DANS LES COU­LISSES DU PROCHE-ORIENT

En soixante ans, Éric Rou­leau, an­cien am­bas­sa­deur de France en Tu­ni­sie, à l’époque où l’OLP y sié­geait, a ac­cu­mu­lé des choses à dire… La sen­si­bi­li­té de ce juif d’ori­gine à la cause pa­les­ti­nienne a conduit cer­tains res­pon­sables sio­nistes à le consi­dé­rer co

La Presse Business (Tunisia) - - LIVRE -

UNE VO­CA­TION COS­MO­PO­LITE

Hu­ma­niste par vo­ca­tion, Éric Rou­leau (qui s’ap­pe­lait à l’ori­gine Élie Raf­foul), est né au Caire en 1926. Jeune jour­na­liste à l’Égyp­tian Ga­zette, il est ex­pul­sé du pays des pha­raons pour ses opi­nions pro­gres­sistes en 1951. C’est alors qu’il entre au jour­nal Le Monde avant que Nas­ser, grâce au­quel il re­tour­ne­ra en Égypte, ne lui ac­corde une in­ter­view his­to­rique. En pri­meur, Éric Rou­leau re­cueille la dé­ci­sion de Nas­ser de li­bé­rer des pri­son­niers po­li­tiques et la dif­fuse. Les trois en­ne­mis dé­si­gnés du Raïs, qui en­tend mo­der­ni­ser le pays, sont les com­mu­nistes, les Frères mu­sul­mans et les ac­teurs de l’an­cien ré­gime. En 1964, Krout­schev dé­barque à Alexan­drie ; la col­la­bo­ra­tion avec le géant so­vié­tique bat son plein. Entre Le Caire, Tel-Aviv, Jérusalem, Pa­ris et Am­man, Eric Rou­leau est un voyageur in­fa­ti­gable et un té­moin pri­vi­lé­gié de l’his­toire ré­cente. Ses ana­lyses tra­duisent une in­tense im­pli­ca­tion, qui, fi­na­le­ment, fe­ra de lui un di­plo­mate. Ce qui rend l’ou­vrage de Rou­leau pas­sion­nant est qu’il a ren­con­tré les pro­ta­go­nistes im­por­tants dont il parle, avec un mé­lange de clair­voyance et de sen­si­bi­li­té ; il a sai­si leurs convic­tions pro­fondes. Par des anec­dotes, sou­vent amu­santes et une fine ob­ser­va­tion, son ré­cit les res­sus­cite.

NAS­SER ET LE CONFLIT IS­RAÉ­LO-ARABE

In­con­tes­ta­ble­ment, le conflit is­raé­lo-arabe consti­tue l’ob­jet de pré­di­lec­tion de la ré­flexion d’Éric Rou­leau. Aus­si, re­ve­nons à la fon­da­tion de l’État juif, en­ti­té qui, dès le dé­but de son his­toire, porte en elle ses di­vi­sions. Les an­nées 50 marquent les pre­mières confis­ca­tions sur le sol pa­les­ti­nien des terres ap­par­te­nant à des Arabes qui avaient quit­té leur ré­si­dence ha­bi­tuelle de­puis no­vembre 1947 pour s’éta­blir, à titre pro­vi­soire, hors de por­tée des forces sio­nistes. Cette pé­riode consacre éga­le­ment le dé­but des mas­sacres de Pa­les­ti­niens. D’em­blée, une im­por­tante dif­fé­rence de men­ta­li­té entre juifs ouest-eu­ro­péens, im­pré­gnés de l’es­prit des Lu­mières, et leurs co­re­li­gion­naires d’Eu­rope cen­trale et orien­tale, com­pro­met l’uni­té du pays. Des va­riantes au ni­veau de la langue et de la culture sé­parent aus­si les ash­ké­nazes des sé­fa­rades (éga­le­ment ap­pe­lés miz­ra­him), po­pu­la­tion dé­con­si­dé­rée et dis­cri­mi­née. L’his­to­rien An­dré Chou­ra­ki re­lève à leur égard : «Les pré­ju­gés ra­ciaux sont tels que des élus à un très haut ni­veau de res­pon­sa­bi­li­té n’hé­si­taient pas à par­ler pu­bli­que­ment de «dé­gé­né­res­cence phy­sio­lo­gique», de «re­tard men­tal» de «tares hé­ré­di­taires» des miz­ra­him.» En 1959, les sé­pha­rades dé­clenchent des émeutes, en par­ti­cu­lier dans la ban­lieue de Haï­fa, pour pro­tes­ter contre la sé­gré­ga­tion qu’ils su­bissent. L’at­ti­tude am­bi­va­lente des res­ca­pés de l’Ho­lo­causte face à l’État juif in­cite, elle aus­si, à ré­flé­chir. Ces vic­times ne sont pas hos­tiles à sa créa­tion, mais ne sou­haitent pas pour au­tant for­cé­ment s’y éta­blir. Pres­sentent-elles que, alors même qu’elles ignorent tout de leur pays d’ac­cueil et ne parlent pas un mot d’hé­breux, Ben Gou­rion les uti­li­se­ra comme chair à ca­non, après les avoir in­té­grées à la Ha­ga­nah, for­ma­tion ar­mée clan­des­tine ? À la même époque, le Mos­sad, sus­ci­tant un scan­dale lorsque les faits se­ront dé­cou­verts, per­pètre des at­ten­tats contre des juifs d’Irak pour les in­ci­ter à re­joindre Is­raël. Avec la co­opé­ra­tion du gou­ver­ne­ment de Bag­dad, s’or­ga­nise un exode mas­sif des juifs ira­kiens, dans des avions bat­tant pa­villon amé­ri­cain, pour ca­mou­fler un ac­cord se­cret avec l’État d’Is­raël. Sans que la com­mu­nau­té juive yé­mé­nite ne soit consul­tée, un tel ac­cord in­ter­vient éga­le­ment entre Jérusalem et Sa­naa. «Is­raël de­vint ain­si le pays d’ac­cueil pour les juifs des pays arabes, qui re­pré­sen­taient dé­sor­mais plus de la moi­tié de la po­pu­la­tion juive du nou­vel État, et non pas le prin­ci­pal re­fuge des per­sé­cu­tions na­zies, comme on l’a sou­vent

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.