PAULBOURDE ET LE MI­RACLE DE LA FO­RÊT SFAXIENNE

Dans un jar­din pu­blic de Sfax, se dres­sait un mo­nu­ment très simple. Il est, poé­ti­que­ment, en­tou­ré d’un mi­roir d’eau bleuâtre. L’image d’un homme grave à la courte barbe taillée en pointe s’en dé­tache : vers 1890, ce e forme de barbe était à la mode.

La Presse Business (Tunisia) - - HISTOIRE -

Sur le code du mo­nu­ment, un nom : Paul Bourde. Le voya­geur in­ter­roge un pas­sant. Il ob­tien­dra une ré­ponse plus ou moins nette. Il en re­tien­dra, gé­né­ra­le­ment, que Paul Bourde «s’est oc­cu­pé» des oli­viers. Puis, il se ren­dra, comme il est de ri­tuelle et im­pé­rieuse tra­di­tion, au point géo­dé­sique, à une quin­zaine de ki­lo­mètres de Sfax. Une sorte d’ob­ser­va­toire y a été éle­vé. De là-haut, le spec­tacle est sai­sis­sant. On est lit­té­ra­le­ment cer­né par une mer d’in­nom­brables arbres au feuillage vert. Les oli­viers, ali­gnés comme à la pa­rade, s’étendent aus­si loin que le re­gard peut por­ter. A l’ho­ri­zon, ils pé­nètrent dans le ciel. C’est la fo­rêt de Sfax. Ici en­core, on pro­non­ce­ra le nom de Paul Bourde. Le voya­geur a le dé­sir d’ap­prendre. Par chance, son guide est plus ins­crit que le pas­sant à la science brève et im­pré­cise. Il dé­roule le film du mi­racle de la fo­rêt sfaxienne: en 1882, au­tour de Sfax, 360.000 oli­viers plan­tés sur 18.000 hec­tares; en 1938, plus de 7 mil­lions d’oli­viers sur 450.000 hec­tares. Le mo­teur et l’ani­ma­teur de cette oeuvre gi­gan­tesque: Paul Bourde.

QUI ÉTAIT-IL?

Il naît dans une fa­mille mo­deste du Bu­gey. Son père est fonc­tion­naire dans l’ad­mi­nis­tra­tion des Douanes. Paul Bourde est, pen­dant quelques an­nées, élève d’un pe­tit sé­mi­naire des Ar­dennes. Un jour, dans son pu­pitre, voi­sin de ce­lui d’Ar­thur Rim­baud, on dé­couvre une carte d’Abys­si­nie et une gram­maire des dia­lectes afri­cains. Ses maîtres ap­pré­cient que sa vo­ca­tion re­li­gieuse soit tiède. Mais son ar­deur mis­sion­naire de­vait pour­tant l’en­ga­ger dans la voie d’un apos­to­lat laïque et con­qué­rant… Quand son père prend sa re­traite, Paul Bourde re­vient au vil­lage na­tal: il tra­vaille dans la ferme fa­mi­liale. Ses forces phy­siques le tra­hissent. Un em­ploi su­bal­terne lui est of­fert dans un bu­reau des Ponts et chaus­sées à Lyon. Il a 17 ans. La bi­blio­thèque de la ville n’a pas de lec­teur plus as­si­du. Son es­prit se nour­rit et mû­rit par les livres. La so­li­tude af­firme son ori­gi­na­li­té et dé­ve­loppe ses qua­li­tés in­tel­lec­tuelles. Le bi­blio­thé­caire le re­marque. Il lui conseille d’al­ler à Pa­ris, d’y faire du jour­na­lisme. Paul Bourde part et dé­bute dans une car­rière qui le condui­ra au plus im­por­tant jour­nal de la Ré­pu­blique, au Temps. Il prend con­tact avec l’Afrique du Nord à 22 ans. Il est char­gé par le «Mo­ni­teur Uni­ver­sel» d’ac­com­pa­gner en Al­gé­rie une de ces ca­ra­vanes par­le­men­taires dont les pé­ré­gri­na­tions sont tou­jours ac­tuelles. Paul Bourde dé­clare lui-même qu’il ai­mait l’Al­gé­rie avant d’y être al­lé; dé­jà, il s’est pas­sion­né pour les ques­tions con­cer­nant sa mise en va­leur. En 1880, il pu­blie un pre­mier ou­vrage «A tra­vers l’Al­gé­rie». Puis il voyage en Corse, en In­do­chine, en Rus­sie. En 1885, il écrit «De Pa­ris au Ton­kin». Il re­vient à l’Al­gé­rie et ce sont des lettres adres­sées au Temps sur le «mal de l’Al­gé­rie». Et le voi­ci par­cou­rant la Tu­ni­sie comme un jour­na­liste aux yeux bien ou­verts. Il en rap­porte des cri­tiques. Elles frappent M. Ribot, alors mi­nistre des Af­faires étran­gères, qui le nomme Di­rec­teur des contrôles ci­vils, puis de l’Agri­cul­ture de la Ré­gence. Le jour­na­liste er­rant se fixe­ra-t-il dans la calme re­traite d’un bu­reau et hu­me­ra-t-il avec délices l’odeur fade des dos­siers? Il sort de sa bi­blio­thèque et ses mé­di­ta­tions stu­dieuses, il les pour­suit en bat­tant le pays à la ma­nière du re­por­ter cu­rieux. Il a l’es­prit tour­men­té par le contraste entre l’état ac­tuel du centre de la Tu­ni­sie et le grand nombre de ruines qu’on y ren­contre. Au pas lent de sa mule, il va et il vient dans ce qui fut l’an­tique By­za­cène, pro­vince dont la fer­ti­li­té était lé­gen­daire. Par­tout le dé­sert où ja­dis, si l’on en juge par l’im­por­tance des ruines, se dres­saient des villes, cer­taines de cin­quante et soixante mille ha­bi­tants. Entre les villes et les bourgs moins peu­plés, les restes de vil­lages et de fermes iso­lées cou­vraient la cam­pagne. Paul Bourde se pose la ques­tion : «Comment un pays, au­jourd’hui si aride a-t-il pu nour­rir, au­tre­fois, une po­pu­la­tion aus­si dense? Quelles sont les causes qui en ont fait une so­li­tude?». Les sa­vants ont don­né des ex­pli­ca­tions à ce phé­no­mène. Bourde les connaît, car il a

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