LES PRO­JEC­TIONS DE LA DETTE D’ICI À 2020

La Presse Business (Tunisia) - - ANALYSE -

S’agis­sant des pré­vi­sions de la dette pour 2020, der­nière an­née du Plan stra­té­gique de dé­ve­lop­pe­ment (2016-2020), elles tablent sur une crois­sance conti­nue du ser­vice de la dette. Ce der­nier va pas­ser de 5160 MDT en 2016 à 6.600 MDT en 2017, 6.700 MDT en 2018, 6.900 MDT en 2019 et 7.400 MDT en 2020. Mo­ra­li­té : pour fi­nan­cer son pro­ces­sus de dé­ve­lop­pe­ment, la Tu­ni­sie va s’en­det­ter da­van­tage. Par les chiffres, cette dette va pas­ser de 56% du PIB en 2016, 58,4% en 2017, 59% en 2018, 59% en 2019 pour re­tom­ber à 57,8% en 2020. La plus forte pres­sion est pré­vue pour 2017, an­née au cours de la­quelle la Tu­ni­sie au­ra à rem­bour­ser deux cré­dits : 500 Mil­lions de dol­lars con­trac­tés au­près des Qa­ta­ris en 2012 et une émis­sion d’un em­prunt sa­mou­raï de 22,5 mil­liards de yens. Une autre pres­sion est pré­vue pour 2020 à tra­vers l’ac­crois­se­ment de la dette ex­té­rieure à hau­teur de 65% de l’en­det­te­ment glo­bal.

COMMENT ON EST AR­RI­VÉ À CE STADE ALAR­MANT ?

Le mi­nistre des Fi­nances, Slim Cha­ker, a dé­cla­ré que le mo­ment est ve­nu pour se do­ter des moyens re­quis afin de gé­rer au mieux la dette du pays. Car, il es­time qu’ac­tuel­le­ment la dette tu­ni­sienne est jusque-là mal gé­rée pour trois rai­sons ma­jeures : - la pre­mière consiste en la dis­per­sion des res­pon­sa­bi­li­tés. Quatre dé­par­te­ments sont en charge de cette dette, s’agis­sant du mi­nis­tère des Fi­nances, de la Banque cen­trale, du mi­nis­tère de la Co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, et du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères. Pour lui, «plus que ja­mais, nous avons be­soin d’un seul res­pon­sable (chef de file) qui sache quand est-ce qu’on doit contrac­ter des dettes, dans quelles condi­tions, au­près de quels bailleurs de fonds, à quelle ma­tu­ri­té, en quelle mon­naie….» ; - la deuxième a trait au fait que «chaque in­ter­ve­nant tra­vaille seul. Il n’y a pas d’or­ches­tra­tion, il n’y pas d’har­mo­ni­sa­tion avec les autres», se­lon lui ; - la troi­sième a trait à l’ab­sence d’une stra­té­gie de la dette. L’ac­tuel mi­nistre des Fi­nances es­time que, de nos jours «il n’y a pas de cal­cul du risque de la dette. C’est-à-dire quand est-ce que je dois m’en­det­ter, en quelle mon­naie je dois m’en­det­ter (en eu­ro ou en dol­lar ou en yen). Donc, au­jourd’hui, on ne fait pas de stra­té­gie de la dette sur les taux de change, sur les mon­naies, sur les taux d’in­té­rêt, sur la ma­tu­ri­té, sur les bailleurs de fonds…» Et le mi­nistre d’ajou­ter dans une in­ter­view ac­cor­dée à l’Eco­no­miste magh­ré­bin «Quant on constate qu’on est pas­sé en ma­tière d’en­det­te­ment ex­té­rieur à 65% du mon­tant glo­bal de la dette, il y a donc un risque de taux de change et ce risque de teaux de change, il faut ab­so­lu­ment le gé­rer. Ac­tuel­le­ment, nous sommes en train de gé­rer de ma­nière ar­ti­sa­nale la dette. Il faut ab­so­lu­ment pas­ser à une ges­tion dy­na­mique digne du XXIe siècle». Pour re­mé­dier à cette si­tua­tion, le mi­nis­tère des Fi­nances se penche ac­tuel­le­ment sur une ré­forme pour la sou­te­na­bi­li­té de la dette tu­ni­sienne avec, comme point d’orgue, la créa­tion, d’une agence spé­cia­li­sée dans la ges­tion de la dette qui se­ra une sorte de veille de l’évo­lu­tion et du com­por­te­ment au quo­ti­dien des mar­chés fi­nan­ciers in­ter­na­tio­naux. L’ob­jec­tif est de pas­ser d’une ges­tion sta­tique à une ges­tion dy­na­mique de la dette et d’iden­ti­fier, par le biais, d’un ta­bleau de bord, voire d’une feuille de route ac­tua­li­sée en temps réel, des op­por­tu­ni­tés d’em­prunt à des condi­tions fa­vo­rables pour la Tu­ni­sie. Ac­tuel­le­ment, le risque Tu­ni­sie est très éle­vé. Pour preuve, la Tu­ni­sie qui s’ap­prête à sor­tir, d’ici à la fin du mois d’avril 2016, sur le mar­ché fi­nan­cier pri­vé eu­ro­péen, plus exac­te­ment avec trois banques, en l’oc­cur­rence Na­texis, Jp Mor­gan, Com­merce Bank Al­le­magne, pour le­ver un mon­tant d’un mil­liard d’eu­ros avec un taux d’in­té­rêt de 6% pour une ma­tu­ri­té de 5 ans et 7% pour une ma­tu­ri­té de 7ans.

POUR UN CONTRÔLE DE LA DETTE PAR LE PAR­LE­MENT

Il faut re­con­naître que cette prise de conscience gou­ver­ne­men­tale de l’en­jeu d’en­ca­drer la dette et de la gé­rer au mieux n’est pas suf­fi­sante. L’idéal se­rait de l’ac­com­pa­gner par un contrôle de la part du Par­le­ment et de la so­cié­té ci­vile. C’est dans cette pers­pec­tive que s’ins­crit la ré­cente ini­tia­tive du groupe par­le­men­taire du Front po­pu­laire (FP). Ce der­nier a pro­po­sé à l’As­sem­blée des re­pré­sen­tants du peuple (ARP) un pro­jet de loi pour la cons­ti­tu­tion d’une com­mis­sion d’au­dit de l’en­det­te­ment pu­blic. Son ob­jec­tif est d’ap­pli­quer les mé­ca­nismes de contrôle de la dette à tous les ni­veaux (par­le­men­taire, gou­ver­ne­men­tal...) et de dis­sua­der le re­tour aux scé­na­rios de la dette odieuse en ver­tu de la­quelle les prêts sont con­trac­tés par le pou­voir des­po­tique non pas se­lon les be­soins et les in­té­rêts de l’Etat, mais pour for­ti­fier son ré­gime des­po­tique et pour ré­pri­mer la po­pu­la­tion qui le com­bat. Con­sé­quence: cette dette est odieuse et n’est pas obli­ga­toire pour la na­tion. C’est une dette de ré­gime qui doit tom­ber avec sa chute. Le dé­pu­té du FP à l’ARP Fe­thi Cha­mekh, a sou­li­gné que cette com­mis­sion se­rait consti­tuée de 21 membres et char­gée d’exa­mi­ner les ac­cords de cré­dit et d’éla­bo­rer des rap­ports à cette fin. Ces rap­ports se­ront sou­mis chaque tri­mestre à l’ARP tan­dis que leurs conclu­sions et ré­sul­tats se­ront ren­dus pu­blics. Il faut ad­mettre que l’au­dit de la dette pu­blique, ob­jet d’une loi sans len­de­main adop­tée du temps de la Troï­ka, est «un ou­til ci­toyen puis­sant per­met­tant de dé­bus­quer les prêts non pro­duc­tifs et donc non rem­bour­sables par eux-mêmes consti­tuant des dettes illé­gi­times ou en­core des mal­ver­sa­tions, af­faires de cor­rup­tion, per­met­tant l’ac­qui­si­tion de biens mal ac­quis consti­tuant des dettes odieuses», note le pro­jet du FP. C’est, de toute évi­dence, une com­mis­sion dont il faut en­cou­ra­ger et sou­te­nir la créa­tion, d’au­tant plus que le ser­vice de la dette est le pre­mier poste du bud­get en Tu­ni­sie et consti­tue, par consé­quent, un frein au dé­ve­lop­pe­ment.

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