RE­DON­NER SON LUSTRE À LA BALGHA

Mal­gré leur sa­voir-faire et leur créa­ti­vi­té, les ar­ti­sans de la balgha doivent se ba re pour vendre leurs pro­duits et faire face à la concur­rence im­pi­toyable des pro­duits asia­tiques, comme les mules en plas­tique

La Presse Business (Tunisia) - - ARTISANAT -

La bel­gha a long­temps été la chaus­sure tra­di­tion­nelle par ex­cel­lence. Il fut un temps où chaque corps de mé­tier pos­sé­dait son souk. «El bel­gha­giya», (fa­bri­cants de bel­gha) où les ar­ti­sans nom­breux chaus­saient les Tu­ni­siens et les Tu­ni­siennes. Ces souks sont tou­jours là, grouillant de monde. On n’y trouve ce­pen­dant plus de bel­gha mais des sou­liers de toutes sortes, de fa­bri­ca­tion ar­ti­sa­nale, quel­que­fois, in­dus­trielle, le plus sou­vent. La Tu­ni­sie est de­ve­nue un grand pro­duc­teur et ex­por­ta­teur de chaus­sures mo­dernes. La mode ap­pa­raît à Tu­nis en même temps qu’à Rome. Les ru­raux comme les ci­ta­dins y trouvent les mo­dèles qui leur conviennent. L’ar­ti­sa­nat, si an­cré dans les moeurs du pays, s’adresse dé­sor­mais de plus en plus au mar­ché tou­ris­tique qui lui offre des dé­bou­chés ap­pré­ciables. La bel­gha en pro­fite moins que les san­dales en cuir na­tu­rel dont les formes lé­gères s’adaptent ai­sé­ment aux te­nues es­ti­vales. Au­tour de Am Taïeb Fi­tou­ri, m’aal­lem bal­gha­gi (maître chaus­seur), des ar­ti­sans et des jeunes de­si­gners ont pré­sen­té, ré­ce­ment à Dar Las­ram, qui abrite le siège de l’As­so­cia­tion de sau­ve­garde de la mé­di­na (ASM), leurs mo­dèles de bal­ghas aus­si bien tra­di­tion­nelles que re­vi­si­tées et re­mises au goût du jour. Le cadre, une Jour­née d’étude au­tour de «la balgha d’hier et d’au­jourd’hui», or­ga­ni­sée par l’ASM dans le cadre du pro­jet Me­det­na, «Ré­seau cultu­rel mé­di­ter­ra­néen pour la pro­mo­tion de la créa­ti­vi­té dans les arts, l’ar­ti­sa­nat et le de­si­gn pour la ré­gé­né­ra­tion ur­baine dans les centres his­to­riques». Cette jour­née de dé­cou­verte, sou­te­nue par l’am­bas­sade de Suisse en Tu­ni­sie, vise à re­va­lo­ri­ser ce pur pro­duit de l’ar­ti­sa­nat tu­ni­sien, qua­si­ment en voie de dis­pa­ri­tion, a sou­li­gné Zou­beir Mouh­li, di­rec­teur de l’ASM, avant de pré­sen­ter un film do­cu­men­taire réa­li­sé sur le mé­tier et sur les der­niers maîtres ar­ti­sans de la balgha tu­ni­sienne. Maître Taïeb Fi­tou­ri, 70 ans, est l’un des der­niers m’al­lem bal­gha­gis qui maî­trisent tout le sa­voir-faire et les tech­niques de fa­bri­ca­tion ar­ti­sa­nale de ce chaus­son en cuir qui était l’unique chaus­sure d’in­té­rieur ou de sor­tie uti­li­sée aus­si bien par les hommes que les femmes ci­ta­dins ou ru­raux de toutes les classes so­ciales. Se re­mé­mo­rant le bon vieux temps où les bal­gha­gias for­maient une cor­po­ra­tion so­li­daire, Am Taïeb sou­ligne avec amer­tume que beau­coup de choses ont chan­gé. «Au­jourd’hui, il n’y a plus de confiance et le peu d’ar­ti­sans qui exercent tou­jours ce mé­tier ne sont plus so­li­daires entre eux et ne par­tagent plus ni joie ni tris­tesse», a-t-il dé­cla­ré. Sou­riant, il af­firme tou­te­fois que la pas­sion pour ce mé­tier ne fi­nit pas et se re­nou­velle chaque jour. La mienne a au­jourd’hui 55 ans et même plus. En 1963, on m’ap­pe­lait, dé­jà m’aal­lem », se rap­pelle Am Taïeb. Et d’ex­pli­quer qu’il fa­brique ses bal­ghas en uti­li­sant les mêmes tech­niques an­ces­trales et les mêmes ou­tils de fa­bri­ca­tion, comme la moch­ta (maillet ser­vant à lis­ser le cuir sur le moule), la li­ch­fa (aliene mé­tal­lique uti­li­sée pour pré-per­cer le cuir), ou le jlem (ci­seaux pour cou­per le cuir). Pour Ma­rouèn Zbi­di, ar­tiste de­si­gner qui pré­sente dans le cadre de cette jour­née deux mo­dèles de bal­ghas re­vi­si­tées, la co­opé­ra­tion entre les jeunes de­si­gners et les ar­ti­sans de la balgha per­met­tra de dé­ve­lop­per ce pro­duit du pa­tri­moine tu­ni­sien. «Notre ob­jec­tif est de re­cher­cher et de conce­voir des formes qui peuvent sé­duire un pu­blic jeune et les étran­gers», pré­cise Ma­rouèn. Et d’ajou­ter que des mo­dèles an­ciens de balgha qui ont dé­jà dis­pa­ru, comme le bes­kri, ri­hiya, bach­maq, ont été re­vi­si­tés. «Ils sont ac­tuel­le­ment très pri­sés à l’étran­ger », a-t-il pré­ci­sé. Mal­gré leur sa­voir-faire et leur créa­ti­vi­té, les ar­ti­sans de la balgha doivent se battre pour vendre leurs pro­duits et faire face à la concur­rence im­pi­toyable des pro­duits asia­tiques (comme les mules en plas­tique—chla­qua—) Pour ce faire, les jeunes de­si­gners et les ar­ti­sans ayant par­ti­ci­pé à cette jour­née ont choi­si des tis­sus de qua­li­té, comme la soie et des cou­leurs mo­dernes, outre de nou­velles tech­niques d’im­pres­sion, comme la sé­ri­gra­phie pour conce­voir des mo­dèles de bal­ghas adap­tés au goût du jour.

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.