La mou­vance conser­va­trice ex­trin­sèque consi­dère les Etats-Unis comme le mo­dèle à suivre, alors que ceux­ci donnent au monde un exemple dé­so­lant

La Presse Business (Tunisia) - - ANALYSE -

plus lan­ci­nante, au­jourd’hui, est celle de sa­voir quel pro­jet de so­cié­té adop­te­ra la Tu­ni­sie pour gui­der son dé­ve­lop­pe­ment fu­tur. Contrai­re­ment à ce que sug­gèrent cer­tains chro­ni­queurs, le nou­veau mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment ne doit pas être l’ex­pres­sion d’un rap­port de force po­li­tique, sur­tout lorsque deux vi­sions to­ta­le­ment antinomiques s’op­posent aus­si ra­di­ca­le­ment. Si l’ap­proche doit être plu­tôt de na­ture po­li­tique et se­con­dai­re­ment éco­no­mique, elle reste une ques­tion de choix. Tout le monde sait que «choi­sir, c’est re­non­cer », or les éco­no­mètres qui plan­che­raient sur ce su­jet doivent choi­sir le sys­tème éco­no­mique que l’on veut pro­mou­voir. Ils doivent en­suite dé­ter­mi­ner, dans le cadre d’une stra­té­gie d’en­semble, les ob­jec­tifs de dé­ve­lop­pe­ment qu’il convient d’at­teindre et les moyens qui per­met­tront d’y par­ve­nir, et in­té­grer cha­cune des dé­ci­sions re­la­tives à cette stra­té­gie dans le mo­dèle. Il est évident qu’un mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment ne pour­ra avoir ul­té­rieu­re­ment un im­pact opé­ra­tion­nel que si un cer­tain nombre de choix préa­lables sont fixés : faut-il axer le mo­dèle plus par­ti­cu­liè­re­ment sur le fi­nan­ce­ment des in­ves­tis­se­ments ou sur leur orien­ta­tion ? Faut-il s’in­té­res­ser d’abord à l’agriculture ou à l’in­dus­tria­li­sa­tion, ou bien faut-il en­vi­sa­ger le dé­ve­lop­pe­ment si­mul­ta­né de tous les sec­teurs? Com­ment or­ga­ni­ser l’ou­ver­ture de l’éco­no­mie vers l’ex­té­rieur en maî­tri­sant au­tant que faire se peut la marge de ma­noeuvre des dé­ci­deurs na­tio­naux? Com­ment maî­tri­ser les ag­gra­va­tions consi­dé­rables de la dette ? Quelle re­con­fi­gu­ra­tion don­ner à l’État-Pro­vi­dence ? Car l’Etat a en­core un rôle dé­ter­mi­nant à jouer, même si les col­lec­ti­vi­tés lo­cales et les ré­gions doivent prendre de plus en plus la re­lève de cer­taines in­ter­ven­tions cen­tra­li­sées ja­dis, sans que ce der­nier ne se désen­gage com­plè­te­ment pour au­tant. Ce­la im­plique aus­si des trans­for­ma­tions au ni­veau so­cié­tal. Ain­si, un mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment doit, avant même d’être construit, se sou­mettre à des contraintes dic­tées par une sé­rie de choix po­li­tiques, ce qui ne peut s’ac­com­plir ac­tuel­le­ment, avant de se sou­mettre à d’autres im­pé­ra­tifs dic­tés par une sé­rie de choix tech­niques. Un autre vo­let re­pré­sente un obs­tacle à la concep­tion d’un nou­veau mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment spé­ci­fi­que­ment tu­ni­sien et op­pose les dif­fé­rents ac­teurs sur la scène po­li­tique. C’est l’im­pact de la mon­dia­li­sa­tion qui se dé­ploie né­ga­ti­ve­ment et qu’il convient de ré­soudre au­tant que faire se peut afin de mieux or­ga­ni­ser l’in­ter­dé­pen­dance de notre éco­no­mie avec nos par­te­naires. Il s’agit d’être cir­cons­pect, quant aux re­tom­bées des mau­vaises po­li­tiques en Eu­rope et aux Etats-Unis qui n’hé­sitent pas à tor­piller in­si­dieu­se­ment les éco­no­mies de pays comme la Tu­ni­sie. La mou­vance conser­va­trice ex­trin­sèque consi­dère les Etats-Unis comme le mo­dèle à suivre, alors que ceux-ci donnent au monde un exemple dé­so­lant, le «rêve amé­ri­cain» n’est plus qu’un mythe. Jo­seph E. Sti­glitz (Prix No­bel d’éco­no­mie) le dé­montre dans son der­nier livre «La Grande frac­ture» (Edi­tions LLL, sep­tembre 2015) : « Par­mi les éco­no­mies avan­cées, écrit-il, l’Amé­rique a cer­tains des pires ré­sul­tats en ma­tière d’écarts de re­ve­nus et d’in­éga­li­té des chances, avec des consé­quences ma­croé­co­no­miques dé­vas­ta­trices. Son pro­duit in­té­rieur brut a plus que qua­dru­plé de­puis qua­rante ans et presque dou­blé dans les vingt-cinq der­nières an­nées, mais, comme cha­cun le sait à pré­sent, les bé­né­fices sont al­lés au som­met et, de plus en plus à la pointe du som­met». L’Eu­rope suit le mau­vais exemple des Etats-Unis. L’ou­vrage de Tho­mas Pi­ket­ty «Le Ca­pi­tal au XXIe siècle» éta­blit l’as­cen­sion de l’in­éga­li­té et la pour­suite de sa mon­tée en Eu­rope et aux Etats-Unis. Il fau­drait donc at­tendre en­core de ré­soudre ces écueils pour que l’on puisse un jour re­pen­ser le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, social, cultu­rel et po­li­tique da­van­tage en termes de li­ber­tés et de mo­der­ni­té qu’en termes de sé­cu­ri­té et d’iden­ti­té.

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