“LA SEULE LI­BÉ­RA­LI­SA­TION PEUT CONDUIRE À UNE DÉS­IN­DUS­TRIA­LI­SA­TION”

Comme chaque ac­cord de par­te­na­riat, l’Aleca (Ac­cord de libre-échange com­plet et ap­pro­fon­di) pré­sente, certes, d’im­por­tantes op­por­tu­ni­tés, mais aus­si de nom­breux risques. Pour pou­voir aug­men­ter ses chances et pro­fi­ter le plus pos­sible de l’ou­ver­ture de son

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par YBK

D’abord, pen­sez-vous que la conjonc­ture ac­tuelle du pays est op­por­tune pour de telles né­go­cia­tions? (éco­no­mie presque en panne, troubles so­ciaux...)

Ce sont tou­jours les par­te­naires en pré­sence qui sont les mieux pla­cés pour ap­pré­cier le mo­ment d’ou­vrir de telles né­go­cia­tions. Et au-de­là du fait que cet agen­da était pré­vu de­puis plu­sieurs an­nées, on peut y voir aus­si un mes­sage po­li­tique fort, dans le contexte ac­tuel qu’est ce­lui de la Tu­ni­sie. Pour la par­tie tu­ni­sienne, ce­la peut être com­pris comme une vo­lon­té de « gar­der le cap », de pour­suivre le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment et de gou­ver­nance qui est le sien en dé­pit des in­cer­ti­tudes du mo­ment, qu’elles soient éco­no­miques, so­ciales et sur­tout sé­cu­ri­taires. Pour le par­te­naire eu­ro­péen, ce­la peut ex­pri­mer un en­ga­ge­ment ferme d’ac­com­pa­gner la Tu­ni­sie, et la ré­af­fir­ma­tion de la confiance pla­cée en elle. C’est avec ces dif­fé­rentes grilles de lec­ture qu’il fau­dra ap­pré­cier le dé­mar­rage, main­te­nant, de ce round de né­go­cia­tions.

On pré­sente l’Aleca comme un choix in­évi­table pour l’éco­no­mie tu­ni­sienne. Est-ce vrai­ment le cas ?

In­évi­table, non. En prin­cipe, quand il est ques­tion de choix, il est ques­tion de vo­lon­té. Et quand un par­te­na­riat de­vient « in­évi­table », il fau­drait lui trou­ver une autre dé­no­mi­na­tion. Mais au-de­là des consi­dé­ra­tions de sé­man­tique, l’ex­pres­sion est pro­ba­ble­ment uti­li­sée pour tra­duire le ni­veau d’in­ter­dé­pen­dance des deux éco­no­mies et la né­ces­si­té d’al­ler en­core plus loin. L’Eu­rope a in­té­rêt à par­ti­ci­per à la mise en place d’un es­pace mé­di­ter­ra­néen stable et pros­père dans son en­semble, et la Tu­ni­sie peut trou­ver avec le par­te­naire eu­ro­péen – compte te­nu de son ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment – beau­coup d’op­por­tu­ni­tés de di­ver­si­fi­ca­tion et sur­tout de so­phis­ti­ca­tion de son

L’Aleca doit com­prendre un vo­let “dé­ve­lop­pe­ment”

éco­no­mie. L’Aleca peut et doit être un par­te­na­riat ga­gnant-ga­gnant; c’est une obli­ga­tion de résultats pour les né­go­cia­teurs. Au­tre­ment, il ne sau­rait être un « choix in­évi­table ». J’ajoute qu’à brève échéance, les Bri­tan­niques au­ront à se pro­non­cer sur leur main­tien ou non dans l’Union eu­ro­péenne. Ce genre de ques­tion­ne­ment peut va­loir dans tout par­te­na­riat si les coûts et pro­fits ne sont pas ré­par­tis dans des ordres de gran­deur com­pa­rables. Un ac­cord comme l’Aleca ne peut être que l’ex­pres­sion d’une vo­lon­té par­ta­gée. Il ne peut en au­cun cas être per­çu comme un im­pé­ra­tif de « sur­vie ».

Quels sont les risques et éven­tuel­le­ment les pièges que pour­rait pré­sen­ter un tel ac­cord pour un pays comme la Tu­ni­sie, éco­no­mi­que­ment et so­cia­le­ment fra­gile ?

Le risque ma­jeur dans tout ac­cord de cette na­ture est une ré­par­ti­tion par trop in­égale des coûts et pro­fits de l’ac­cord. Nous sommes en pré­sence d’éco­no­mies asy­mé­triques, et la « seule li­bé­ra­li­sa­tion » peut conduire à une dés­in­dus­tria­li­sa­tion. Aux né­go­cia­teurs et aux dé­ci­deurs de pré­voir un en­semble d’ins­tru­ments d’ac­com­pa­gne­ment qui évi­te­ront à la par­tie tu­ni­sienne d’être re­lé­guée à un sta­tut de simple dé­bou­ché com­mer­cial. L’Aleca ne peut pas se ré­duire à une li­bé­ra­li­sa­tion simple du com­merce des biens et des ser­vices. Il doit com­prendre un vo­let « dé­ve­lop­pe­ment » par le biais de fi­nan­ce­ments ad­di­tion­nels des in­fra­struc­tures, d’ap­pui au ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés d’offre de la Tu­ni­sie, et de me­sures d’ac­com­pa­gne­ment des en­tre­prises pour leur évi­ter un coût d’ajus­te­ment trop éle­vé par rap­port au nou­veau cadre nor­ma­tif.

Com­ment pro­fi­ter le plus pos­sible de cet ac­cord ? Y-a-t-il une dé­marche pré­cise à suivre, des mé­ca­nismes à me re en place, des ré­formes à lan­cer...?

Pour pro­fi­ter plei­ne­ment de l’ac­cord, il faut au préa­lable avoir une per­cep­tion claire des ob­jec­tifs qu’on veut at­teindre à court, moyen et long termes, et avoir une ca­pa­ci­té réelle d’éva­lua­tion pé­rio­dique des ef­fets sta­tiques et dy­na­miques de l’ac­cord. Quels sont les ob­jec­tifs de la par­tie tu­ni­sienne dans ces né­go­cia­tions ? Pro­mou­voir des dé­lo­ca­li­sa­tions de PME eu­ro­péennes ? S’in­sé­rer da­van­tage dans cer­taines chaînes de va­leur ? Se po­si­tion­ner sur tel ou tel seg­ment de pro­duits du mar­ché eu­ro­péen ? Ac­cé­der aux res­sources de cer­tains fonds eu­ro­péens ? Ou le tout à la fois ? Les ob­jec­tifs pour­sui­vis de­vraient don­ner des in­di­ca­tions sur la na­ture des ins­tru­ments à mettre en place. Aux né­go­cia­teurs de les ima­gi­ner et d’en vé­ri­fier pé­rio­di­que­ment l’ef­fi­cience. L’Eu­rope a une longue ex­pé­rience de ce type d’ins­tru­ments d’ac­com­pa­gne­ment des ac­cords entre par­te­naires à ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment dif­fé­rent. Dans un ac­cord de libre-échange dit « com­plet et ap­pro­fon­di », le par­te­naire tu­ni­sien de­vrait tout de même avoir ac­cès à la plu­part des fa­ci­li­tés dont ont bé­né­fi­cié les pays nou­vel­le­ment ad­mis au sein de l’UE.

On parle d’une ZLE con­ti­nen­tale ac­tive à l’ho­ri­zon 2017. Être pré­sent sur les deux fronts (Nord et Sud), est-ce un avan­tage ou un risque ?

Pou­voir ti­rer pro­fit d’une cen­tra­li­té géo­gra­phique est un avan­tage à op­ti­mi­ser, sans l’ombre d’un doute. Au­cun ac­cord com­mer­cial ne peut être ex­clu­sif de tout autre par­te­na­riat. La Tu­ni­sie se trouve en Afrique ; elle dis­pose d’un tis­su éco­no­mique com­pé­ti­tif à l’échelle du conti­nent ; et sa par­ti­ci­pa­tion à la zone de libre-échange con­ti­nen­tale de­vrait être pour elle un fac­teur ad­di­tion­nel d’at­trac­tion des in­ves­tis­seurs eu­ro­péens ou autres, avec ou sans l’Aleca. A elle d’in­té­grer plei­ne­ment ce pa­ra­mètre dans son offre po­ten­tielle, et d’as­su­mer à tous égards sa part d’afri­ca­ni­té.

L’Aleca peut et doit être un par­te­na­riat ga­gnant­ga­gnant; c’est une obli­ga­tion de résultats pour les né­go­cia­teurs. Au­tre­ment, il ne sau­rait être un « choix in­évi­table ».

AB­DOUL KANE, EX­PERT CONSUL­TANT EN COM­MERCE ET IN­TÉ­GRA­TION RÉ­GIO­NALE

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