LE MONDE POST-LEH­MAN, DE PLUS EN PLUS BI­ZARRE

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Gillian TETT, FT

Alors que les mar­chés com­mé­morent l’an­ni­ver­saire de la faillite de Leh­man, le sys­tème est-il plus sûr, plus rai­son­nable ? Ré­ponse: oui et non. La bonne nou­velle est que la pro­ba­bi­li­té d’une nou­velle mé­ga­crise ban­caire a di­mi­nué : cer­taines des in­no­va­tions les plus folles ont été bri­dées, les banques sont mieux ca­pi­ta­li­sées, et les fi­nan­ciers sont plus pru­dents. Mais la mau­vaise nou­velle est que le sys­tème est tou­jours aus­si dé­ment, et peut-être même en­core plus qu’avant. Une foule de si­tua­tions sont au mieux pa­ra­doxales et au pire dan­ge­reu­se­ment bi­zarres. Les in­ves­tis­seurs n’ont peut-être plus à faire face à six chocs ban­caires avant le pe­tit dé­jeu­ner, mais au moins six consta­ta­tions pour le moins cu­rieuses de ce monde post-Leh­man ont de quoi faire cli­gner des yeux la pe­tite Alice.

LES GROSSES BANQUES SONT EN­CORE PLUS GROSSES

Après la faillite de Leh­man, on a en­ten­du des com­men­taires scan­da­li­sés, beau­coup de banques oc­ci­den­tales étaient de­ve­nues si énormes qu’elles étaient “too big to fail”, (trop grandes pour faire faillite), et qu’elles en­traî­naient, de fait, une trop grande concen­tra­tion des risques. Les par­ti­sans de ré­formes dras­tiques ont

de­man­dé que les banques soient mor­ce­lées en en­ti­tés de plus pe­tite taille pour fa­vo­ri­ser une di­ver­si­té plus que né­ces­saire. De hauts res­pon­sables, comme Ri­chard Fi­sher de la Ré­serve fé­dé­rale de Dal­las, s’obs­tinent à de­man­der cette ré­forme de bon sens. Mais comme le sou­ligne l’in­ves­tis­seur Hen­ry Kauff­man, le sec­teur ban­caire est plus concen­tré que ja­mais, sur­tout aux Etats-Unis. C’est in­quié­tant, d’au­tant que per­sonne ne sait com­ment les au­to­ri­tés de ré­gu­la­tion s’y pren­draient pour fer­mer une grande banque.

LE SHA­DOW BAN­KING RE­PREND LE DES­SUS, ET NON L’IN­VERSE.

Avec la faillite de Leh­man, les au­to­ri­tés de sur­veillance ont sou­dain réa­li­sé qu’elles avaient igno­ré la sphère non ban­caire, per­met­tant ain­si à des pra­tiques «dingues» de s’épa­nouir. Par consé­quent, vous au­riez pu vous at­tendre à ce que ce sys­tème opaque et non ré­gu­lé re­cule. Dé­trom­pez-vous : il a pro­gres­sé de­puis 2008, de 59.000 mil­liards de dol­lars à 67.000, se­lon le Fi­nan­cial Sta­bi­li­ty Board (FSB). Et ce­la pour­rait aug­men­ter en­core, car des ré­gle­men­ta­tions ban­caires plus strictes poussent da­van­tage d’ac­ti­vi­tés vers le monde fi­nan­cier non ban­caire. Le FSB as­sure qu’il sait mieux iden­ti­fier ces «ombres» et mieux vaut, es­pé­rons-le, qu’il dise vrai.

LE SYS­TÈME RE­POSE PLUS QUE JA­MAIS SUR LA CONFIANCE DES IN­VES­TIS­SEURS EN LES BANQUES CEN­TRALES

Un des fac­teurs à l’ori­gine de la bulle du cré­dit a été la confiance ex­ces­sive des in­ves­tis­seurs en les pou­voirs des di­ri­geants des banques cen­trales pour gar­der un taux d’in­fla­tion bas, ou pour com­prendre com­ment l’in­no­va­tion fi­nan­cière fonc­tion­nait. La lo­gique vou­drait que cette confiance aveugle soit ta­rie après la faillite de Leh­man Bro­thers. Pas du tout! De nos jours, toutes sortes de va­leurs d’ac­tifs sont sou­te­nues par le fait consi­dé­ré comme ac­quis que les banques cen­trales savent ce qu’elles font avec le quan­ti­ta­tive ea­sing (QE), même si ja­mais per­sonne, jus­qu’à pré­sent, n’a adop­té une telle po­li­tique mo­né­taire à une pa­reille échelle, ou ne sait com­ment en sor­tir.

LES RICHES SONT DE­VE­NUS PLUS RICHES

La crise de Leh­man Bro­thers a pro­vo­qué une vague d’in­di­gna­tion po­pu­laire contre les élites for­tu­nées. De là, ont émer­gé le Tea Par­ty, Oc­cu­py Wall Street et d’autres mou­ve­ments pro­tes­ta­taires. Ce­la n’a pas ren­du les élites moins riches. Au contraire, une consé­quence (sou­vent igno­rée) du QE est qu’il a fait aug­men­ter la va­leur des ac­tifs, et a donc bé­né­fi­cié à l’élite for­tu­née qui pos­sède ces ac­tifs, en creu­sant en­core da­van­tage les in­éga­li­tés. La Banque d’Angleterre, par exemple, es­time que 40% des bé­né­fices du QE re­viennent aux 5 % les plus riches, dont ces ban­quiers font par­tie.

LES FI­NAN­CIERS ONT ÉTÉ TRAέNÉS EN JUS­TICE, MAIS PAS À CAUSE DE LA BULLE DU CRÉ­DIT

Après la faillite de Leh­man, les po­li­tiques ont exi­gé que les ban­quiers soient pour­sui­vis. Au dé­but, on au­rait pu croire que ce­la était le cas. Après tout, ce sont près de 2.000 pro­fes­sion­nels de la fi­nance qui ont été condam­nés après la crise de l’épargne et du cré­dit dans les an­nées 1990 aux Etats-Unis. Cer­tains poids lourds de la fi­nance se sont vu, en ef­fet, pas­ser les me­nottes de­puis 2008, mais ce n’était pas à cause des sub­primes (pen­sez, par exemple, à Ber­nie Ma­doff, Alan Stan­ford, Raj Ra­ja­rat­nam, Ra­jat Gupta et ain­si de suite).

«FAN­NIE ET FRED­DIE» SONT VI­VANTS ET VONT BIEN

En 2008, il sem­blait évident que Fan­nie Mae et Fred­die Mac, ces en­ti­tés pour­ries qui cau­tion­naient le sec­teur des prêts hy­po­thé­caires aux Etats-Unis, de­vaient être ré­for­mées et au­raient dû l’être de­puis long­temps : c’est bien une crise dans ces agences sou­te­nues par l’Etat fé­dé­ral qui a pro­vo­qué, en août 2008, l’ef­fet do­mi­no qui a em­por­té Leh­man. Mais cinq ans plus tard, Fan­nie et Fred­die sont plus so­lides que ja­mais, et re­pré­sentent plus de 90% du mar­ché amé­ri­cain de l’hy­po­thèque, contre 60 % avant. Un op­ti­miste di­rait que ces six si­tua­tions ne sont que des dis­tor­sions tem­po­raires. Cer­tains ob­ser­va­teurs peuvent, eux aus­si, ar­gu­men­ter qu’elles étaient in­évi­tables. L’im­mo­bi­lier au­rait beau­coup souf­fert sans Fan­nie et Fred­die pour cau­tion­ner les prêts hy­po­thé­caires, par exemple. Mais elles sont là, même si elles ne de­vaient ser­vir qu’à ce­la, pour nous rap­pe­ler la loi des «consé­quences im­pré­vues» dont elles sont une par­faite illus­tra­tion, ain­si que le long che­min qui reste à cou­vrir pour avoir un monde fi­nan­cier à la fois sain et sûr.

Avec la faillite de Leh­man, les au­to­ri­tés de sur­veillance ont sou­dain réa­li­sé qu’elles avaient igno­ré la sphère non ban­caire, per­met­tant ain­si à des pra­tiques «dingues» de s’épa­nouir.

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