AU­DI

Le pays se vide de ses com­pé­tences et des cen­taines d’en­tre­prises risquent de fer­mer leurs portes.

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Omar KAMMOUN

La nou­velle A4 dé­jà en Tu­ni­sie

Les pro­fes­sion­nels des TIC sortent de leur si­lence et lancent un réel cri de dé­tresse : leur sec­teur va de mal en pis et la ma­jo­ri­té des en­tre­prises sont en crise de­puis quelques an­nées. «Ce­la fait presque deux ans que nous at­ten­dons le lan­ce­ment des grands pro­jets Tic, mais rien n’a été fait. Que des pro­messes, que des pa­roles, que du po­pu­lisme et des me­su­rettes qui ne peuvent ni re­lan­cer le sec­teur

ni sau­ver les en­tre­prises», re­grette Kaïs Sal­le­mi, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des TIC re­le­vant de l’Uti­ca (Union tunisienne de l’in­dus­trie, du com­merce et de l’ar­ti­sa­nat). Contrai­re­ment aux dé­cla­ra­tions du mi­nistre de tu­telle, Noo­men Feh­ri, les pro­fes­sion­nels es­timent que rien n’a été fait et que leur sec­teur n’est pas la prio­ri­té du gou­ver­ne­ment ac­tuel. En fait, en 2013, la Fé­dé­ra­tion a pré­sen­té un pro­gramme na­tio­nal pou­vant faire du sec­teur des tech­no­lo­gies le fer de lance de l’éco­no­mie tunisienne, bap­ti­sé «Tu­ni­sie Di­gi­tale» et com­pre­nant six axes stra­té­giques à sa­voir : infrastructure, e-gov, usa­gers, e-bu­si­ness, off­sho­ring, et in­no­va­tion. A l’époque, le mi­nistre Mon­gi Mar­zouk a va­li­dé le pro­jet et a même fa­vo­ri­sé la créa­tion du Con­seil stra­té­gique de l’éco­no­mie nu­mé­rique, l’ins­ti­tu­tion qui de­vrait cha­peau­ter et suivre la réa­li­sa­tion des 63 pro­jets pro­po­sés dans le cadre du pro­gramme na­tio­nal. Avec Taou­fik Jlas­si, mi­nistre des Tic au gou­ver­ne­ment Mah­di Jo­mâa, même s’il n’y a pas eu d’avan­ce­ment no­table, le mi­nis­tère a pour­sui­vi la même dé­marche de concer­ta­tion et de par­te­na­riat avec le sec­teur pri­vé. «Au­jourd’hui, ce n’est plus le cas. Le mi­nis­tère dé­cide tout seul. Ce­la fait des mois que le Con­seil stra­té­gique ne s’est pas réuni. Le gou­ver­ne­ment semble avoir op­té pour une nou­velle dé­marche et ne veut plus d’un par­te­na­riat avec le sec­teur pri­vé», fus­tige Kaïs Sal­le­mi. Cette at­ti­tude et ce com­por­te­ment de la part du gou­ver­ne­ment, et no­tam­ment le mi­nis­tère de tu­telle, semble dé­plaire et aga­cer les pro­fes­sion­nels des Tic, et non sans rai­son. «Le sec­teur n’a pas be­soin d’une nou­velle stra­té­gie et d’une nou­velle ap­proche pour re­trou­ver ses per­for­mances d’an­tan. Tout ce qu’il faut faire, c’est res­pec­ter la stra­té­gie et lan­cer les dif­fé­rents pro­jets

qu’elle com­porte. Ce qui nuit le plus au sec­teur c’est d’épar­piller les éner­gies et de chan­ger de di­rec­tion

à chaque chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment» , es­time le pré­sident de la Fé­dé­ra­tion Tic. En fait, en pro­po­sant cette stra­té­gie mû­re­ment ré­flé­chie, la Fé­dé­ra­tion vou­lait sur­tout do­ter le sec­teur d’une vi­sion à long terme, d’une sta­bi­li­té et d’un pro­gramme clair per­met­tant aux en­tre­prises pri­vées de pou­voir pro­gram­mer et d’avoir la vi­si­bi­li­té né­ces­saire pour prendre da­van­tage de risques et d’in­ves­tir. Chaque man­que­ment et chaque chan­ge­ment de la dé­marche ne peut que se­mer le flou et in­quié­ter les en­tre­prises, car ce­la les em­pêche de voir dans quel sens et com­ment pour­rait évo­luer le sec­teur dans les pro­chaines an­nées.

Une mau­vaise ges­tion qui coû­te­rait cher au pays D’après Kaïs Sal­le­mi, le non-dé­mar­rage des pro­jets est dû à un mau­vais choix de ges­tion et non à des

contraintes fi­nan­cières. «On in­siste pour par­ler de sec­teur au lieu de par­ler d’une éco­no­mie nu­mé­rique. Les Tics concernent, au­jourd’hui, tous les sec­teurs sans ex­cep­tion. La Fé­dé­ra­tion vou­lait donc d’un mi­nis­tère ca­pable de co­opé­rer avec toutes les par­ties concer­nées pour mettre en place une réelle dy­na­mique

éco­no­mique, mais ce n’est pas le cas» , re­grette le pré­sident de la Fé­dé­ra­tion. Or, ce choix d’agir seul, au­ra, se­lon les pro­fes­sion­nels, de graves consé­quences et pro­vo­que­ra même des dé­gâts. A titre d’exemple, se­lon Taou­fik Hli­la, pré­sident de la Chambre syn­di­cale des équi­pe­ments Tic, le pays s’est lan­cé dans la 4G sans bien pré­pa­rer le ter­rain et sans per­mettre aux en­tre­prises tu­ni­siennes de pro­fi­ter de

ce grand pro­jet. «Sur les 900MD qui se­ront in­ves­tis dans l’ins­tal­la­tion des équi­pe­ments 4G, la part des en­tre­prises tu­ni­siennes ne se­ra que de 3%, alors qu’on au­rait pu pro­fi­ter da­van­tage de ce grand pro­jet en im­po­sant aux équi­pe­men­tiers étran­gers de com­pen­ser le pays par des

pro­jets» , es­time Hli­la tout en af­fir­mant que la Tu­ni­sie au­rait dû connec­ter l’en­semble des ré­gions à la fibre op­tique avant de se lan­cer dans la 4G. «Nous avons émis cer­taines ré­serves à pro­pos du pro­jet, mais on a fi­ni par nous écar­ter de toutes les réunions concer­nant la

4G» , cri­tique, de son cô­té, Ka­rim Ah­ras, membre de la Fé­dé­ra­tion. Pour lui, le pays a pris le mau­vais

vi­rage et se trompe de prio­ri­tés. «On ose par­ler de m-paie­ment au mo­ment même où on conti­nue d’avoir des pro­blèmes de connexion aux ser­veurs. On veut se connec­ter au PayBal, alors qu’on n’a pas de sou­ve­rai­ne­té nu­mé­rique» , sou­ligne-t-il. Pour Kha­lil Za­houa­ni, vice-pré­sident In­fo­ti­ca (Chambre syn­di­cale des so­cié­tés de ser­vices d’in­gé­nie­rie in­for­ma­tique) le pro­blème est en­core plus grave. Le non-dé­mar­rage des grands pro­jets TIC ne fait qu’ap­pro­fon­dir le gap entre la Tu­ni­sie et les pays dé­ve­lop­pés et l’ap­pau­vrit da­van­tage en la pri­vant de ses com­pé­tences. «Chaque an­née, le pays in­ves­tit des mil­lions dans la for­ma­tion d’in­gé­nieurs in­for­ma­tique pour les of­frir gra­tui­te­ment aux pays eu­ro­péens qui les em­bauchent pour pro­duire plus de va­leur et ga­ran­tir leur dé­ve­lop­pe­ment», ex­plique Za­houa­ni. Sans de grands pro­jets, la ruée vers l’Eu­rope s’ac­cen­tue­ra et la re­lance de l’éco­no­mie na­tio­nale en se­ra plus com­pli­quée.

On ose par­ler de m-paie­ment au mo­ment même où on conti­nue d’avoir des pro­blèmes de connexion aux ser­veurs. On veut se connec­ter au PayBal, alors qu’on n’a pas de sou­ve­rai­ne­té nu­mé­rique»

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