FAILLITE PO­LI­TIQUE OU BANQUEROUTE ÉTATIQUE ?

La Presse Business (Tunisia) - - ÉDITO - Ré­dac­teur en chef

L’im­bro­glio po­li­ti­co-mé­dia­tique dans le­quel se trouve en­glué, de nou­veau, le pays — suite à la dé­cla­ra­tion du pré­sident de la Ré­pu­blique, sur la né­ces­si­té de for­mer un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale, avec, comme in­vi­té prin­ci­pal, l’Ugtt —, dé­passe lar­ge­ment le cadre d’un simple dé­bat au­tour du sys­tème po­li­tique, de la lutte pour le pou­voir et du rôle du chef de l’Etat. Et même si le dé­bat a fo­ca­li­sé sur la forme de cette an­nonce et sur des dé­faillances pro­cé­du­rales, les re­gards de­vraient être plu­tôt di­ri­gés vers les caisses vides et l’en­det­te­ment à ou­trance du pays. Et pour cause! Cette dé­cla­ra­tion est sur­ve­nue tout juste après l’ob­ten­tion d’une ga­ran­tie amé­ri­caine qui per­met­tra à la Tu­ni­sie d’avoir ac­cès, à hau­teur de 500 mil­lions de dol­lars (sur 5 ans), aux mar­chés des ca­pi­taux in­ter­na­tio­naux. Soit une nou­velle lam­pée qui ne fe­ra qu’aug­men­ter notre dette dans sa pro­gres­sion ex­po­nen­tielle. En ef­fet, grâce à cet ac­cord, la Tu­ni­sie pour­ra sor­tir sur les mar­chés fi­nan­ciers in­ter­na­tio­naux pour le­ver des fonds à des condi­tions pré­fé­ren­tielles et à moindre coût. Jusque-là tout semble de bon aloi. Sauf que ce re­cours à la ga­ran­tie amé­ri­caine est un ap­pel de dé­tresse d’un pays qui tire le diable par la queue, sur­tout de­puis que les bailleurs de fonds in­ter­na­tio­naux, no­tam­ment le FMI et la Banque mon­diale, sont mon­tés au cré­neau, en me­na­çant de blo­quer les dé­cais­se­ments pro­gram­més des tranches res­tantes des prêts ac­cor­dés. En ef­fet, le pays, se­lon les ins­ti­tu­tions de Bret­ton Woods, se rap­proche à grands pas d’une «dan­ge­reuse im­passe fi­nan­cière». Elles re­doutent que, contrai­re­ment aux termes et ob­jec­tifs d’oc­troi, les nou­veaux em­prunts ser­vi­ront, pour l’es­sen­tiel, à rem­bour­ser les an­ciens. En ef­fet, de­puis 2010, l’en­det­te­ment pu­blic de la Tu­ni­sie a pour­sui­vi une tra­jec­toire haus­sière. Les chiffres l’at­testent, puisque, à fin 2010, il re­pré­sen­tait 40.2% du PIB, soit ap­proxi­ma­ti­ve­ment 25.5 mil­liards de di­nars. Fin 2011, il était à 43.9% du PIB et 28.7 mil­liards. A l’is­sue de 2012, il grimpe à 46.4% du PIB et 33.1 mil­liards. Au terme de 2013, il at­teint 40 mil­liards de di­nars, soit 51.1% du PIB. Se­lon la loi de fi­nances de 2016, le ni­veau de la dette pu­blique s’éta­bli­ra à 53,4% du PIB, soit 50,354 mil­liards de di­nars, contre 52,7% at­ten­dus pour 2015.. En 2016, la dette ex­té­rieure, rem­bour­sable en de­vises, at­teint en­vi­ron 30 mil­liards de dol­lars, soit presque 70 % du PIB (contre 48 % en 2010). Il faut rem­bour­ser 5 mil­liards de di­nars (2,17 mil­liards d’eu­ros) et l’an­née pro­chaine l’ar­doise mon­te­ra à 8 mil­liards de di­nars (3,4 mil­liards d’eu­ros). Mais la ques­tion qui se pose est : à quoi sert cette dette ? Elle sert, en fait, à fi­nan­cer une par­tie du bud­get de l’Etat, les dé­penses d’in­ves­tis­se­ment pour construire les au­to­routes, les hô­pi­taux, les écoles…et à ré­gler uni­que­ment un tiers du prin­ci­pal de la dette ! Il est clair que celle-ci est ac­tuel­le­ment gé­rée d’une ma­nière pas­sive, qu’elle est em­ployée à des fins non pro­duc­tives et ne gé­nère pas les re­ve­nus in­dis­pen­sables à son rem­bour­se­ment. D’où ce dés­équi­libre in­sou­te­nable qui a ren­du le re­cours à la BM et au FMI ré­cur­rent et pra­tique cou­rante. Et c’est exac­te­ment là qu’on trouve sur le banc des ac­cu­sés : un gou­ver­ne­ment dont la pré­fé­rence va plu­tôt à l’en­det­te­ment ex­té­rieur plu­tôt qu’à l’in­ves­tis­se­ment étran­ger dans l’in­dus­trie et la pro­duc­tion en gé­né­ral, et donc à la crois­sance qui a l’avan­tage de créer les em­plois et de gé­né­rer des res­sources autres que celles de l’em­prunt. En­core quelques an­nées à ce rythme, et l’on pour­ra cé­lé­brer les 100% de dette sur PIB, ce que le FMI juge tout à fait cré­dible dans l’état ac­tuel d’iner­tie po­li­tique. C’est donc ce spectre de la banqueroute qui a pro­vo­qué un séisme po­li­tique de forte ma­gni­tude et dont les ré­pliques se fe­ront res­sen­tir sous peu avec l’en­trée ef­fec­tive des re­com­man­da­tions du FMI et de la Banque mon­diale re­la­tives aux me­sures d’aus­té­ri­té, aux ré­formes bud­gé­taires, fi­nan­cières et éco­no­miques dras­tiques, qui ont condi­tion­né les prêts ac­cor­dés à notre pays. Mais la faillite po­li­tique du gou­ver­ne­ment Es­sid et l’avè­ne­ment d’un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale pour­raient-il être an­non­cia­teurs d’un re­nou­veau éco­no­mique ? Croi­sons les doigts! Car, un pays qui a hy­po­thé­qué tous ses re­ve­nus sombre né­ces­sai­re­ment dans un état de lan­gueur, d’in­ac­ti­vi­té et d’im­puis­sance, puis­qu’il ne dis­pose que de marges de ma­noeuvre ex­trê­me­ment li­mi­tées, quel que soit ce­lui qui se­ra aux com­mandes.

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