RA­JAS­THAN (I) PRO­POS DU VOYAGE ET PRE­MIÈRES IMPRESSIONS

La Presse Business (Tunisia) - - CONTENTS - Par Yvonne BRECHER

Le voyage, l’étude et l’écri­ture, tri­ni­té en­chan­tée, ha­bitent le ver­sant en­so­leillé de mon his­toire. Voi­là plus de dix ans qu’à tout pe­tits pas, je pé­nètre avec en­tê­te­ment et dé­lice l’Orient, cet uni­vers qui élar­git mon monde in­té­rieur, mes rêves et ma ré­flexion. Si par une es­pèce de pré­sup­po­sé idiot, j’ai long­temps ré­duit le Le­vant aux pays arabes (hor­mis un aper­çu d’Is­tan­bul en 1986), l’Inde, ber­ceau des Mille et une Nuits et contrée d’ori­gine du zé­ro, me sem­blait ap­par­te­nir à une autre pla­nète, à des an­nées-lu­mière de notre Eu­rope éprise de do­mi­na­tion et en chute libre, contrée dé­chue qui, dans l’af­fo­le­ment, tire ses der­nières car­touches. Entre la terre des ma­ha­rad­jahs et celle du Pro­phète, j’al­lais dé­cou­vrir qu’il n’existe au­cune so­lu­tion de conti­nui­té. Les ar­chéo­logues confirment du reste l’exis­tence de re­la­tions très an­ciennes entre l’est de la Pé­nin­sule ara­bique, Bah­reïn, Oman et la ci­vi­li­sa­tion de l’In­dus. Neuf heures de vol, la du­rée d’une bonne nuit de som­meil, re­lient Ge­nève à New Del­hi, mé­ga­lo­pole de seize mil­lions d’ha­bi­tants et ca­pi­tale de l’Inde contemporaine. Par­tis à la mi-jour­née, nous avons sur­vo­lé l’Ita­lie, l’ex-You­go­sla­vie, la Rou­ma­nie, la Tur­quie, l’Irak, l’Ara­bie Saou­dite, pour nous po­ser, en tran­sit, aux Émi­rats Arabes Unis. À Abu Dha­bi, entre le flux des voya­geurs en route pour Co­lom­bo, et au-de­là, et le sou­ci de ne pas man­quer l’an­nonce de dé­part, j’eus tout le temps de scru­ter at­ten­ti­ve­ment ces Moyen-Orien­taux du Golfe, mâles im­po­sants dans leur ar­ro­gance de maîtres du monde, re­plets et pla­cides, vê­tus de ces longues djel­la­bas d’un blanc im­pec­cable, qui donnent à leur lourde dé­marche une ma­jes­té qui ne se dis­cute pas. Dé­ci­dé­ment, en rien je ne re­trou­vais chez eux la sub­ti­li­té fé­line des Phé­ni­ciens, ni l’âpre­té pleine de mys­tère des Ama­zighs. Après une es­cale dans cet aé­ro­port fu­tu­riste, notre avion mit en­suite le cap sur l’Inde. Un vol de trois heures al­lait nous ame­ner à Del­hi, au mi­lieu de la nuit. En at­ter­ris­sant dans cette mé­ga­lo­pole, j’eus l’im­pres­sion stu­pé­fiante de me po­ser dans un Éden aé­ré, tant cette im­mense ci­té baigne dans un écrin de ver­dure, une vé­gé­ta­tion om­ni­pré­sente et va­po­reuse. Avant même d’avoir tou­ché le sol, j’ai­mais cette ville. Notre voyage de trois se­maines en Inde al­lait dé­rou­ler de­vant nous 1.750 ki­lo­mètres de route. Agra, Jai­pur, Man­da­wa, Bï­ka­ner, Jai­sel­mer, Jodh­pur, Pu­sh­kar, puis de nou­veau Jodh­pur, d’où par­ti­rait notre avion de re­tour, voi­là les villes dont nous al­lions ef­fleu­rer l’at­mo­sphère, mais n’an­ti­ci­pons pas…

PRE­MIÈRES IMAGES DE DEL­HI

À l’aé­ro­port, un pan­neau à la main, le pauvre em­ployé pré­po­sé à prendre li­vrai­son de ces deux Suisses ex­té­nués qui, pour la pre­mière fois de leur vie, éba­his et un peu gauches, fou­laient de leurs pieds en­gour­dis le sol de l’Inde, nous at­ten­dait. Épui­sé et rem­bru­ni par une at­tente qui avait gri­gno­té une par­tie de sa nuit, cet homme entre deux âges ma­ni­fes­ta un dé­plai­sir évident à de­voir en­core faire le pied de grue, le temps que nous nous char­gions de ces mil­liers de rou­pies qui font de tout voya­geur un cré­sus. Dans l’as­cen­seur qui condui­sait au par­king dans le­quel il avait ga­ré sa four­gon­nette, il pa­tien­tait, hé­bé­té et las, inerte comme un chif­fon, sans même s’avi­ser d’ac­tion­ner le bon bou­ton. Es­pé­rait-il que spon­ta­né­ment, le des­tin nous mène là où il fal­lait al­ler? Vi­si­ble­ment, nous étions tom­bés sur un ré­si­gné, tris­te­ment re­tran­ché dans le re­gistre pas­sif de la la­men­ta­tion. En­core ani­més de la foi naïve qu’il est pos­sible d’in­flé­chir le cours des évé­ne­ments, nous prîmes les com­mandes de ce vo­lu­mi­neux monte-charge pour dé­cou­vrir, deux étages plus bas, une ca­mion­nette grise qui avait l’air en pa­pier mâ­ché tant la taule qui avait ser­vi à sa construc­tion était bos­se­lée de tous cô­tés, usée et fine, lit­té­ra­le­ment cuite. Peut-être était-ce du ma­té­riau de ré­cu­pé­ra­tion? Une bonne tié­deur nous en­ve­lop­pait, douce, et lé­gè­re­ment hu­mide. Nous nous sen­tions dans une serre, un air co­ton­neux pro­pice à la dé­tente. La route était pra­ti­que­ment dé­serte. Après un long tra­jet, nous trou­vâmes un hô­tel spa­cieux et dé­mo­dé, très bri­tish, si­tué à l’écart de l’ani­ma­tion cha­mar­rée de la rue. Un boy sty­lé, avec une grande éco­no­mie de pa­roles, por­ta nos va­lises et nous pré­cé­da dans la chambre si­len­cieuse et confor­table

que nous avions ré­ser­vée. Dans un état se­cond, ti­tu­bante et dé­pour­vue de conscience, j’ima­gine avoir mé­ca­ni­que­ment ac­com­pli quelques for­ma­li­tés, som­mai­re­ment ins­tal­lé notre camp, m’être dou­chée pour en­fin me cou­ler dans un lit d’un blanc écla­tant. Adrien, sans cé­ré­mo­nie, en l’es­pace d’un sou­pir avait, comme s’il avait ac­tion­né un com­mu­ta­teur, pas­sé de la veille au som­meil. Quelques heures plus tard, je me ré­veillais, en­tre­pre­nante et alerte, lit­té­ra­le­ment re­pas­sée, pas le moins du monde éprou­vée par cette ma­gni­fique mi­gra­tion. J’étais do­pée par la pers­pec­tive de vingt et un jours d’une li­ber­té ma­gné­tique, vingt et un jours de pré­sence at­ten­tive et in­tense au monde. Pen­dant les trois se­maines que du­ra cette pa­ren­thèse oni­rique, j’al­lais ou­vrir les yeux avec le jour, pro­pul­sée tout en dou­ceur hors de mon lit par un en­train qui ef­fa­ce­rait ins­tan­ta­né­ment les der­nières sco­ries de la nuit. Lon­gue­ment, je re­gar­de­rais alors Adrien, aban­don­né dans un re­pos to­ta­le­ment dé­nué de ten­sions. Une ruelle calme, bor­dée de construc­tions basses, nous of­frit nos tout pre­miers ta­bleaux de l’Inde. Elle ser­vait de ga­rage aux rick­shaws, ces vé­los taxis qui se fau­filent comme des fu­nam­bules dans les ar­tères les plus en­com­brées. Aux confins de la route à la­quelle elle condui­sait, à l’ombre opaque de fi­cus géants, des ven­deurs sem­blaient en per­ma­nence som­no­ler comme des cro­co­diles au bord d’une ri­vière. Si ça se trouve, ces com­mer­çants ne per­daient pas une miette de la cho­ré­gra­phie de la rue. Leurs étals re­gor­geaient de mangues et d’autres fruits d’une taille phé­no­mé­nale, gros bal­lons de rug­by en­so­leillés. Par terre, ils avaient dé­po­sé des terres cuites ven­trues et bien ba­lan­cées. À peine avions-nous fait quelques pas dans la foule de Del­hi, que le rap­port to­ta­le­ment dé­com­plexé des In­diens à l’image s’im­po­sa comme une évi­dence. Avec leurs té­lé­phones, des ado­les­cents ve­naient se pho­to­gra­phier à cô­té de nous comme si nous étions des es­pèces d’at­trac­tions am­bu­lantes. Leur idée pre­mière n’était pas tel­le­ment de faire connais­sance, de com­mu­ni­quer avec nous, mais de nous cap­tu­rer! «Where

do you come from?», À tra­duire par «de quelle pla­nète êtes-vous is­sus»? Nous l’avons en­ten­du quelques bonnes centaines de fois. Dans l’ap­pré­hen­sion de l’al­té­ri­té, nous ne sen­tions ni re­jet ni stig­ma­ti­sa­tion, tant la va­rié­té de tout ce qui est émane du vi­vant est consub­stan­tielle à ce pays, fait de cultures sur­ajou­tées, et peu à peu conci­liées au fil des âges. La beau­té des Indiennes, si gra­cieuses et fé­mi­nines, me frap­pa dès les pre­mières mi­nutes pas­sées dans la rue. Au­tant que leurs longues che­ve­lures soyeuses et les tis­sus cha­toyants dont elles s’en­ve­lop­paient, la mé­ca­nique mer­veilleu­se­ment co­or­don­née de leur ges­tuelle m’éblouis­sait. As­sises en ama­zones sur des scoo­ters pous­sifs, leurs en­fants dans les bras (in­tro­duire une pous­sette dans le tra­fic in­dien re­lè­ve­rait de l’in­fan­ti­cide), ou même en train de ré­pa­rer la chaus­sée par une cha­leur sans mer­ci, sveltes ou en­gon­cées dans de confor­tables bour­re­lets, dès qu’elles en­ta­maient le moindre mou­ve­ment, c’étaient de flam­boyantes déesses, dan­sant sur un nuage, sou­dain de­ve­nues aé­riennes par le mi­racle de leur ver­ti­ca­li­té souple. Très sou­vent, avec un na­tu­rel par­fait, elles por­taient fiè­re­ment sur la tête toutes sortes de charges.

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