CULTURE SON­NANTE ET TRÉ­BU­CHANTE

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Ha­bib BOUHAWEL

Les mar­chands

du temple

Il est écrit que les af­faires les plus ju­teuses, on les fait avec Dieu. En ce qui concerne au moins les plus ha­biles d’entre les hu­mains. Il suf­fit d’ap­po­ser sur le chèque un «Amen» en guise de si­gna­ture et de ga­ran­tie ; vous êtes aus­si­tôt as­su­rés de la sol­va­bi­li­té de n’im­porte quel bout de pa­pier re­lié aux coffres-forts les plus ré­cal­ci­trants. Ain­si va la vie, ain­si va le ciel des hommes d’en bas. «Croire», plus qu’un acte de foi, a été de tout temps un acte re­la­tion­nel, non pas avec les Maîtres du ciel, mais avec nos sem­blables. Les meilleures stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion com­mu­nau­taire sont celles qui savent s’adres­ser à nos peurs ou à nos espoirs. La re­cette fonc­tionne mieux avec l’ex­cellent ca­ta­ly­seur qu’est ce monde in­vi­sible ou vir­tuel au­quel l’hu­ma­ni­té, et de­puis l’aube des temps, a don­né tous les noms et lui a al­loué toutes les di­vi­ni­tés. On en hé­rite la peur du ju­ge­ment der­nier ou bien les pro­messes de ré­com­penses roses et do­rées dignes des meilleures cam­pagnes de pro­mo- tion tou­ris­tiques. Il faut croire que la re­cette «bâ­ton-ca­rotte» cé­leste est en­core et da­van­tage pro­mise à de beaux jours. Le mar­ke­ting du sa­cré est très lu­cra­tif et les temples de Dieu n’ont pas fi­ni de battre les re­cords d’af­fluence. En 2014, et à l’oc­ca­sion de la ca­no­ni­sa­tion de Jean XXIII et de Jean-Paul II, la ca­pi­tale ita­lienne a vu un dé­fer­le­ment de près de cinq mil­lions de vi­si­teurs. A l’autre bout de la pla­nète, et pré­ci­sé­ment aux Etats-Unis, pays re­la­ti­ve­ment nou­veau et qui ne pos­sède au­cun

ves­tige bi­blique, la Pa­cka­ged Facts, une division de Mar­ket Re­search, nous ap­prend que les ventes to­tales an­nuelles des pro­duits re­li­gieux dé­ri­vés (livres, mu­sique, bim­be­lo­te­rie, etc.) avoi­sinent la di­zaine de mil­liards de dol­lars. On l’a dit, le sa­cré et le com­merce ont de tout temps fait bon mé­nage. Les di­vi­ni­tés de la Grèce an­tique fai­saient le plein, et les ves­tales de Rome ont vu af­fluer, le temps de leur sa­cer­doce, des mil­lions de fi­dèles non re­gar­dant sur l’obole. Aux Apol­lons, Dianes et à la mul­ti­tude de di­vi­ni­tés of­frant im­pu­di­que­ment leur belle nu­di­té sa­crée, suc­cé­da un Dieu unique, cette fois le vrai, nous as­sure-t-on sans sour­ciller, aus­si om­ni­po­tent qu’in­vi­sible. Il rem­por­ta tous les suf­frages tout en per­pé­tuant le sys­tème. On le re­trou­ve­ra prin­ci­pa­le­ment en Pa­les­tine, à la Mecque et à la ci­té va­ti­cane. Il es­sai­me­ra néan­moins à tra­vers la pla­nète grâce à ses saints, ves­tiges et di­verses reliques. Ce ré­seau sa­cré per­met­tra un tou­risme re­li­gieux in­ces­sant et uni­ver­sel. Les pè­le­rins chré­tiens s’aven­tu­raient dé­jà et bien avant les croi­sades, jus­qu’à Com­pos­telle en Es­pagne. Mais le zèle pou­vait les ame­ner, par un long et pé­rilleux che­min de cal­vaire, jus­qu’au tom­beau du Ch­rist, dans la ville sainte de Jé­ru­sa­lem. Tan­dis que pour les Mu­sul­mans, tous les che­mins mènent à la Kaa­ba, ce fa­meux édi­fice cu­bique, ter­mi­nus de toutes les na­tions mu­sul­manes qui y af­fluent de Tombouctou, de Su­ma­tra ou du Ba­lout­chis­tan et d’autres contrées exo­tiques où la pau­vre­té n’em­pêche pas le fi­dèle de ten­ter l’aven­ture spi­ri­tuelle la plus coû­teuse de sa vie. Le ha­jj at­tire chaque an­née une po­pu­la­tion hé­té­ro­clite pro­ve­nant de 180 pays. Avec un chiffre d’af­faires de 40 mil­liards de dol­lars pour, mo­men­ta­né­ment, deux mil­lions de pè­le­rins, sans ou­blier les six mil­lions qui af­fluent an­nuel­le­ment pour le rite mi­neur de la Om­ra. Rien que pour le ha­jj, on es­time d’ores et dé­jà à près de cinq mil­lions le nombre de pè­le­rins par ses­sion, et ce, dès la fin des mé­ga tra­vaux qui vont trans­for­mer de fond en comble le sanc­tuaire et la ville. Mal­gré les quelques ti­mides voix scan­da­li­sées par la des­truc­tion d’un pa­tri­moine re­con­nu his­to­rique et re­mon­tant aux temps de la pre­mière com­mu­nau­té mu­sul­mane. Ain­si la mai­son pré­su­mée de la très vé­né­rable Khadija a été trans­for­mée en toi­lettes pu­bliques et celle du pre­mier ca­life de l’Is­lam, Abu Ba­kr, plus heu­reux, conver­tie en hô­tel de luxe. Une vé­ri­table manne pour les com­mer­çants mec­quois qui réa­lisent en une se­maine la moi­tié de leur chiffre d’af­faires annuel. Rien que pour les mou­tons du sa­cri­fice, on to­ta­lise le mil­lion de têtes im­por­tées d’Uru­guay et d’Ar­gen­tine à 100 dol­lars l’uni­té, re­ven­due entre 300 et 400 dol­lars au pèlerin qui, en sus, doit payer 50 dol­lars pour l’abat­tage. Mais le comble du cy­nisme com­mer­cial, c’est quand ces mêmes bêtes sont aus­si­tôt ré­cu­pé­rées et ré­in­jec­tées dans le mar­ché. A se de­man­der qui est le «mou­ton» de la farce. Mais ce­la se passe ain­si, sous tous les cieux que Dieu a ou au­rait fait. De Lourdes à Bé­na­rès, et de Ker­ba­la aux 17 mil­lions de pè­le­rins aux temples de Moon, la lo­gique est la même et de tout temps, déses­pé­ré­ment mer­can­ti­liste. Et même si Dieu est unique, il n’en est pas moins inique dans la pra­tique que lui consacrent ses fi­dèles. Et c’est pout ce­la qu’il vaut mieux avoir af­faire à Lui qu’à ses saints.

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