CONCESSIONNAIRES AU­TO­MO­BILES

Les concessionnaires au­to­mo­biles du pays sont confron­tés, de­puis le dé­but de ce e an­née, à plu­sieurs dif­fi­cul­tés, dont celle de payer les frais de l’in­sta­bi­li­té des stra­té­gies sui­vies par les gou­ver­ne­ments tu­ni­siens suc­ces­sifs en ma­tière d’in­dus­trie au­tom

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Bal­kis K.

AU-DE­LÀ D’UNE FRONDE

Si l’an­née 2015 a été un bon cru pour l’en­semble des concessionnaires, celle de 2016 se­ra, de toute évi­dence, moins bonne, et ce, pour cinq prin­ci­pales rai­sons évo­quées par la pro­fes­sion, en l’oc­cur­rence : baisse des quotas, an­nua­li­sa­tion des agré­ments, sup­pres­sion des ta­rifs concessionnaires, sau­cis­son­nage tri­mes­triel des quotas et concur­rence dé­loyale de l’importation in­for­melle.

DE QUOI SE PLAIGNENT LES CONCESSIONNAIRES ?

A l’ori­gine du ma­laise des concessionnaires, des dé­ci­sions prises par le mi­nis­tère du Com­merce sous cou­vert de ré­duc­tion des dé­fi­cits de la ba­lance com­mer­ciale et de la ba­lance des paie­ments. La pre­mière dé­ci­sion a consis­té à ré­duire le quo­ta glo­bal de 60.000 en 2015 à 50.000. Les be­soins an­nuels du pays sont es­ti­més, se­lon Meh­di Mahjoub, porte-pa­role de la Chambre syn­di­cale des concessionnaires au­to­mo­biles entre 70.000 et 80.000. Le solde de 25.000 à 30.000 est four­ni par le com­merce pa­ral­lèle. La deuxième, porte sur la li­mi­ta­tion des quotas tri­mes­triels des concessionnaires à 25%. Ce­la si­gni­fie que lors­qu’un conces­sion­naire a ven­du les 25% de son quo­ta, il faut qu’il at­tende le tri­mestre sui­vant pour pou­voir im­por­ter. Consé­quence d’une telle dé­ci­sion : cer­tains ba­teaux ont été re­fou­lés, alors qu’ils étaient ar­ri­vés au port de La Gou­lette et que les vé­hi­cules trans­por­tés avaient été to­ta­le­ment payés. La troi­sième porte sur la sup­pres­sion, cette an­née, des ta­rifs concessionnaires qui per­met­taient à ceux-ci d’agir sur le mar­ché. En termes plus simples, quand un conces­sion­naire im­porte une voi­ture qui va être dé­doua­née, et qu’il doit payer les droits de douane, il est sou­mis à un ta­rif ho­mo­lo­gué par l’Of­fice du com­merce tu­ni­sien (OCT). Les concessionnaires ont de­man­dé que ce ta­rif serve de base même pour les ventes hors taxes. Ce mé­ca­nisme a fonc­tion­né pen­dant six à sept ans puis, cette an­née, les au­to­ri­tés com­pé­tentes ont dé­ci­dé de ne plus ap­pli­quer cette dis­po­si­tion. La qua­trième ré­side dans l’an­nua­li­sa­tion des agré­ments. Ce­la veut dire que, chaque an­née,

les concessionnaires doivent re­nou­ve­ler leur agré­ment. Ils ré­clament des agré­ments de trois à cinq ans pour pou­voir pla­ni­fier à moyen terme leurs prio­ri­tés et be­soins. La cin­quième, en­fin, consiste en l’ex­plo­sion du mar­ché pa­ral­lèle. Pour Ibra­him De­bache, P-dg d’En­nakl Au­to­mo­biles, «C’est un mar­ché plein de risques pour le consom­ma­teur et pour l’Etat. Un mar­ché qui ne ré­pond à au­cune règle : non-paie­ment d’im­pôts, non-res­pect de la qua­li­té du ser­vice après-vente, importation de voi­tures non conformes aux normes spé­ci­fiques des voi­tures im­por­tées en Tu­ni­sie, ce qui est de na­ture à rendre plus cher leur en­tre­tien». A tous ces pro­blèmes, il im­porte d’ajou­ter ceux gé­né­rés par le ren­ché­ris­se­ment des prix en rai­son de la forte dé­pré­cia­tion du di­nar par rap­port à l’euro, l’arrivée sur le mar­ché de concur­rents asia­tiques, la ré­duc­tion du taux des cré­dits ban­caires des­ti­nés à l’achat d’un vé­hi­cule (40% au lieu de 80% du prix d’une voi­ture neuve) et le come-back de la voi­ture po­pu­laire, qui exige une or­ga­ni­sa­tion par­ti­cu­lière et dont le prix au re­gard de la ré­duc­tion du pou­voir d’achat du tu­ni­sien, es­timent ces mêmes concessionnaires, n’a rien de po­pu­laire.

CONSÉ­QUENCES DE TELLES DÉ­CI­SIONS

Pour les concessionnaires, l’en­semble de ces pro­blèmes risque, si rien n’est fait pour y re­mé­dier, de com­pro­mettre leur crois­sance, et,

sur­tout, leurs bu­si­ness-plans et leurs fu­turs in­ves­tis­se­ments à court et moyen termes, d’au­tant plus, notent-ils, que les construc­teurs au­to­mo­biles qu’ils re­pré­sentent se sont en­ga­gés à «in­tro­duire ce qu’ils ap­pellent une plus grande pro­fes­sion­na­li­sa­tion dans la conces­sion au­to­mo­bile en Tu­ni­sie».

Pour mé­moire, les mai­sons mères, qui ont in­ves­ti dans l’in­fra­struc­ture et l’ex­ten­sion des ré­seaux des concessionnaires tu­ni­siens, sont de nos jours aus­si res­pon­sables de l’amé­lio­ra­tion de la qua­li­té du ser­vice après-vente. Elles suivent elles-mêmes les in­di­ca­teurs de sa­tis­fac­tion-client. Ce qui consti­tue en soi une avan­cée. La Chambre syn­di­cale des concessionnaires au­to­mo­biles re­le­vant de l’Uti­ca dé­plore cette ten­dance des au­to­ri­tés à stig­ma­ti­ser sys­té­ma­ti­que­ment le sec­teur or­ga­ni­sé des im­por­ta­teurs et dis­tri­bu­teurs de voi­tures et du vé­hi­cule in­dus­triel à l’oc­ca­sion de chaque ag­gra­va­tion du dé­fi­cit de la ba­lance com­mer­ciale du pays et à ré­duire, par consé­quent, l’ac­ti­vi­té de la conces­sion au­to­mo­bile dans le pays. La Chambre a pu­blié, à ce su­jet, le 21 juin der­nier, un com­mu­ni­qué ex­pli­ca­tif. En voi­ci les prin­ci­paux points : le sec­teur au­to­mo­bile est un sec­teur ex­cé­den­taire puisque, par l’ef­fet de la com­pen­sa­tion in­dus­trielle (ex­por­ta­tion à par­tir de la Tu­ni­sie de com­po­sants au­to­mo­biles fa­bri­qués lo­ca­le­ment), le sec­teur

ex­porte plus qu’il n’im­porte. Le poids des im­por­ta­tions du sec­teur de l’au­to­mo­bile en Tu­ni­sie ne re­pré­sente que 1,5 % de l’en­semble des im­por­ta­tions glo­bales du pays. Le sec­teur de la dis­tri­bu­tion au­to­mo­bile en Tu­ni­sie est libre à l’importation, et ce, confor­mé­ment aux lois tu­ni­siennes et aux ac­cords ra­ti­fiés par la Tu­ni­sie avec l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC). Mo­ra­li­té : les concessionnaires et leur syn­di­cat ré­clament la fin du contrôle par l’Etat des im­por­ta­tions de vé­hi­cules et la li­bé­ra­li­sa­tion to­tale du sec­teur. C’est seule­ment lorsque ces condi­tions sont réunies qu’ils peuvent, se­lon eux, ren­ta­bi­li­ser les in­ves­tis­se­ments consen­tis dans l’in­fra­struc­ture et les ré­seaux et créer plus d’em­plois.

LE GOU­VER­NE­MENT EST DANS SON DROIT

Du cô­té du gou­ver­ne­ment, le mi­nis­tère du Com­merce ex­plique ces res­tric­tions im­po­sées au sec­teur de la dis­tri­bu­tion au­to­mo­bile par la pres­sion des dé­fi­cits de la ba­lance com­mer­ciale et de la ba­lance des paie­ments. Il re­proche éga­le­ment aux concessionnaires leur fâ­cheuse ten­dance à n’im­por­ter que des voi­tures de luxe pour aug­men­ter leur marge bé­né­fi­ciaire. Mal­gré ces dé­ra­pages, et pour com­pen­ser leur manque à ga­gner, il les a au­to­ri­sés à in­ves­tir dans la re­prise des voi­tures d’oc­ca­sion en vue de leur re­vente avec la ga­ran­tie du construc­teur. La loi de fi­nances 2016 ha­bi­lite les concessionnaires à le faire en ne payant que la TVA sur le bé­né­fice et non sur l’achat du vé­hi­cule. Pour cer­tains concessionnaires, comme En­nakl, cette ac­ti­vi­té a été éri­gée en prio­ri­té de l’entreprise. Cette entreprise est en train de mettre en place, à La Gou­lette, toute la lo­gis­tique re­quise pour exer­cer cette ac­ti­vi­té fort lu­cra­tive. Seule zone d’ombre dans ce nou­veau mar­ché : rien n’a été com­mu­ni­qué sur les prix et la grille ta­ri­faire à éta­blir. Par ailleurs, la Chambre des concessionnaires a tort de pré­tendre qu’elle est pro­té­gée par la conven­tion «ré­ga­lienne» qui lie la Tu­ni­sie et l’OMC et d’in­si­nuer que le gou­ver­ne­ment la viole. Elle a omis de no­ter que l’ar­ticle XIX du Gatt com­porte «des me­sures de sau­ve­garde» qui ha­bi­litent tout pays membre de l’OMC à sus­pendre, pour une du­rée de 200 jours les im­por­ta­tions d’un sec­teur en rai­son de leur im­pact né­ga­tif sur l’éco­no­mie du pays.

RE­METTRE EN QUES­TION LE «TOUT AU­TO­MO­BILE»

Par-de­là les craintes des concessionnaires et les lé­gi­times dé­ci­sions du mi­nis­tère du Com­merce, le mo­ment est plus que ja­mais ve­nu de re­mettre en ques­tion cette po­li­tique du «tout au­to­mo­bile», pra­ti­quée de­puis les an­nées 80. Cette po­li­tique au­rait dû être ac­com­pa­gnée par des in­ves­tis­se­ments consé­quents dans le trans­port pu­blic et com­mun, par­ti­cu­liè­re­ment dans le fer­ro­viaire (mé­tros, lignes or­di­naires et ra­pides). Car il est in­ad­mis­sible que, con­trai­re­ment à d’autres ci­toyens du monde qui n’in­ves­tissent ja­mais dans l’achat d’une voi­ture parce qu’ils bé­né­fi­cient de trans­ports en com­mun fiables, ré­gu­liers et ponc­tuels, le Tu­ni­sien se voit obli­gé de pré­voir des bud­gets énormes (150 mille di­nars pour chaque voi­ture ache­tée et en­tre­te­nue du­rant une moyenne de six ans). Le pire est que cette po­li­tique du «tout au­to­mo­bile» était une po­li­tique éli­tiste de l’Etat. Pour preuve, des quar­tiers dits chics (mais en fait des mons­truo­si­tés ur­ba­nis­tiques), ont été conçus et réa­li­sés pour n’y to­lé­rer que l’usage de la voi­ture et dis­sua­der tout autre mode de lo­co­mo­tion. C’est le cas des quar­tiers des Berges du Lac nord de Tu­nis et du ten­ta­cu­laire quar­tier d’En­nasr 1,2,3,4,5….

Ce n'est pas la faute des concessionnaires au­to­mo­biles si la CPG n'a pas re­dé­mar­ré. Et ce n'est, donc, pas à eux de payer la facture de sa crise.”

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