CE QUE LA CROIS­SANCE EXIGE

Se­lon l’Ocde, le PIB par ha­bi­tant en Tu­ni­sie pour­rait pro­gres­ser de plus de 70% d’ici à 2060, si cer­taines ré­formes sont en­tre­prises.

La Presse Business (Tunisia) - - CONTENTS - Par Omar KAMMOUN

Un des prin­ci­paux dé­fis que doit ab­so­lu­ment re­le­ver le nou­veau gou­ver­ne­ment est, sans doute, de re­dé­mar­rer la ma­chine éco­no­mique pour per­mettre au pays de re­nouer avec la crois­sance après plu­sieurs an­nées de stag­na­tion et de ré­ces­sion qui ont gra­ve­ment fra­gi­li­sé ses équi­libres fi­nan­ciers et ont com­pli­qué da­van­tage la donne éco­no­mique. Plus fa­cile à dire qu’à faire, sur­tout qu’aux ré­formes struc­tu­relles ur­gentes, qu’on in­siste à qua­li­fier de dou­lou­reuses et im­po­pu­laires, la nou­velle équipe gou­ver­ne­men­tale doit pré­pa­rer le pays aux chan­ge­ments qu’il connaî­tra du­rant la pro­chaine dé­cen­nie et, ain­si, épar­gner aux Tu­ni­siens de voir en­core une fois leur éco­no­mie en berne. En fait, se­lon un ré­cent rap­port de l’Ocde (Or­ga­ni­sa­tion de co­opé­ra­tion et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique), une ex­tra­po­la­tion pros­pec­tive des ni­veaux de crois­sance en­re­gis­trés avant 2010 à par­tir des pro­jec­tions dé­mo­gra­phiques à long

terme montre que le PIB par ha­bi­tant de la Tu­ni­sie de­vrait res­ter, à l’ho­ri­zon 2060, bien in­fé­rieur à ce­lui qu’il at­teint dans les pays les plus pauvres de l’Ocde. Ce scé­na­rio de ré­fé­rence an­ti­cipe une nette dé­cé­lé­ra­tion de la crois­sance ten­dan­cielle du pays dans les dé­cen­nies à ve­nir im­pu­table à la dé­mo­gra­phie. La Tu­ni­sie pré­sente un pro­fil dé­mo­gra­phique sem­blable à ce­lui de beau­coup de pays de l’Ocde, à sa­voir une baisse mar­quée du taux de fé­con­di­té et un al­lon­ge­ment de l’es­pé­rance de vie. La po­pu­la­tion en âge de tra­vailler de­vrait, ain­si, ces­ser d’aug­men­ter d’ici les an­nées 2030, et com­men­cer en­suite à dé­cli­ner.

LES RÉ­FORMES IN­ÉVI­TABLES

Heu­reu­se­ment que le ra­len­tis­se­ment de la crois­sance pour­rait être par­tiel­le­ment com­pen­sé par une hausse du taux d’em­ploi et par des gains de pro­duc­ti­vi­té plus éle­vés, mais ces deux évo­lu­tions né­ces­sitent des ré­formes de grande am­pleur. Par exemple, dans l’hy­po­thèse où le taux d’ac­ti­vi­té rat­tra­pe­rait pro­gres­si­ve­ment le ni­veau des pays d’Eu­rope du Sud à l’ho­ri­zon 2060, où le chô­mage di­mi­nue­rait et où le rythme de crois­sance de la pro­duc­ti­vi­té re­join­drait ce­lui des pays d’Eu­rope cen­trale, le PIB par ha­bi­tant de la Tu­ni­sie pour­rait rat­tra­per ce­lui de la Po­logne d’ici 2060. Dans ce cas, il équi­vau­drait à plus de 60% du PIB moyen de l’Ocde (contre 29 % en 2012), et à plus de la moi­tié du PIB moyen des pays de l’Ocde ap­par­te­nant à la moi­tié su­pé­rieure (contre 23 % en 2012). En re­vanche, ce scé­na­rio de base laisse sup­po­ser qu’en l’ab­sence de ré­formes, le PIB par ha­bi­tant en Tu­ni­sie cor­res­pon­drait à peine au tiers du PIB de la moyenne de l’Ocde à l’ho­ri­zon 2060, et à moins de 30 % du PIB des pays de l’Ocde ap­par­te­nant à la moi­tié su­pé­rieure. En ré­su­mé, le PIB par ha­bi­tant de la Tu­ni­sie pour­rait pro­gres­ser de plus de 70 % d’ici 2060 dans le scé­na­rio pre­nant en compte les ré­formes, ce qui montre bien l’énorme po­ten­tiel à long terme des ré­formes mises en oeuvre au­jourd’hui pour amé­lio­rer le ni­veau de vie de de­main. Tou­te­fois, les ac­ti­vi­tés à forte va­leur ajou­tée de la Tu­ni­sie sont moins nom­breuses que ne le laisse sup­po­ser la qua­li­té de son ca­pi­tal hu­main et de ses in­fra­struc­tures. Cette si­tua­tion est lar­ge­ment im­pu­table à l’in­ter­ven­tion­nisme ex­ces­sif de l’État, qui a eu un ef­fet de dis­tor­sion sur les mar­chés des biens et a en­tra­vé l’émer­gence d’un sec­teur pri­vé dy­na­mique. Le sec­teur «off­shore» est concen­tré dans des ac­ti­vi­tés à faible va­leur ajou­tée ca­rac­té­ri­sées par une cer­taine stag­na­tion, comme le sec­teur tex­tile, où les ni­veaux de qua­li­fi­ca­tion re­quis sont re­la­ti­ve­ment faibles. Cette po­li­tique re­pose sur d’im­por­tantes in­ci­ta­tions, qui ont at­ti­ré des en­tre­pre­neurs plu­tôt mo­ti­vés par les sub­ven­tions et les aides publiques, éprou­vant des dif­fi­cul­tés à faire face à la concur­rence des pays à bas coûts. Le tou­risme est certes l’un des sec­teurs d’ex­por­ta­tion les plus im­por­tants de la Tu­ni­sie, mais la po­li­tique me­née dans le sec­teur a lar­ge­ment pri­vi­lé­gié un tou­risme «low-cost», où les marges bé­né­fi­ciaires sont très minces et la va­leur ajou­tée li­mi­tée. En outre, les ex­por­ta­tions tu­ni­siennes ont peu bé­né­fi­cié de la crois­sance des pays émer­gents ; elles étaient, au contraire, lar­ge­ment tri­bu­taires de l’éco­no­mie eu­ro­péenne, la­quelle n’a pas gé­né­ré une forte de­mande ex­té­rieure.

SAU­VER LE PAYS

Par ailleurs, se­lon l’Ocde, le mo­no­pole de grandes en­tre­prises publiques dans de nom­breuses branches d’ac­ti­vi­té consti­tue un autre frein à la crois­sance. Gé­né­ra­le­ment, leur ni­veau d’ef­fi­cience est faible et le sys­tème de contrôle des prix ne les in­cite pas à ac­croître leur pro­duc­ti­vi­té. En fait, leur faible ni­veau de per­for­mance est, dans une cer­taine me­sure, confor­té par les sub­ven­tions. Il existe éga­le­ment un grave pro­blème de gou­ver­nance au sein des en­tre­prises publiques, au­quel il est in­dis­pen­sable de s’at­ta­quer pour que leur fonc­tion­ne­ment soit ce­lui d’en­tre­prises privées et non ce­lui d’or­ga­nismes au ser­vice de l’État. Même constat cô­té banques. Avant 2011, les grandes banques publiques qui do­minent le sec­teur, étaient consi­dé­rées comme une ex­ten­sion du gou­ver­ne­ment des­ti­née à mettre en oeuvre sa po­li­tique in­dus­trielle. Et au­jourd’hui, l’en­semble du sec­teur ban­caire souffre d’un ni­veau éle­vé de prêts im­pro­duc­tifs, en par­ti­cu­lier dans le sec­teur du tou­risme, ain­si que d’un manque de fonds propres et d’une in­adé­qua­tion des pro­vi­sions pour pertes. En termes de po­li­tique éco­no­mique, l’un des dé­fis im­mé­diats consiste donc à pré­ser­ver la sta­bi­li­té fi­nan­cière du pays tout en éli­mi­nant les obs­tacles qui en­travent le fi­nan­ce­ment et le dé­ve­lop­pe­ment des en­tre­prises privées, en par­ti­cu­lier ceux des pe­tites et moyennes en­tre­prises.

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