: ALECA ou OPA!

La balle est entre les mains de nos né­go­cia­teurs. Leur de­voir re­quiert de pro­po­ser un autre mo­dèle de co­opé­ra­tion moins asy­mé­trique. Ce­ci dit, il ne faut pas s’éton­ner que l’Ac­cord de Libre Echange Com­plet et Ap­pro­fon­di Tu­ni­sie-UE (ALECA) pâ­tissent du bil

La Presse Business (Tunisia) - - CLIN D’OEIL - Par Rid­ha BEN SLAMA

Quelle idée de contra­rier S. E. Ma­dame Bae­za Giralt, am­bas­sa­drice de l’Union eu­ro­péenne en Tu­ni­sie ! Les mé­dias tu­ni­siens ont eu l’aplomb de l’ir­ri­ter, ce qui a sus­ci­té une ré­plique bien sen­tie: «La pré­sen­ta­tion et la per­cep­tion de l’Ac­cord de libre-échange com­plet et ap­pro­fon­di Tu­ni­sie-UE (Aleca) telles que vé­hi­cu­lées par les mé­dias tu­ni­siens, res­tent en­core plu­tôt gé­né­ra­listes et idéo­lo­giques, et très peu — au moins pour le mo­ment — ba­sées sur des faits». Fer­mez le ban ! De­puis oc­tobre 2015, des né­go­cia­tions pour un «Ac­cord de libre-échange com­plet et ap­pro­fon­di» (Aleca) se­raient en­ta­mées. Une com­mis­sion na­tio­nale dé­diée à l’Aleca a été créée sous l’égide du mi­nis­tère du Com­merce et de l’Ar­ti­sa­nat. Elle tra­vaille­rait pour «iden­ti­fier les in­té­rêts et prio­ri­tés de la Tu­ni­sie, en termes d’ou­ver­ture réciproque et de rap­pro­che­ment ré­gle­men­taire». Elle au­rait aus­si pour mis­sion «d’éva­luer et an­ti­ci­per les impacts du nou­vel ac­cord sur les sec­teurs, no­tam­ment les plus sen­sibles, et de consul­ter les par­ties in­té­res­sées en Tu­ni­sie, no­tam­ment la so­cié­té ci­vile et le sec­teur pri­vé». La Tu­ni­sie est semble-t-il un par­te­naire «pri­vi­lé­gié» de­puis la 9e ses­sion du Con­seil d’as­so­cia­tion Tu­ni­sie-Union eu­ro­péenne (19 no­vembre 2012). Il y a même un plan d’ac­tion pour la pé­riode 2013-2017, im­pres­sion­nant par sa cin­quan­taine de pages dé­bor­dantes de pro­cla­ma­tions lé­ni­fiantes. Il convient de com­prendre la ré­ac­tion des mé­dias et de la so­cié­té ci­vile dans une Tu­ni­sie où la li­ber­té d’ex­pres­sion reste jus­qu’à nou­vel ordre un ac­quis in­tan­gible ! Comme le dé­crit l’adage: chat échau­dé, craint l’eau froide! Fau­til rap­pe­ler qu’une étude pros­pec­tive sur l’im­pact du dé­man­tè­le­ment ta­ri­faire a été me­née en 1995, lorsque l’ac­cord de libre-échange a été si­gnée entre la Tu­ni­sie et l’U.E.? Ce­la n’a pas cir­cons­crit les contre­coups sé­vères des dé­man­tè­le­ments des droits de douane, les consé­quences sur les équi­libres éco­no­miques et fi­nan­ciers du pays, ni l’ac­cen­tua­tion du dé­fi­cit struc­tu­rel de la ba­lance com­mer­ciale et l’ac­crois­se­ment de l’en­det­te­ment, sans ou­blier l’éva­sion de ca­pi­taux et la dis­lo­ca­tion du tis­su in­dus­triel du pays. Ces ac­cords in­équi­tables et asy­mé­triques étaient en fait une im­mense bra­de­rie. Somme toute, ces re­la­tions avec l’UE n’ont ja­mais pu ac­cé­der à une co­opé­ra­tion au­then­tique pour fa­vo­ri­ser la mo­der­ni­sa­tion de l’éco­no­mie tu­ni­sienne et l’édi­fi­ca­tion d’un ap­pa­reil pro­duc­tif in­dus­triel, agri­cole et de ser­vices réel­le­ment com­pé­ti­tifs, per­met­tant à la Tu­ni­sie de ti­rer avan­tage de ce fa­meux libre-échange avec l’UE. En ef­fet, l’Ins­ti­tut tu­ni­sien des études stra­té­giques (Ites) constate, no­tam­ment, que la contre­par­tie fi­nan­cière qui est ac­cor­dée à la Tu­ni­sie à tra­vers les dif­fé­rents pro­grammes de sou­tien fi­nan­cier ne com­pense pas du tout le manque à ga­gner qui s’élève à près de 20 mil­liards de di­nars tu­ni­siens au cours de la pé­riode fis­cale-doua­nière 1996/2008, l’UE n’ayant contri­bué au to­tal qu’à hau­teur de 4,5 mil­liards d’eu­ros. Sans ren­trer dans le dé­tails de toutes les re­tom­bées de cet ac­cord, l’ar­gu­ment du libre ac­cès des pro­duits tu­ni­siens au vaste mar­ché eu­ro­péen a dé­jà été ex­ploit ; il s ‘est avé­ré qua­si illu­soire, car la plu­part des pro­duits in­dus­triels, agri­coles ou de ser­vices ne sont pas en­core aus­si com­pé­ti­tifs pour pou­voir ri­va­li­ser avec des pro­duits eu­ro­péens si­mi­laires. Donc, le leurre des 500 mil­lions de consom­ma­teurs eu­ro­péens est ir­re­ce­vable. La ques­tion qui se pose vrai­ment est la sui­vante : est-ce le mo­ment réel­le­ment op­por­tun pour en­ta­mer les né­go­cia­tions de cet ac­cord? Des cir­cons­tances où la Tu­ni­sie est confron­tée à l’une des pires crises éco­no­miques de son his­toire, avec une dé­gra­da­tion consi­dé­rable des condi­tions so­ciales, une conjonc­ture éco­no­mique in­ter­na­tio­nale mar­quée par des in­cer­ti­tudes... Ces fac­teurs fra­gi­lisent le pays et ne per­mettent pas de maî­tri­ser comme il se doit les pres­sions pra­ti­quées pour une li­bé­ra­li­sa­tion ac­cen­tuée, à marche for­cée, de l’éco­no­mie tu­ni­sienne. La balle est entre les mains de nos né­go­cia­teurs. Leur de­voir re­quiert de pro­po­ser un autre mo­dèle de co­opé­ra­tion moins asy­mé­trique, en ayant comme fil conduc­teur la né­ces­si­té de conce­voir des me­sures adé­quates pour pré­mu­nir notre agri­cul­ture et nos ser­vices de la concur­rence eu­ro­péenne. Ils doivent avoir pour contre-exemple le bi­lan des 20 ans d’ap­pli­ca­tion de l’ac­cord de li­breé­change avec l’U.E pour mieux dres­ser l’im­pact du pro­chain ac­cord avant sa mise en oeuvre, par­ti­cu­liè­re­ment sur la crois­sance, les grands équi­libres, le dé­ve­lop­pe­ment so­cial, no­tam­ment en ce qui concerne l’emploi et le pou­voir d’achat. Ce­la dit, il ne faut pas s’éton­ner que la pré­sen­ta­tion et la per­cep­tion de l’Ac­cord de libre-échange com­plet et ap­pro­fon­di Tu­ni­sie-UE (Aleca) pâ­tissent du bi­lan de l’ac­cord de 1995.

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