L’ÉTRANGE RÉ­VÉ­RENCE D’UN RAS­TI­GNAC TEXAN

La Presse Business (Tunisia) - - FINANCIAL TIMES -

Le 14 août 2001, Jef­frey Skilling, le nu­mé­ro deux d’Enron, an­nonce sa dé­mis­sion «pour rai­sons per­son­nelles», six mois seule­ment après avoir pris les rênes de la so­cié­té. Quelques se­maines plus tard, le monde dé­cou­vrait le plus gros scan­dale fi­nan­cier de l’his­toire du bu­si­ness amé­ri­cain. L’air est lourd et hu­mide. L’en­fer doit res­sem­bler au mois d’août à Hous­ton. So­leil as­sas­sin, cha­leur ac­ca­blante, at­mo­sphère im­mo­bile, ponc­tuée par de vio­lentes tem­pêtes tro­pi­cales. Les ha­bi­tants fuient l’ex­té­rieur hos­tile pour les in­té­rieurs cli­ma­ti­sés, ne les quittent que pour sau­ter dans leur voi­ture, trans­for­mée en ré­fri­gé­ra­teur am­bu­lant. Le soir qui tombe sur la ville n’ap­porte pas de fraî­cheur. Au­cune brise sal­va­trice ne par­court les grandes ave­nues de la ci­té texane qui porte en­core les stig­mates de l’ou­ra­gan Al­li­son qui a dé­vas­té la ville, il y a deux mois : longues traces de boue sé­chées, car­casses de voi­tures, arbres dé­ra­ci­nés sur les bas-cô­tés. An­nonce la­co­nique. Mi­chael Miller étouffe. Il presse le pas en di­rec­tion de Zimm’s, le bar bran­ché du quar­tier étu­diant de Rice Uni­ver­si­ty. Il doit y re­trou­ver d’autres col­lègues d’Enron. Mi­chael sent une goutte de pluie sur son crâne. Le jeune homme lève la tête. En ce soir d’été 2001, de gros cu­mu­lus noirs s’amon­cellent sur Hous­ton. On an­nonce en­core de vio­lents orages. Rien d’ex­cep­tion­nel en soi, sur­tout après Al­li­son. Le Texas est ha­bi­tué aux fu­ries du ciel. Mi­chael s’en­gouffre dans la fraî­cheur et la pé­nombre de Zimm’s, cherche ses amis du re­gard. Il est le pre­mier ar­ri­vé. Sou­dain, il aper­çoit une sil­houette fa­mi­lière ac­cou­dée au bar. Mi­chael re­tient son souffle. Ce pro­fil fier, ce nez aqui­lin, ce men­ton vo­lon­taire, ce large front dé­gar­ni, c’est Jef­frey Skilling ! L’an­cien nu­mé­ro deux d’Enron, l’an­cien bras droit de Ken Lay, le pré­sident fon­da­teur du co­losse éner­gé­tique. Mi­chael est pa­ra­ly­sé. Quelle sur­prise de le voir ici, en­fi­ler gin to­nic sur gin to­nic. Après plus de dix ans au sein d’Enron, Skilling a bru­ta­le­ment dé­mis­sion­né il y a quelques jours, le 14 août pré­ci­sé­ment. Au grand éton­ne­ment de tous. «Pour des rai­sons per­son­nelles. Pour pas­ser plus de temps avec ma fa­mille, pour m’oc­cu­per de mes oeuvres de cha­ri­té». L’an­nonce, la­co­nique, a été sui­vie d’un mes­sage ré­con­for­tant de Ken Lay, qui a de­puis re­pris les rênes opé­ra­tion­nelles de la so­cié­té. Après les avoir re­mises à Skilling il n’y a pas six mois ! «Nous re­gret­tons la dé­ci­sion de Jeff. Il a été un élé­ment-clé de notre suc­cès. Mais nous avons tou­jours les meilleurs ta­lents au sein d’Enron, notre ac­ti­vi­té est so­lide et nos pers­pec­tives de crois­sance n’ont ja­mais été aus­si bonnes». Si, à l’an­nonce de cette dé­mis­sion, le mar­ché a ré­agi en sanc­tion­nant le titre en Bourse, ces pro­pos ras­su­rants de Ken Lay ont fait leur ef­fet et main­te­nu un sem­blant de confiance. Mi­chael, lui, n’a pas cru une seule se­conde aux ex­cuses bi­don de Skilling. Il connaît bien le per­son­nage. Un re­quin, un dur à cuire, por­té par une am­bi­tion sans li­mite. Pas un type mo­ti­vé par les oeuvres so­ciales ! Ni par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­tif à sa fa­mille ! Ses en­fants ne lui parlent plus, sa femme me­nace de di­vor­cer. Cet an­cien consul­tant du pres­ti­gieux ca­bi­net de con­seil McKin­sey pré­fé­rait pas­ser ses week-ends à chas­ser dans le dé­sert aus­tra­lien avec ses clients, ou bien à tra­ver­ser le Mexique à mo­to. Proche de la cin­quan­taine, ce­lui qui passe pour être l’ins­ti­ga­teur de la trans­for­ma­tion d’Enron, qui, en dix ans, a mué d’un dis­tri­bu­teur de gaz tra­di­tion­nel en un géant du tra­ding éner­gé­tique, ai­mait tou­jours au­tant les dé­fis, vivre à cent à l’heure. Mi­chael se sou­vient de cette ap­pré­hen­sion qui lui ser­rait le ventre chaque fois qu’il de­vait lui pré­sen­ter les ré­sul­tats du pôle de ca­pi­tal-in­ves­tis­se­ment, dont il a la charge. Les réunions, tri­mes­trielles, avaient tou­jours lieu en tête-à-tête. Mi­chael pré­pa­rait ces

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