PEN­SÉE ÉCO­NO­MIQUE

Les nom­breux fo­rums or­ga­ni­sés ces temps-ci par des think tanks gou­ver­ne­men­taux et non gou­ver­ne­men­taux sur les ré­formes so­cioé­co­no­miques à en­tre­prendre à moyen et long termes en Tu­ni­sie ont illus­tré de ma­nière élo­quente l’in­di­gence de la pen­sée éco­no­mique

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par BALKIS. K.

Nos éco­no­mistes ne se­raient que des «éco­no­mi­cistes»

Pour mé­moire, trois rap­ports ont été pré­sen­tés au pu­blic, en l’es­pace de 15 jours, et par coïn­ci­dence à la veille de la vi­site d’une dé­lé­ga­tion du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI), ve­nue, à Tu­nis, né­go­cier un nou­veau cré­dit stand- by. Le pre­mier rap­port a été éla­bo­ré par le Con­seil des ana­lyses éco­no­miques que pré­side Taou­fik Ra­j­hi, mi­nistre-conseiller au­près du chef du gou­ver­ne­ment char­gé du sui­vi des ré­formes ma­jeures, le se­cond par l’As­so­cia­tion des éco­no­mistes tu­ni­siens(Asectu) dont Mus­ta­pha Ka­mel En­na­bli, an­cien gou­ver­neur de la Banque cen­trale, est membre, le troi­sième par le Cercle Khei­red­dine dont Has­sine Di­mas­si, an­cien mi­nistre des fi­nances.

CES RAP­PORTS, C’EST DU RÉ­CHAUF­FÉ

Pour les Tu­ni­siens ro­dés à la chose éco­no­mique, ces rap­ports n’ap­portent rien de nou­veau en ce sens où ils évoquent, au ni­veau du diag­nos­tic, des pro­blèmes iden­ti­fiés de­puis des dé­cen­nies et pro­posent, au rayon des pers­pec­tives, des ré­formes ré­cur­rentes ren­voyées aux ca­lendes grecques par tous les gou­ver­ne­ments qui se sont suc­cé­dé à la tête du pays de­puis l’In­dé­pen­dance. Il s’agit no­tam­ment de la ré­forme fis­cale, de la ré­forme de com­pen­sa­tion, du code de l’in­ves­tis­se­ment pu­blic, de la ré­forme sur le dé­ve­lop­pe­ment et le désen­cla­ve­ment des ré­gions de l’in­té­rieur, de l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire… . Men­tion spé­ciale pour le rap­port gou­ver­ne­men­tal qui a été en­ta­ché d’un scan­dale. Une grande par­tie du rap­port a été pla­giée d’un rap­port éla­bo­ré par La Banque afri­caine de dé­ve­lop­pe­ment pour le compte du Ma­roc, ce qui a obli­gé trois uni­ver­si­taires et ex­perts éco­no­miques membres du Con­seil des ana­lyses éco­no­miques de dé­mis­sion­ner. Il s’agit de Sa­mi Mou­laï, Moez Laa­bi­di et So­fiene El Gha­li. Consé­quence : ce rap­port a per­du toute cré­di­bi­li­té. Il est mort-né. S’agis­sant des deux rap­ports non gou­ver­ne­men­taux, ils ont été éla­bo­rés en grande par­tie par deux an­ciens mi­nistres, Has­sine Di­mas­si, au temps de la troï­ka et Mus­ta­pha En­na­bli au temps de Ben Ali et au temps de la Troï­ka en tant que gou­ver­neur de la BCT. La par­ti­ci­pa­tion de ces deux mi­nistres à ces do­cu­ments com­pro­met leur cré­di­bi­li­té pour une simple rai­son : ces hauts cadres, qui étaient, à un cer­tain mo­ment, dé­ci­deurs et étaient au cou­rant de toutes les pro­blé­ma­tiques dé­ve­lop­pe­men­tales pré­ci­tées, n’avaient rien fait pour en­clen­cher des pro­ces­sus de ré­forme. La ques­tion qui se pose dès lors est la sui­vante : pour­quoi doit-on les croire au­jourd’hui ? Georges Pom­pi­dou, an­cien pré­sident fran­çais, di­sait à ce pro­pos: «Il ne suf­fit pas d’être grand homme, il faut l’être au bon mo­ment».

NOS ÉCO­NO­MISTES FOR­MÉS À UNE ÉCOLE ABAN­DON­NÉE DE NOS JOURS

Par ailleurs, les uni­ver­si­taires et ex­perts qui ont contri­bué aux trois rap­ports sont des ul­tra­li­bé­raux convain­cus et se ré­clament d’un «éco­no­mi­cisme» ca­duc. En clair, ces ex­perts sont for­més à une école qui croit en­core que la re­dis­tri­bu­tion des ri­chesses et les ser­vices pu­blics en­travent le dé­ve­lop­pe­ment, une école qui ne jure que par l’en­det­te­ment au­près de bailleurs de fonds (Banque mon­diale, FMI…) les­quels sont ré­pu­tés pour être noyau­tés par des mul­ti­na­tio­nales aux des­seins in­avouables, une école qui pense que la li­ber­té d’échange ga­ran­tit l’équi­libre des mar­chés pour un mieux éco­no­mique qui n’a ja­mais été confir­mé, une école qui est per­sua­dée que la crois­sance du PIB et bien-être sont cor­ré­lés et que la pro­duc­tion de beau­coup de ri­chesse per­met de ré­duire la pau­vre­té… Et la liste de ces convic­tions ul­tra­li­bé­rales de ces ex­perts est loin d’être fi­nie. Au re­gard des ré­sul­tats, ces convic­tions et idéo­lo­gies se sont avé­rées in­ef­fi­caces et n’ont ré­so­lu au­cun pro­blème en Tu­ni­sie. Pour preuve, le chô­mage (700 mille chô­meurs), la pré­ca­ri­té (1 mil­lion de men­diants) et la dif­fi­cul­té à bou­cler ses fins de mois (le Tu­ni­sien a per­du 40% de son pou­voir d’achat) marquent la vie de mil­lions de Tu­ni­siens. Aux souf­frances de la vie ma­té­rielle s’ajoutent la perte d’es­pé­rance, le sen­ti­ment que l’ave­nir est bou­ché pour notre pays et nos en­fants. Ré­sul­tat : ces rap­port ne font pas rê­ver les Tu­ni­siens et dé­montrent un dé­fi­cit d’ima­gi­na­tion de nos éco­no­mistes qui n’ont ja­mais créé de la va­leur et qui ne rêvent que d’être un jour des con­sul­tants au­près d’une grande ins­ti­tu­tion fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale. Et comme on le sait, le consul­tant est ré­pu­té être le nègre du ser­vice. Il par­ti­cipe certes à des études mais son nom n’y fi­gure ja­mais. Faut –il rap­pe­ler que Mus­ta­pha En­na­bli a été consul­tant au­près de la Banque mon­diale et que le think tank gou­ver­ne­men­tal Taou­fik Ra­j­hi a été consul­tant au­près de la Banque afri­caine de dé­ve­lop­pe­ment.

S’ADAP­TER AU PRO­GRÈS DE LA PEN­SÉE ÉCO­NO­MIQUE DANS LE MONDE

Cette ca­rence du think tank éco­no­mique dans notre pays est frus­trante. Car la Tu­ni­sie a plus que ja­mais be­soin d’éco­no­mistes de haut ni­veau et à la page des pro­grès que connaît la pen­sée éco­no­mique dans le monde où on ne parle que de taux de pros­pé­ri­té, d’in­dice de dé­ve­lop­pe­ment hu­main (IDH) et d’ac­ti­vi­tés éco­no­miques res­pec­tueuses de l’en­vi­ron­ne­ment. Le double prix No­bel, Jo­seph E Sti­glitz pré­co­nise d’in­té­grer dans le cal­cul de la ri­chesse les fac­teurs qui fa­vo­risent «la sou­te­na­bi­li­té» de l’éco­no­mie, c’est-à-dire sa ca­pa­ci­té à ins­crire dans la du­rée le bien-être des gens. L’ac­cent doit être mis beau­coup plus sur la me­sure du de­gré de la qua­li­té de vie que sur celle de la pro­duc­tion éco­no­mique mar­chande. Con­crè­te­ment, il pré­co­nise de sub­sti­tuer au Pro­duit in­té­rieur brut (PIB) le Pro­duit na­tio­nal net (PNN). Ce nou­vel in­di­ca­teur qua­li­ta­tif donne de meilleurs éclai­rages sur l’évo­lu­tion du re­ve­nu réel, de la consom­ma­tion des mé­nages et du bien-être ma­té­riel en gé­né­ral. Ce­la pour dire que les éco­no­mistes du pays, s’il en existe, doivent va­lo­ri­ser leur sa­voir­faire pour trans­for­mer les élé­ments na­tu­rels comme le so­leil, le sol et une mer qui s’étend sur 1.300km de lit­to­ral et d’eaux ter­ri­to­riales de plus de 150 mille mètres car­rés, en grands pro­jets éco­no­miques à forte em­ploya­bi­li­té et sur­tout contrô­lables par les tu­ni­siens. Ha­bib Es­sid, chef du gou­ver­ne­ment, a créé l’évè­ne­ment lors de la pré­sen­ta­tion de son pro­gramme éco­no­mique, pro­gramme qu’il a ar­ti­cu­lé au­tour de l’éco­no­mie verte, l’éco­no­mie so­ciale et so­li­daire et l’éco­no­mie nu­mé­rique. C’est de toute évi­dence, un bon pro­gramme qui se dé­fend bien et qui n’a pas be­soin du pa­ra­si­tage d’éco­no­mi­cistes chas­seurs de postes de con­sul­tants à l’in­ter­na­tio­nal

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