ÉCO­NO­MIE SO­LI­DAIRE ET TIERS SEC­TEUR QUELLES FRON­TIÈRES ?

Après le dé­part de Ben Ali, les pro­ces­sus de chan­ge­ment en Tu­ni­sie se sont fo­ca­li­sés sur les ques­tions po­li­tiques, et les enjeux des ur­gences éco­no­miques et so­ciales ont été mar­gi­na­li­sés.

La Presse Business (Tunisia) - - CONTENTS - Par Me­riem KHDIMALLAH

as­so­cia­tion Club Mo­ha­med-Ali de la cul­ture ou­vrière (Ac­ma­co) a or­ga­ni­sé son Uni­ver­si­té d’été du 26 au 28 août sur le thème : «Quel nou­veau rôle de l’Etat et du tiers sec­teur dans l’émer­gence d’un nou­veau mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment et de l’in­clu­sion so­ciale des

jeunes en Tu­ni­sie». Cette 23e ses­sion a été or­ga­ni­sée en col­la­bo­ra­tion avec la Fon­da­tion Frie­drich Ebert en Tu­ni­sie et la Dé­lé­ga­tion de l’Union eu­ro­péenne en Tu­ni­sie. Le pré­sident de l’as­so­cia­tion, Ha­bib Gui­za, es­time que, pour cette an­née, l’uni­ver­si­té d’été a mis en sy­ner­gie l’ap­proche aca­dé­mique d’une ré­flexion en­ga­gée de­puis quelques an­nées sur l’Etat-stra­tège et le nou­veau mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment d’une part et le tra­vail de ter­rain ef­fec­tué du­rant une an­née dans le cadre du pro­jet d’étude en cours (Re­ti­cel) avec le sou­tien de l’Union eu­ro­péenne, sur le ren­for­ce­ment du tiers sec­teur, d’autre part.

UN MO­DÈLE À IN­VEN­TER

Si la tran­si­tion dé­mo­cra­tique en Tu­ni­sie a réa­li­sé de­puis 2011 des avan­cées no­tables dans le do­maine po­li­tique et des li­ber­tés, elle n’a ce­pen­dant pas per­mis de faire des pro­grès aux plans éco­no­mique et so­cial. Le chô­mage, en par­ti­cu­lier ce­lui des jeunes di­plô­més, les dis­pa­ri­tés ré­gio­nales et les in­éga­li­tés so­ciales de­meurent des fléaux qui me­nacent la réus­site du pro­ces­sus dé­mo­cra­tique. Ain­si, pour conso­li­der les ac­quis po­li­tiques et com­battre les me­naces qui pèsent sur l’ave­nir du pays, il de­vient né­ces­saire d’aban­don­ner le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et so­cial qui a en­gen­dré au­tant de fai­blesses et d’in­ven­ter un nou­veau mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment ayant pour prio­ri­té la créa­tion d’em­plois et la lutte contre toute forme d’in­éga­li­té et

d’ex­clu­sion. «Nous pro­po­sons de ré­flé­chir sur les condi­tions de l’éla­bo­ra­tion d’un mo­dèle par­te­na­rial d’in­té­gra­tion so­ciale. Ce der­nier met l’équi­libre et la justice so­ciale au coeur de la stra­té­gie de dé­ve­lop­pe­ment, tout en res­pec­tant les im­pé­ra­tifs d’ef­fi­cience éco­no­mique, avec l’ap­pui d’un Etat-stra­tège dans une ap­proche tri­po­laire (sec­teur pu­blic, pri­vé et tiers sec­teur)… Ce mo­dèle doit im­pé­ra­ti­ve­ment prendre en compte l’in­té­rêt gé­né­ral de toutes les com­po­santes de la so­cié­té, pour au­jourd’hui et pour les gé­né­ra­tions fu­tures», a in­di­qué Ha­bib Gui­za à La Presse Bu­si­ness, tout en sou­li­gnant que ce mo­dèle pro­pose aux ac­teurs so­ciaux et éco­no­miques (syn­di­cats pa­tro­naux et ou­vriers), une vi­sion de long terme pour la so­cié­té et as­sure la co­or­di­na­tion des ac­tions de ces ac­teurs au­tour de cette vi­sion par­ta­gée. D’après Gui­za, l’Etat-stra­tège n’in­ter­vient qu’ex­cep­tion­nel­le­ment comme ac­teur éco­no­mique di­rect. Par contre, par la co­or­di­na­tion qu’il

ins­taure entre tous les ac­teurs, il aligne les in­té­rêts par­ti­cu­liers sur l’in­té­rêt gé­né­ral à long terme. En outre, il crée les condi­tions pour que le fi­nan­ce­ment de l’éco­no­mie soit prio­ri­tai­re­ment le fait de l’épargne na­tio­nale, et ne re­court qu’ex­cep­tion­nel­le­ment aux mar­chés fi­nan­ciers mon­diaux.

UN MO­DÈLE TRI­PO­LAIRE EN PAR­TE­NA­RIAT AVEC L’ETAT STRA­TÈGE

De­puis plu­sieurs an­nées, l’Ac­ma­co s’est fo­ca­li­sée sur un pro­jet de construc­tion d’un cadre tri­po­laire struc­tu­rant la so­cié­té, en as­so­ciant sur un mo­dèle par­te­na­rial : le sec­teur pu­blic, le sec­teur pri­vé et ce qui se trouve entre les deux, le tiers sec­teur ou sec­teur so­li­daire l’Etat de­vant, de la sorte, jouer le rôle de stra­tège. Ain­si, ce mo­dèle ar­ti­cule d’une fa­çon équi­li­brée les trois grands sys­tèmes d’échange qui existent dans toutes les so­cié­tés du monde : la re­dis­tri­bu­tion par l’Etat, les échanges mar­chands des sec­teurs pri­vé et pu­blic et la ré­ci­pro­ci­té (ou so­li­da­ri­té) du tiers sec­teur…L’am­bi­tion de ce pro­jet est de com­bi­ner ces trois sys­tèmes dans ce que cha­cune des par­ties peut ap­por­ter de meilleur : l’Etat, qui ap­porte sa ca­pa­ci­té à co­or­don­ner les ac­tions des ac­teurs pour construire une vi­sion de l’in­té­rêt à long terme, le sec­teur pu­blic, qui contri­bue à la re­dis­tri­bu­tion pour as­su­rer les équi­libres po­li­tiques, so­ciaux et ter­ri­to­riaux (dé­cen­tra­li­sa­tion), le sec­teur pri­vé, qui ap­porte son ef­fi­ca­ci­té et son dy­na­misme quand il fonc­tionne dans un cadre non ren­tier et le tiers sec­teur, en­fin, qui oeuvre en mo­bi­li­sant la so­li­da­ri­té des ci­toyens sur des bases non mar­chandes, dans tous les sec­teurs non cou­verts par les deux autres par­te­naires. A une ques­tion sur le rôle spé­ci­fique de l’Etat stra­tège, Ha­bib Gui­za a in­di­qué que ce der­nier doit s’ap­pli­quer à conser­ver les fonc­tions stra­té­giques (pi­lo­tage, ré­gu­la­tion, co­or­di­na­tion, par­tage des res­sources, éva­lua­tion…) et lais­ser les fonc­tions opé­ra­tion­nelles de la mise en oeuvre des po­li­tiques publiques aux trois autres ac­teurs. Il fait par­ti­ci­per ces ac­teurs de la so­cié­té tant au mo­ment de l’éla­bo­ra­tion des po­li­tiques publiques (as­pect ins­ti­tu­tion­nel) que dans leur mise en oeuvre (as­pect or­ga­ni­sa­tion­nel). «Ce­la veut dire que l’Etat n’est pas tout à fait un ac­teur au même titre que les autres. S’il doit re­non­cer à l’usage ex­clu­sif de l’au­to­ri­té pour construire seul ses po­li­tiques, il est né­ces­saire qu’il conserve sa ca­pa­ci­té à tran­cher, mais il doit le faire d’une ma­nière qui n’hy­po­thèque

pas la co­cons­truc­tion», a-t-il af­fir­mé. D’après le pré­sident de l’Ac­ma­co, l’Etat est ac­tuel­le­ment faible et ne joue pas plei­ne­ment son rôle du fait, no­tam­ment, du manque des moyens né­ces­saires pour at­teindre les ob­jec­tifs fixés. La fraude fis­cale, l’éco­no­mie pa­ral­lèle, le ter­ro­risme, le phos­phate qui ne fonc­tionne pas… sont en train de l’af­fai­blir da­van­tage. Au dé­but, on com­prend que tout ça soit par­mi les re­tom­bées de la tran­si­tion ; mais il est lié aus­si au rôle de l’Etat, qu’on doit re­va­lo­ri­ser. Les moyens existent et les aides (en­det­te­ment) ont été uti­li­sées dans la consom­ma­tion et pas dans l’in­ves­tis­se­ment… Main­te­nant, on a le sou­tien de l’Union eu­ro­péenne, mais il faut conti­nuer à cher­cher d’autres fi­nan­ce­ments. Le pays est sur la bonne voie dans ce do­maine, avec un Etat par­te­naire des trois ac­teurs. En­suite, il fau­dra tra­vailler sur le conte­nu pour sa­voir où on peut don­ner plus d’im­por­tance pour le mar­ché in­té­rieur, où il faut faire l’ex­por­ta­tion, quels sont les prio­ri­tés pour le tiers sec­teur…

SO­LI­DA­RI­TÉ NA­TIO­NALE ET IN­TER­NA­TIO­NALE…

Se­lon Hen­rik Meyer, re­pré­sen­tant ré­si­dant de la Fon­da­tion Frie­drich Ebert en Tu­ni­sie, après la ré­vo­lu­tion, il y a un pro­grès éco­no­mique qui doit être at­teint, si­non ce­la met en ques­tion tous les pro­jets dé­mo­cra­tiques de la Tu­ni­sie qui s’ins­crivent dans le cadre d’une so­li­da­ri­té in­ter­na­tio­nale et na­tio­nale. «A mon avis, la Tu­ni­sie a be­soin de ces deux types de so­li­da­ri­té pour re­prendre son élan et an­non­cer un nou­veau dé­part d’un pays ‘’ra­va­gé’’ par la ré­vo­lu­tion. En ce mo­ment, la Tu­ni­sie doit se mettre d’ac­cord avec el­le­même pour sa­voir quel mo­dèle éco­no­mique elle doit avoir et à quel point les Tu­ni­siens eux-mêmes peuvent-ils créer cette so­li­da­ri­té qui va faire avan­cer l’éco­no­mie et faire bais­ser le chô­mage… La Tu­ni­sie a, tout sim­ple­ment, be­soin d’une so­li­da­ri­té in­ter­na­tio­nale, une

vraie so­li­da­ri­té tan­gible», a ex­pli­qué le res­pon­sable. Pré­sente en Tu­ni­sie de­puis 30 ans, la Fon­da­tion Frie­drich Ebert vise à sou­te­nir les as­so­cia­tions qui veulent oeu­vrer pour le bien du peuple tu­ni­sien, mais oeuvre aus­si pour mieux concré­ti­ser la so­li­da­ri­té entre la Tu­ni­sie et l’Al­le­magne. Dans ce cadre, on s’em­ploie à pro­mou­voir les dé­bats au­tour du tiers sec­teur, qui re­cèle un grand po­ten­tiel non ex­ploi­té, ca­pable de faire avan­cer la Tu­ni­sie. Ain­si, après l’an­nonce de la for­ma­tion du nou­veau gou­ver­ne­ment et la mise en oeuvre pro­chaine du nou­veau plan quin­quen­nal de dé­ve­lop­pe­ment, le peuple tu­ni­sien au­ra la pos­si­bi­li­té d’in­fluen­cer les choses. C’est pour ces rai­sons et d’autres que l’éco­no­mie doit au­jourd’hui suivre ce pro­grès. Dans son contexte ré­gio­nal, la Tu­ni­sie a mon­tré qu’elle est ca­pable d’ac­com­plir de pro­grès dé­mo­cra­tique, pro­gres­siste et moderne mal­gré les dif­fi­cul­tés ren­con­trées. L’éco­no­mie et le ter­ro­risme res­tent tous deux la prio­ri­té des prio­ri­tés. Dans 10 ans, tout le monde va être ja­loux des pro­grès que la Tu­ni­sie au­ra ac­com­plis, si toutes les par­ties concer­nées s’im­pliquent en vue de cet ob­jec­tif et, sur­tout, si elle ar­rive à réa­li­ser un pro­grès so­li­daire.

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