LE «TRAPÉZISTE» DE L’ÉCHI­QUIER

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Ema­nuel Lasker (1868-1941) est un cham­pion du monde hors ca­té­go­rie. C’est non seule­ment un brillant joueur, mais aus­si une per­son­na­li­té a achante, gé­né­reuse et ins­truite. Il a tout pour plaire. Il a la par­ti­cu­la­ri­té de sau­ver des po­si­tions des plus com­pro­mises. A cet égard, il doit sans doute une fière chan­delle à son ex­pé­rience de da­miste. En ef­fet, il est aus­si un cé­lèbre joueur de dames, ce qui l’a pré­dis­po­sé à écha­fau­der les com­bi­nai­sons les plus épous­tou­flantes à même de re­lé­guer au se­cond plan une la­cune stra­té­gique pas­sa­gère.

Ema­nuel Lasker est né le 24 dé­cembre 1868 à Ber­lin­chen, Prusse (au­jourd’hui en Po­logne). Il est dé­cé­dé le 11 jan­vier 1941 à New York. In­du­bi­ta­ble­ment, l’âge d’or des échecs est bien ce­lui où le cham­pion du monde Ema­nuel Lasker en­thou­siasme pro­fanes et ini­tiés par sa vir­tuo­si­té et sa com­ba­ti­vi­té. C’est l’époque où des maîtres à pen­ser comme Dr Tar­rasch, Schlech­ter, Ma­rorc­zy, Mar­shall, Ja­nows­ky, Ru­bin­stein et le grand at­ta­quant Pills­bu­ry se cô­toient et offrent des mer­veilles à go­go. C’est aus­si l’ère où le jeu po­si­tion­nel com­mence à se cris­tal­li­ser, ce qui fait dire à Lasker : « Si vous en­ta­mez le dé­but par de bons coups po­si­tion­nels, le plan du gain vien­dra presque tout seul.» Phi­lo­sophe, ma­thé­ma­ti­cien, poète et écri­vain à ses heures per­dues, Lasker est un homme qui a su prendre la vie du bon cô­té. Il est, se­lon Al­bert Ein­stein, «un homme qui al­lie l’in­dé­pen­dance ex­cep­tion­nelle à un in­té­rêt brû­lant pour tous les grands pro­blèmes de l’hu­ma­ni­té.»

Il de­vient cham­pion du monde en 1894, dé­trô­nant ain­si le grand Stei­nitz sur le score de 10 à 5. Deux ans plus tard, il gagne pour une note en­core plus lourde : 10 à 2. «Les échecs sont une ba­taille», dit-il sou­vent. Une ci­ta­tion qui met en lu­mière la puis­sance de vo­lon­té d’un homme qui reste cham­pion du monde pen­dant vingt-sept ans. Il dé­fend ain­si son titre contre d’illustres pré­ten­dants comme Stei­nitz (1896), Mar­shall (1907), Tar­rasch (1908), Ja­nows­ky (1909 et 1910) et Schlech­ter (1910). Mar­qué par le temps, il ne cède sa cou­ronne qu’en 1921 de­vant le cu­bain Jo­sé Raul Ca­pa­blan­ca. Do­té d’un style éclec­tique, il sa­vait s’adap­ter au style de jeu de son ad­ver­saire pour le battre. Comme Jo­sé Raúl Ca­pa­blan­ca, qui l’a dé­pos­sé­dé du titre su­prëme, il était un très fort joueur de fi­nales. Ce­la l’a ame­né à te­nir grand compte de la struc­ture de pions dans l’ou­ver­ture. On peut no­tam­ment le cré­di­ter d’un rôle de pion­nier dans l’étude de la va­riante Svech­ni­kov, an­cien­ne­ment dé­nom­mée va­riante Lasker-Pe­li­kan. Il est un autre do­maine où ce cham­pion brille. C’est le monde lo­gique des ma­thé­ma­tiques qu’il a dû aban­don­ner : pro­fes­seur de ma­thé­ma­tiques, ses chances d’en­sei­gner dans une uni­ver­si­té al­le­mande étaient in­fi­ni­té­si­males. D’ori­gine juive, il a été en ef­fet contraint de fuir l’ho­lo­causte pour al­ler vivre sous des cieux plus ac­cueillants « aux USA ». Il ne semble pas avoir gar­dé quelque amer­tume de son dou­lou­reux pas­sé, puis­qu’il n’ex­prime pas le moindre pro­pos de son aban­don des ma­thé­ma­tiques. Il avoue même, non sans une touche de phi­lo­so­phie : «En ma­thé­ma­tiques, si je trouve une nou­velle mé­thode pour ré­soudre un pro­blème, un autre ma­thé­ma­ti­cien pour­ra pro­tes­ter qu’il a une so­lu­tion meilleure, plus élé­gante. Aux échecs, je puis faire échec et mat à n’im­porte qui se dit meilleur que moi.»

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