gé­né­rale, les dic­tion­naires, et on en ou­blie. Qui vous ga­ran­tit que de­main il n’y au­rait pas, via In­ter­net, des mo­dules d’en­sei­gne­ment pri­maire, se­con­daire et su­pé­rieur dans toutes les fi­lières et avec – moyen­nant paie­ment, évi­dem­ment – des cor­rec­tifs des­ti­nés aux ap­pre­nants ? Vous vous ima­gi­nez le nombre d’ins­ti­tu­teurs, de pro­fes­seurs et d’uni­ver­si­taires qui pour­raient gar­der la mai­son ? Même les mi­nis­tères de l’Edu­ca­tion et de l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur pour­raient être re­con­ver­tis en salles des fêtes ou hô­tels 3 étoiles. Il n’y au­rait plus qu’un bu­reau pour pla­ni­fier et or­ga­ni­ser les exa­mens na­tio­naux, puis at­tri­buer les di­plômes. Et donc, en cette an­née 2100 ou 2200, les gens di­ront : «Il était une fois l’ins­ti­tu­teur et l’école…». Et ils écla­te­raient de rire.

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