HA­KIM BEN HAMMOUDA, AN­CIEN MI­NISTRE DES FI­NANCES

L’éva­lua­tion po­si­tive du FMI des pro­grès ac­com­plis par la Tu­ni­sie dans la mise en place des ré­formes stra­té­giques est une re­con­nais­sance de haute im­por­tance que la Tu­ni­sie est à même de re­le­ver les dé­fis de la tran­si­tion éco­no­mique et so­ciale et que le pa

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Pro­pos re­ceuillis par Na­joua HIZAOUI

«NOUS DE­VONS METTRE NOTRE ÉCO­NO­MIE SUR LE CHEMIN DU REDRESSEMENT ET DE L’ÉMER­GENCE»

Il s'agit d'un pro­gramme as­sez lourd qui n'ira pas sans sus­ci­ter de grandes ten­sions so­ciales.”

La Presse BU­SI­NESS : Les en­ga­ge­ments pris par la Tu­ni­sie se­ront mi­nu­tieu­se­ment exa­mi­nés lors de la pro­chaine re­vue du FMI. Ce se­ra cer­tai­ne­ment le vé­ri­table exa­men de l’en­ga­ge­ment du gou­ver­ne­ment dans les ré­formes. Que pensez-vous de l’état d’avan­ce­ment des ré­formes ini­tiées?

Ha­kim BEN HAMMOUDA : On ne peut que se ré­jouir de l’ac­cord du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du FMI du 12 juin pour li­bé­rer la se­conde tranche du cré­dit en souf­france de­puis le mois de dé­cembre der­nier. Les der­niers jours pré­cé­dant cette dé­ci­sion ont été tein­tés d’un at­ten­tisme pru­dent voire in­quiet, au mo­ment de la vi­site de la dé­lé­ga­tion du FMI en Tu­ni­sie d’abord, et en­suite pour l’es­ti­ma­tion par le conseil du de­gré de réa­li­sa­tion des en­ga­ge­ments au­pa­ra­vant pris par notre pays. Il faut dire que, de­puis la si­gna­ture du nou­vel ac­cord ou du Mé­ca­nisme élar­gi de cré­dit au mois de mai 2016, les re­la­tions n’étaient pas au beau fixe

avec l’ins­ti­tu­tion de Wa­shing­ton, avec seu­le­ment un déboursement au lieu des trois pré­vus, ef­fec­tué à la fin du mois de mars 2017. Le vrai pro­blème qui nous a po­sé de­puis plu­sieurs mois des dif­fi­cul­tés avec nos par­te­naires, c’est le dé­fi­cit d’ac­tion qui se tra­duit par d’im­por­tants re­tards en ma­tière d’exé­cu­tion et de mise en place des ré­formes.

P.B. : Quel cré­dit peut-on ac­cor­der à l’idée se­lon la­quelle le FMI pour­rait re­voir sa po­li­tique de sou­tien à l’éco­no­mie tu­ni­sienne si le gou­ver­ne­ment n’ar­rive pas à rem­plir ses en­ga­ge­ments?

H. B. H. : La der­nière mis­sion du Fonds a clai­re­ment dé­si­gné les ré­formes à ve­nir et a sug­gé­ré un im­por­tant pro­gramme com­pre­nant la ré­forme de l’ad­mi­nis­tra­tion fis­cale, la ré­duc­tion de la part des sa­laires dans le bud­get, la ré­forme du sys­tème de sub­ven­tions, celle des caisses so­ciales ain­si que la ré­forme de la Fonc­tion pu­blique. Il s’agit, à mon avis, d’un pro­gramme as­sez lourd qui n’ira pas sans sus­ci­ter de grandes ten­sions so­ciales et po­li­tiques. C’est un pro­gramme qui exige un sui­vi tech­nique ri­gou­reux mais qui né­ces­site sur­tout un ap­pui po­li­tique et un consen­sus so­cial dif­fi­ciles à mo­bi­li­ser.

P.B. : En vous ré­fé­rant à votre ex­pé­rience dans les né­go­cia­tions avec le FMI lorsque vous étiez mi­nistre des Fi­nances dans le gou­ver­ne­ment Mah­di Jo­maâ, vous avez in­sis­té sur la né­ces­si­té d’avoir une vi­sion et des prio­ri­tés claires, ain­si que des al­ter­na­tives, tout en étant prêt à tous les ré­sul­tats, y com­pris ce­lui de ne pas abou­tir à un ac­cord. Quelle est votre ap­pré­cia­tion de la pro­chaine re­vue du FMI?

H. B. H. : Les re­la­tions dif­fi­ciles et com­plexes avec le FMI et les autres ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales sont as­sez si­gni­fi­ca­tives à deux ni­veaux. Le pre­mier est la crise pro­fonde dans la­quelle se trouve notre

Le vrai pro­blème qui nous a po­sé de­puis plu­sieurs mois des dif­fi­cul­tés avec nos par­te­naires, c’est le dé­fi­cit d’ac­tion qui se tra­duit par d’im­por­tants re­tards en ma­tière d’exé­cu­tion et de mise en place des ré­formes.”

éco­no­mie, et par­ti­cu­liè­re­ment nos fi­nances pu­bliques qui rendent notre ac­cord avec le FMI es­sen­tiel. Ain­si, cet ac­cord per­met­tra à d’autres ins­ti­tu­tions, no­tam­ment la Banque mon­diale et l’Union eu­ro­péenne, de li­bé­rer leurs ap­puis fi­nan­ciers en souf­france. Cette mo­bi­li­sa­tion fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale fa­vo­ri­se­ra l’éloi­gne­ment du spectre du dé­faut de paie­ment et nous per­met­tra de faire face à nos en­ga­ge­ments fi­nan­ciers. Mais, la se­conde re­marque qui rend cette re­la­tion avec le FMI presque ob­ses­sion­nelle et étouf­fante est l’ab­sence de scé­na­rio al­ter­na­tif qui nous per­met­trait de faire face à nos en­ga­ge­ments. Cette dé­pen­dance forte de l’ap­pui mul­ti­la­té­ral rend la re­la­tion avec les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales es­sen­tielle et fon­da­men­tale pour nos grands équi­libres ma­croé­co­no­miques et plus par­ti­cu­liè­re­ment pour des fi­nances pu­bliques à la dé­rive du­rant les deux der­nières an­nées. Que l’on ne se mé­prenne pas ! Nous pen­sons que notre co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, et par­ti­cu­liè­re­ment nos re­la­tions avec les deux soeurs de Wa­shing­ton et les autres ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales, sont im­por­tantes. Mais, aus­si im­por­tantes soient-elles, elles ne peuvent pas ré­su­mer la po­li­tique éco­no­mique et nos choix de dé­ve­lop­pe­ment. Nous avons be­soin de nor­ma­li­ser nos re­la­tions avec les grandes ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales et de sor­tir de cette at­mo­sphère étouf­fante et pe­sante qui n’est pas sou­te­nable à terme. Pour ce­la, nous de­vons mettre à exé­cu­tion les en­ga­ge­ments pris mais aus­si, et sur­tout, mettre notre éco­no­mie sur le chemin du redressement et de l’émer­gence.

P.B. : Les interventions du FMI qui visent en par­ti­cu­lier à ré­équi­li­brer la ba­lance des paie­ments ex­té­rieurs et à fa­vo­ri­ser la maî­trise des dé­penses pu­bliques sont ju­gées né­ces­saires par les uns et cri­ti­quées par les autres qui consi­dèrent qu’elles ne concernent que le court terme et ne fa­vo­risent pas la réa­li­sa­tion des ob­jec­tifs es­comp­tés. Qu’est-ce que vous en pensez?

H. B. H. : Nos ac­cords avec le FMI por­taient sur trois ques­tions es­sen­tielles : les grands équi­libres ma­croé­co­no­miques, les ré­formes éco­no­miques et les po­li­tiques éco­no­miques. Mais, de­puis quelque temps, le FMI ac­corde une plus grande at­ten­tion aux po­li­tiques qui étaient re­lé­guées au se­cond plan il y a quelques an­nées. D’ailleurs, ces po­li­tiques, et par­ti­cu­liè­re­ment les po­li­tiques de change, sont au centre des po­lé­miques ré­centes suite aux dé­cla­ra­tions de la mi­nistre des Fi­nances dé­mise. Les re­com­man­da­tions du FMI au ni­veau des po­li­tiques s’orientent vers le main­tien d’une po­li­tique budgétaire ac­tive avec un vo­lume de fi­nances pu­bliques de six mil­liards de di­nars comme l’en­ga­ge­ment en a été pris dans la loi de fi­nances 2017. Par ailleurs, le Fonds re­com­mande une hausse des taux d’in­té­rêt pour faire face aux pres­sions in­fla­tion­nistes. En­fin, il nous in­vite à une plus grande flexi­bi­li­té du taux de change pour ré­duire le dé­fi­cit com­mer­cial. Les re­com­man­da­tions du Fonds en ma­tière de po­li­tique mo­né­taire et de po­li­tique de change nous in­vitent à rompre avec les choix mis en place par notre pays de­puis quelques an­nées. En ef­fet, la Banque centrale, en dé­pit de la fai­blesse de nos ré­serves, a cher­ché à li­mi­ter ou à lis­ser, comme le disent les experts, la dé­pré­cia­tion de notre mon­naie par rap­port aux de­vises étran­gères. Par ailleurs, nous avons cher­ché à main­te­nir une po­li­tique mo­né­taire re­la­ti­ve­ment ac­com­mo­dante de ma­nière à en­cou­ra­ger les in­ves­tis­se­ments. Il s’agit de choix de po­li­tique éco­no­mique qui, avec la re­lance budgétaire, ont pour ob­jec­tif de sor­tir notre éco­no­mie de la crois­sance molle et de nous mettre de nou­veau sur la voie d’une crois­sance sou­te­nue. Cette re­lance de la crois­sance nous pa­raît es­sen­tielle pour re­don­ner l’es­poir et ac­cé­lé­rer la

La ges­tion et la sta­bi­li­sa­tion ma­croé­co­no­mique de notre pays doivent s’ins­crire dans une stra­té­gie glo­bale dont l’ob­jec­tif est de re­lan­cer la crois­sance et l’in­ves­tis­se­ment.”

tran­si­tion éco­no­mique en ap­pui à la tran­si­tion dé­mo­cra­tique. Or, les nouvelles re­com­man­da­tions nous in­vitent à sor­tir de ce car­ré des choix de po­li­tiques éco­no­miques non tra­di­tion­nelles et non hé­té­ro­doxes pour nous ra­me­ner à l’or­tho­doxie des po­li­tiques tra­di­tion­nelles. Les choix de po­li­tique éco­no­mique sont cru­ciaux au cours de cette pé­riode de crise pro­fonde. Nous de­vons, comme l’ont mon­tré toutes les ex­pé­riences his­to­riques, sor­tir des sen­tiers bat­tus et faire preuve d’ima­gi­na­tion et de créa­ti­vi­té pour ap­por­ter des ré­ponses nouvelles ca­pables de nous mettre sur la voie de la crois­sance et de la tran­si­tion éco­no­mique.

P.B. : La maî­trise de la finance pu­blique n’est pas un ob­jec­tif en soi. Qu’est-ce que vous sug­gé­rez pour que la Tu­ni­sie puisse sor­tir du ma­rasme et réa­li­ser des taux de crois­sance su­pé­rieurs?

H. B. H. : J’ai tou­jours mis l’ac­cent et in­sis­té sur la gra­vi­té de la crise des fi­nances pu­bliques que connaît notre pays, pro­ba­ble­ment la plus grave de toute notre his­toire et qui s’ex­plique par ce gap sans pré­cé­dent entre les re­cettes et les dé­penses, tra­duites par une dé­rive des fi­nances pu­bliques et un dé­fi­cit pu­blic abys­sal. Pour s’en convaincre, il faut se rap­pe­ler que la loi de fi­nances 2017 avait pré­vu des dé­penses de l’ordre de 32 mil­liards de di­nars pour des re­cettes de 24 mil­liards de di­nars, ce qui laisse ap­pa­raître un dé­fi­cit de huit mil­liards de di­nars que le gou­ver­ne­ment doit im­pé­ra­ti­ve­ment mo­bi­li­ser pour faire face à ses en­ga­ge­ments. Sur ce gap, trois mil­liards de di­nars doivent être mo­bi­li­sés sur le mar­ché in­terne et les cinq mil­liards man­quants sur des mar­chés in­ter­na­tio­naux et des ins­ti­tu­tions mul­ti­la­té­rales. Aus­si, la ges­tion des fi­nances pu­bliques, aus­si im­por­tante soit-elle, ne peut ré­su­mer notre po­li­tique éco­no­mique et notre stra­té­gie de tran­si­tion éco­no­mique. La ges­tion et la sta­bi­li­sa­tion ma­croé­co­no­mique de notre pays doivent s’ins­crire dans une stra­té­gie glo­bale dont l’ob­jec­tif est de re­lan­cer la crois­sance et l’in­ves­tis­se­ment et d’échap­per à la trappe des pays in­ter­mé­diaires.

P.B. : Ce e ré­orien­ta­tion des po­li­tiques éco­no­miques risquent-elles d’étouf­fer la crois­sance?

H. B. H. : Il y a ef­fec­ti­ve­ment un risque réel et le dé­but de changement des po­li­tiques éco­no­miques ac­tives mises en place de­puis 2011 pour­rait pe­ser sur la crois­sance. En ef­fet, notre pays a rom­pu au len­de­main de la ré­vo­lu­tion avec les po­li­tiques éco­no­miques clas­siques qui font du mar­ché de l’offre et de la de­mande le prin­ci­pal ou­til de for­ma­tion des prix sur les différents mar­chés. Ain­si, avons-nous op­té pour une po­li­tique mo­né­taire ex­pan­sion­niste afin de sou­te­nir l’in­ves­tis­se­ment et la crois­sance. Par ailleurs, nous avons dé­ci­dé de sou­te­nir notre mon­naie, en dé­pit de nos ré­serves li­mi­tées, afin d’évi­ter une chute qui pour­rait ren­ché­rir les coûts de pro­duc­tion des en­tre­prises et pe­ser sur leur com­pé­ti­ti­vi­té. Nous avons éga­le­ment op­té pour une po­li­tique de re­lance budgétaire à tra­vers les in­ves­tis­se­ments pu­blics pour renforcer la crois­sance. Certes, notre pays n’a pas connu une re­lance vi­gou­reuse de la crois­sance. Mais nous res­tons per­sua­dés que, sans ces po­li­tiques ac­tives, la crois­sance au­ra été en­core plus faible et plus fra­gile. Or, il me semble qu’avec les der­niers dé­ve­lop­pe­ments dans les po­li­tiques mo­né­taires et dans les po­li­tiques de change, nous avons en­ta­mé un dé­but de sor­tie des po­li­tiques ac­tives et nous nous en re­met­tons de plus en plus aux forces du mar­ché pour dé­ter­mi­ner les taux d’in­té­rêt et de change. Ce changement de po­li­tique pour­rait à terme pe­ser sur ce dé­but de raf­fer­mis­se­ment de la crois­sance en ren­ché­ris­sant les coûts de l’in­ves­tis­se­ment.

Nous de­vons sor­tir des sen­tiers bat­tus et faire preuve d’ima­gi­na­tion et de créa­ti­vi­té pour ap­por­ter des ré­ponses nouvelles ca­pables de nous mettre sur la voie de la crois­sance et de la tran­si­tion éco­no­mique.”

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