AU CENTRE DES IN­DUS­TRIES DES LOI­SIRS, L’EN­FANT

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Ha­bib BOU­HA­WEL

Il est quand même in­croyable que l’en­fant, ca­té­go­rie so­ciale im­por­tante dans le monde arabe, se trouve mar­gi­na­li­sé et qua­li­ta­ti­ve­ment mal ser­vi. Aus­si, mi­neurs qu’ils soient, les en­fants s’af­firment en tant que groupe ma­jeur dans nos py­ra­mides dé­mo­gra­phiques. Quant aux jeunes, ca­té­go­rie so­cia­le­ment in­forme et to­ta­le­ment floue, on la parque dans un im­mense no man’s land so­cial et cultu­rel que sont le col­lège, le ly­cée ou la fac, ne sa­chant pas quoi faire avec, en at­ten­dant qu’elle re­joigne un âge adulte li­bé­ra­teur et qui sou­lage notre in­ca­pa­ci­té à gé­rer notre po­ten­tiel hu­main. Ailleurs, dans des pla­nètes plus ci­vi­li­sées, on a com­pris de­puis long­temps com­ment ca­na­li­ser cette éner­gie ju­vé­nile, et même com­ment l’ar­ri­mer à la chose éco­no­mique. De­puis les dé­buts du ving­tième siècle, l’en­fant est de­ve­nu de plus en plus un roi en Oc­ci­dent. On est loin de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle et du tra­vail in­hu­main des en­fants dans les usines et les ma­nu­fac­tures. La sco­la­ri­té obli­ga­toire, al­lant de pair avec des lois plus sé­vères et res­tric­tives, a per­mis l’émer­gence de cette nou­velle en­fance/jeunesse qui, dé­sor­mais, va consti­tuer une cible de choix pour l’in­dus­trie des biens cultu­rels, des loi­sirs et de la consom­ma­tion en gé­né­ral. Un des pré­cur­seurs fut Walt Dis­ney, le ma­gi­cien de l’en­fance, y com­pris la nôtre. Gou­rou du film d’ani­ma­tion, et plus tard maître in­con­tes­té des parcs d’at­trac­tion, Walt Dis­ney a été un être constam­ment in­ven­tif et un des créa­teurs contem­po­rains les plus fe­conds. Ré­cu­pé­ré, bien évi­dem­ment, par les ser­vices de pro­pa­gande amé­ri­cains, ses stu­dios ont ma­ni­pu­lé bien de pe­tites têtes blondes, et les ont im­mu­ni­sées tour à tour, contre les Rouges, les Jaunes, les na­zis, et toute cou­leur qui ne sied pas au goût de l’es­ta­blish­ment et à tout ce qui peut contra­rier l’Em­pire. La Walt Dis­ney Com­pa­ny, qui, pour l’an­née 2014, roule des épaules avec un chiffre d’af­faires avoi­si­nant les 50 mil­lions de dol­lars, n’est que le fruit d’une mu­ta­tion de la so­cié­té et l’émer­gence de nou­veaux be­soins. L’en­fant, ayant ac­quis ses droits, est en me­sure de dé­ci­der de la qua­li­té du di­ver­tis­se­ment. Avec l’ins­truc­tion, le di­ver­tis­se­ment s’in­tel­lec­tua­lise, de­vient né­ces­si­té et droit et n’est plus acte sus­pect.

On est à des an­nées-lu­mière de l’époque où l’on se ca­chait pour lire les « pe­tits illus­trés », source de tous les dis­cré­dits. Rien qu’à l’oc­ca­sion des fêtes de fin d’an­née, chez l’in­dus­trie du di­ver­tis­se­ment et du loi­sir amé­ri­caine, eu­ro­péenne, ja­po­naise et par­tout ailleurs où on a sai­ne­ment évo­lué, l’offre est va­riée et ri­va­lise chaque an­née de créa­ti­vi­té et d’in­gé­nieuses trou­vailles, sui­vant en ce­la, scru­pu­leu­se­ment, l’évo­lu­tion des goûts et des modes. Ce­pen­dant que l’Aïd chez nous, cet équi­valent de Noël, est l’oc­ca­sion, cô­té souk, de res­sor­tir les in­ven­dus et la ca­me­lote d’usage en dé­mul­ti­pliant les prix, et cô­té cultu­rel, lu­dique et dis­trac­tif, de re­dif­fu­ser quelques des­sins ani­més écu­lés et fré­quen­ter ces ma­nèges et les fêtes fo­raines sur­an­nés et te­nant lieu de parcs d’at­trac­tion. Ce mal de l’en­fance et de la jeunesse arabes et cette in­cons­cience tra­gique, tra­duisent un es­prit ré­tro­grade et dé­noncent une vi­sion aus­si courte que brouillée. On peut par­ler d’une faille cultu­relle ou d’une rup­ture avec le réel. On peut aus­si évo­quer l’at­tar­de­ment men­tal qui af­flige notre pré­sent et hy­po­thèque notre fu­tur. Nos éta­blis­se­ments sco­laires sont par ailleurs l’élo­quent té­moin de cet en­li­se­ment dont on ne re­vien­dra pas de si­tôt. Mais il est cer­tain qu’en amont, la faille ré­vèle une in­com­pé­tence his­to­rique ins­crite dans nos gènes et qui se ré­sume en un re­fus d’évo­lu­tion et d’adap­ta­tion. Au­tre­ment dit, une so­cié­té qua­li­fiée pé­jo­ra­ti­ve­ment de tra­di­tion­nelle. Mais il n’est pas dit que le gé­né­tique est fa­ta­li­té, et qu’il échappe éter­nel­le­ment à l’ac­ci­dent, à l’ava­tar. Rien que dans le vo­let lec­ture, la France, et pour l’an­née 2014, re­cense près de 300 ma­ga­zines jeunesse pour plus de 9 mil­lions de lec­teurs. Le Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de bandes des­si­nées d’An­gou­lême, avec un nombre de vi­si­teurs avoi­si­nant les 200 mille, gé­nère un im­pact éco­no­mique net di­rect sur le Grand An­gou­lême de 2,45 mil­lions d’eu­ros. Le monde arabe ne brille pas par la lec­ture et la production et une presse jeune ci­blant les 1/18 ans est presque in­exis­tante, à part quelques cas « sur­na­tu­rels ». Les ti­rages sont de même in­si­gni­fiants et n’en­cou­ragent pas les édi­teurs. Mais le mal vient de la mé­dio­cri­té de la qua­li­té qui n’ar­rive pas à se his­ser au ni­veau de l’exi­gence de la de­mande. Le mar­ché de la culture et des loi­sirs reste pra­ti­que­ment vierge dans nos contrées et on est loin de voir poin­ter un Walt Dis­ney lo­cal à l’ho­ri­zon. Ni l’en­vi­ron­ne­ment ni la prise de conscience qu’il y a un mar­ché cer­tain à sai­sir dans cette ca­té­go­rie d’âge-là ne sont pour per­mettre cette per­cée. En fin de compte, c’est une ques­tion de men­ta­li­té.

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