NOS RÉ­SERVES EN DE­VISES SUR LA BARRE PSY­CHO­LO­GIQUE DES 90 JOURS QUE FAIRE EN UR­GENCE POUR RE­METTRE LES CHOSES DANS LE BON ORDRE ?

Seuil psy­cho­lo­gique, seuil cri­tique... Quelles que soient les ap­pel­la­tions, tout le monde est d’ac­cord pour dire que la barre des 90 jours en équi­va­lent im­por­ta­tions nous ins­crit im­mé­dia­te­ment dans la cote d’alerte. Les in­ter­ro­ga­tions sont aus­si simples à

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Sar­rah O. BAKRY

E 15 août 2017 a mar­qué un point d’in­flexion né­ga­tive dans le dan­ge­reux pro­ces­sus de la crise éco­no­mique qui sé­vit en Tu­ni­sie de­puis des an­nées, puisque c’est à cette date que la Banque cen­trale de Tu­ni­sie a an­non­cé dans ses com­pi­la­tions rai­son­nées que nos ré­serves en de­vises étaient dé­sor­mais exac­te­ment sur la bar­rière psy­cho­lo­gique des 90 jours d’im­por­ta­tion cor­res­pon­dant à nos avoirs nets en de­vises de 11.597 MD le même jour. Quelles sont les im­pli­ca­tions de cette nou­velle réa­li­té ? Et que faut-il faire en ur­gence pour re­mettre les choses dans le bon ordre ? Voi­ci les points de vue de deux éco­no­mistes et deux ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales.

‘’IL FAUT QUE LES IM­POR­TA­TIONS DE­VIENNENT UNE AFFAIRE NA­TIO­NALE’’

Se­lon Mou­rad Hat­tab, spé­cia­liste en ges­tion des risques fi­nan­ciers, c’est une concep­tion trop gé­né­rale que de par­ler de seuil psy­cho­lo­gique et ce qui est plus per­ti­nent c’est de consi­dé­rer deux autres re­pères plus pré­cis : d’abord le seuil d’in­sé­cu­ri­té qui se place à 110 jours d’im­por­ta­tion et c’est par là que la Tu­ni­sie est d’abord pas­sée en avril der­nier. En­suite le seuil de risque qui se place à 90 jours d’im­por­ta­tion et telle était notre si­tua­tion au 15 août. «Nous avons au­jourd’hui un dé­fi­cit de 8.000 mil­liards et il est en hausse de 28% d’une an­née à l’autre. Nous sommes au­jourd’hui à la croi­sée des che­mins et nous n’avons qu’un seul choix : que les im­por­ta­tions de­viennent une affaire na­tio­nale. Il y a un chiffre sur le­quel il faut s’ar­rê­ter, car il s’agit là d’une vraie son­nette d’alarme : la Tu­ni­sie a im­por­té pour la somme de 27.000 mil­liards seule­ment au cours des 7 pre­miers mois de l’an­née 2017 ! C’est l’équi­va­lent de toutes les im­por­ta­tions de l’UMA ? Du par­fum, des tis­sus, des jouets, des au­to­mo­biles... Nous sommes en si­tua­tion de dum­ping et les normes d’im­por­ta­tion ne sont pas res­pec­tées le moins du monde et le pou­voir est dans la contra­dic­tion et l’ab­sur­di­té quand il nous de­mande de ne pas ache­ter des pro­duits qu’il au­to­rise à im­por­ter. Plus de 60% de nos im­por­ta­tions sont du plus grand su­per­flu», s’in­surge notre in­ter­lo­cu­teur. «Si nous ne com­pre­nons pas la pré­ca­ri­té de la si­tua­tion, si nous ne consi­dé­rons pas l’affaire de l’im­por­ta­tion comme une ques­tion de vie ou de mort, une ques­tion de sur­vie ou de dis­pa­ri­tion, nous al­lons en­traî­ner notre in­dus­trie vers la sub­mer­sion car, dé­jà, elle suf­foque à la der­nière ex­tré­mi­té. Avec tous les dé­fi­cits que nous traî­nons sur tous les plans, nous se­rons com­plè­te­ment en panne dans une an­née au maxi­mum. C’est ce­la qui sape le di­nar et la to­ta­li­té du sys­tème est me­na­cé dans son exis­tence à long terme», aver­tit-il.

‘’LA SO­LU­TION EST CLAIRE : UNE VRAIE STRA­TÉ­GIE D’EX­POR­TA­TION’’

Se­lon Rid­ha Ch­koun­da­li, éco­no­miste, cette ra­re­té des de­vises nous em­mène dans une zone dan­ge­reuse, car ce qui est en jeu c’est notre ca­pa­ci­té d’im­por­ta­tion des pro­duits ab­so­lu­ment es­sen­tiels, par exemple les mé­di­ca­ments, les pièces de re­change... «L’offre est bien moins im­por­tante que la de­mande et ce­la a l’ef­fet

Nous avons au­jourd’hui un dé­fi­cit de 8.000 mil­liards et il est en hausse de 28% d’une an­née à l’autre. Nous sommes à la croi­sée des che­mins et nous n’avons qu’un seul choix : que les im­por­ta­tions de­viennent une affaire na­tio­nale.

d’abais­ser la va­leur du di­nar». «Les ex­por­ta­tions qui re­lèvent de l’Etat (mines,

agri­cul­ture, tou­risme...) et qui sont à l’ori­gine de la pro­gres­sion de notre PIB sont en grande panne à cause de notre manque in­con­si­dé­ré de stra­té­gie. Quant au sec­teur pri­vé, il est de plus en plus hé­si­tant et les chiffres ne cessent de le dire. Nous sommes dans une pé­riode de manque de vi­si­bi­li­té alors que la so­lu­tion est claire : une vraie stra­té­gie d’ex­por­ta­tion et une po­li­tique éco­no­mique qui en­cou­rage l’in­ves­tis­se­ment pri­vé», ajoute Ch­koun­da­li. L’ex­pert s’adresse di­rec­te­ment au chef du gou­ver­ne­ment Yous­sef Cha­hed : «Vous de­vriez me­ner une po­li­tique d’in­ci­ta­tion, car nous sommes en plein mi­lieu d’une pé­riode de tran­si­tion où l’in­sta­bi­li­té mul­ti­forme nous presse d’agir pour re­prendre l’ini­tia­tive. Car, au point où en sont ac­tuel­le­ment les choses, l’in­ves­tis­seur ne voit que l’in­sta­bi­li­té qui se pro­file dans les 10 pro­chaines an­nées. L’in­ves­tis­seur rai­sonne de ma­nière simple et il com­prend que sans l’en­tente ac­tuelle entre Bé­ji Caïd Es­seb­si et Ra­ched Ghan­nou­chi, le consen­sus s’ef­fon­dre­rait im­mé­dia­te­ment. C’est là que nous de­vons cher­cher les ré­ponses à notre crise de de­vises. Ce n’est qu’au mo­ment où la sta­bi­li­té s’ins­talle que les po­li­tiques éco­no­miques au­ront un sens et que nous se­rons ca­pables de vé­hi­cu­ler la stra­té­gie d’ex­por­ta­tion qui contre­ba­lance nos be­soins en im­por­ta­tions».

‘’LA BAISSE DES RÉ­SERVES À 90 JOURS SOUS-TEND LA VULNÉRABILITÉ EX­TERNE DE LA TU­NI­SIE’’

Se­lon Moo­dy’s, qui vient de dé­gra­der notre note sou­ve­raine, la baisse conti­nue des ré­serves de change à 90 jours de cou­ver­ture des im­por­ta­tions à par­tir d’août 2017, en conjonc­tion avec les exi­gences de fi­nan­ce­ment ex­terne brut à en­vi­ron 25% du PIB par an au cours des pro­chaines an­nées sous-tend la forte éva­lua­tion de la vulnérabilité ex­terne de la Tu­ni­sie. À plus de 70% du PIB à la fin de 2016, le ra­tio d’en­det­te­ment de la Tu­ni­sie est à la plus grande par­tie des cré­dits Moo­dy’s B et Ba, de même que la po­si­tion nette d’in­ves­tis­se­ment in­ter­na­tio­nal à 116% né­ga­tif du PIB à par­tir de 2016. «La dy­na­mique des comptes cou­rants a conti­nué de se dé­té­rio­rer au cours du pre­mier se­mestre de 2017 après l’af­fec­ta­tion des pers­pec­tives né­ga­tives en no­vembre 2016 en rai­son des baisses struc­tu­relles des soldes éner­gé­tiques et phos­pha­tés qui ont par­tiel­le­ment com­pen­sé l’amé­lio­ra­tion des ex­por­ta­tions mé­ca­niques et élec­triques. Alors que le sec­teur du tou­risme a en­re­gis­tré un re­bond de bas ni­veau, le nombre d’ar­ri­vées de tou­ristes plus éle­vé pren­dront du temps pour se tra­duire par des re­cettes de compte cou­rant plus éle­vées en rai­son de l’offre à faible va­leur ajou­tée et de la forte part des dé­pla­ce­ments in­tra-ré­gio­naux. Nous nous at­ten­dons à ce que le solde du compte cou­rant reste éle­vé à 9,8% du PIB en 2017, sui­vi de 8,7% en 2018, en rai­son des en­trées d’in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers mo­dé­rés», com­mente l’agence.

‘’AU COEUR DE LA GES­TION DU RISQUE DE CHANGE POUR LA TU­NI­SIE’’

Se­lon la Banque mon­diale, la baisse de nos ca­pa­ci­tés de ré­ponse aux dif­fé­rents be­soins d’im­por­ta­tion se si­tue au centre de la lo­gique de ‘’glis­se­ment’’ de la mon­naie tu­ni­sienne : «Après la forte dé­pré­cia­tion du di­nar tu­ni­sien, il est vite ap­pa­ru que les équipes avaient be­soin de mieux maî­tri­ser la ques­tion de l’éva­lua­tion et de la ges­tion du risque de change alors que l’ana­lyse a mon­tré que le taux de change du di­nar est fonc­tion d’un pa­nier de trois de­vises : le dol­lar, l’eu­ro et le yen. Les dis­cus­sions avec des banques com­mer­ciales tu­ni­siennes ont ré­vé­lé que cet as­pect-là était au coeur de la ges­tion du risque de change pour la Tu­ni­sie. L’équipe de la Banque mon­diale a donc conçu une mé­tho­do­lo­gie ri­gou­reuse re­po­sant sur deux vo­lets es­sen­tiels : une ana­lyse sta­tis­tique per­met­tant d’es­ti­mer la com­po­si­tion du pa­nier de mon­naies pen­dant un dé­lai don­né et des cal­culs du juste prix en fonc­tion de ce pa­nier de mon­naies». La ques­tion reste donc : si telles sont les consi­dé­ra­tions de la Banque mon­diale, celle-ci est-elle dé­jà sur le che­min d’un chan­ge­ment des règles vis-à-vis de la Tu­ni­sie alors que notre pays semble in­ca­pable d’ap­por­ter de la ra­tio­na­li­té et du bon sens à ses im­por­ta­tions afin de pré­ser­ver nos pré­cieuses res­sources en de­vises fortes ?

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