LE GOU­VER­NE­MENT ENTRE LE MAR­TEAU DES BAILLEURS DE FONDS ET L’ENCLUME DES SYN­DI­CATS

Au com­men­ce­ment, ce e mise en garde di­plo­ma­tique du se­cré­taire gé­né­ral de l’Union gé­né­rale tu­ni­sienne du tra­vail (Ug ) , Nou­red­dine Tab­bou­bi. En vi­site, le 25 août der­nier, à la So­cié­té na­tio­nale de cel­lu­lose et de pa­pier Al­fa, à Kas­se­rine, il a dé­cla­ré q

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Bal­kis KRIMI

T Ta­bou­bi de ré­vé­ler les vé­ri­tables in­ten­tions de la cen­trale: «Il n’est pas ques­tion, tou­te­fois, de cé­der les en­tre­prises pu­bliques aux pri­vés, quels que soient les pro­blèmes fi­nan­ciers qu’elles ren­contrent». Il y voit un en­jeu stra­té­gique. Pour lui, la ga­ran­tie de la sta­bi­li­té du pays et de sa pé­ren­ni­té est tri­bu­taire du sec­teur pu­blic et non du sec­teur pri­vé. Cette dé­cla­ra­tion faite au siège de la Snc­pa, en­tre­prise pu­blique en butte à de sé­rieuses dif­fi­cul­tés dues prin­ci­pa­le­ment au sur­en­det­te­ment et à la désué­tude des équi­pe­ments, est loin d’être for­tuite, rien que par son ti­ming.

LA CES­SION DES EN­TRE­PRISES PU­BLIQUES SE­RAIT UNE CONDI­TION DU FMI!

Elle in­ter­vient à la veille de l’éla­bo­ra­tion d’une loi de fi­nances 2018 por­tant l’em­preinte des exi­gences du FMI dont deux pré­voient “la ces­sion de cer­taines en­tre­prises pu­bliques opé­rant dans le sec­teur

concur­ren­tiel” et la ré­duc­tion du poids de la masse sa­la­riale dans le sec­teur pu­blic dont les en­tre­prises pu­bliques sont une com­po­sante. C’est sur cette der­nière que le Fonds in­siste beau­coup. Il s’est constam­ment mon­tré «sou­cieux» de la part de la masse sa­laire dans le PIB. Il l’a tou­jours qua­li­fiée de «l’une des plus éle­vées par­mi les pays émer­gents» et es­time qu’elle «ne sau­rait être sou­te­nable dans le contexte d’une aug­men­ta­tion ra­pide des ni­veaux d’en­det­te­ment». Pour mé­moire, cette part est pas­sée de 10,7 % en 2010 à 14,5 % du PIB en 2016, et si les ré­formes ne sont pas mises en oeuvre, la masse sa­la­riale se his­se­ra à 15 % du PIB en 2018. Elle re­pré­sente en outre en­vi­ron 50 % de la to­ta­li­té des dé­penses pu­bliques, ré­dui­sant ain­si l’es­pace bud­gé­taire pour l’in­ves­tis­se­ment pu­blic et les trans­ferts so­ciaux, se­lon ses dires. L’ob­jec­tif est donc de la ra­me­ner à 12% du PIB, d’ici 2020 avec, comme co­rol­laire, la ré­duc­tion de l’ef­fec­tif des em­ployés dans le sec­teur pu­blic. Pour l’an­née 2018, 25 mille dé­parts sont pré­vus. Et c’est ce qui in­quiète les syn­di­cats Pour re­ve­nir à la dé­cla­ra­tion de Ta­bou­bi, le pro­blème est qu’il ne dit pas un mot sur les pro­po­si­tions de l’Ugtt pour re­dres­ser les en­tre­prises pu­bliques en dif­fi­cul­té. Il s’est conten­té de ren­voyer le vo­let so­lu­tions à la com­mis­sion ad­mi­nis­tra­tive de l’Ugtt. Cette der­nière se réuni­ra, pro­chai­ne­ment, pour exa­mi­ner la si­tua­tion gé­né­rale dans le pays et celle des en­tre­prises pu­bliques en par­ti­cu­lier “et pren­dra par la suite les dé­ci­sions et me­sures né­ces­saires”.

LA PRO­BLÉ­MA­TIQUE DES EN­TRE­PRISES PU­BLIQUES

Au re­gard des ré­sul­tats, il faut re­con­naître que la si­tua­tion des en­tre­prises est de­ve­nue in­to­lé­rable. Ces mas­to­dontes, qui fi­nan­çaient, avant le sou­lè­ve­ment du 14 jan­vier 2011, le bud­get de l’Etat (20 Md en moyenne) au fort taux de 5%, traînent au­jourd’hui un dé­fi­cit glo­bal de 4 à 5 mil­liards de di­nars, sa­chant que ce dé­fi­cit n’est pas ins­crit dans le dé­fi­cit bud­gé­taire. Ce dé­fi­cit des en­tre­prises pu­bliques se­rait en fait de 10 mil­liards de di­nars et plus si on leur ajoute les ga­ran­ties de l’Etat, et ce, se­lon les ex­perts comp­tables. Ces en­tre­prises ont sur­vé­cu, jus­qu’ici, à la fa­veur de l’Etat- pro­vi­dence qui a tou­jours sub­ven­tion­né leurs dé­fi­cits aux dé­pens d’in­ves­tis­se­ments pu­blics prio­ri­taires dans l’ar­rière- pays où tout manque : in­fra­struc­tures, équi­pe­ments col­lec­tifs, eau , élec­tri­ci­té .... C’est pour­quoi cette si­tua­tion ne peut du­rer. Il faut lui trou­ver une so­lu­tion. La re­la­tive ac­cal­mie que connaît le pays avec le gou­ver­ne­ment Yous­sef Cha­hed est pro­pice à cette fin. Con­crè­te­ment, la pro­blé­ma­tique des en­tre­prises pu­bliques est per­cep­tible à tra­vers un per­son­nel plé­tho­rique, de plus ga­vé de moult avan­tages so­ciaux, une mau­vaise qua­li­té du ser­vice, des coûts de pres­ta­tions et de pro­duc­tion tou­jours plus éle­vés, un en­det­te­ment ex­ces­sif, une ab­sence de cul­ture d’en­tre­prise, de pro­duc­ti­vi­té ... En bref, tous les maux qu’on peut ima­gi­ner...

LES QUATRE DYS­FONC­TION­NE­MENTS DANS LES EN­TRE­PRISES PU­BLIQUES, SE­LON UN EX­PERT

Sur le plan struc­tu­rel, Hou­cine Abaab, uni­ver­si­taire, consul­tant et ex­pert au­près des or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales (Banque Mon­diale et Berd), es­time que le pro­blème des en­tre­prises pu­bliques tu­ni­siennes ré­side dans la ma­na­ge­ment. «Nous sommes en pré­sence d’un pro­blème réel de gou­ver­nance qui ne peut du­rer», dit-il. S’agis­sant d’en­tre­prises d’Etat, la vo­lon­té po­li­tique de­vient la clé prin­ci­pale, si on veut sau­ver ces en­tre­prises, gar­der des di­zaines de mil­liers d’em­plois et amé­lio­rer les fi­nances de l’Etat qui trou­vait au­tre­fois dans cer­taines de ces en­tre­prises une source fi­nan­cière non né­gli­geables pour bou­cler son bud­get». L’ex­pert re­lève quatre prin­ci­paux dys­fonc­tion­ne­ments à l’ori­gine des dé­fi­cits des en­tre­prises pu­bliques tu­ni­siennes. Le pre­mier consiste en le poids ex­ces­sif de la tu­telle et l’ab­sence du rôle mo­teur de l’en­ca­dre­ment (di­rec­tion gé­né­rale). “Dans un mo­dèle ef­fi­cace, re­lève-il-, La di­rec­tion gé­né­rale est res­pon­sable pour dé­fi­nir la vi­sion, la mis­sion, les ob­jec­tifs, la stra­té­gie et les va­leurs de l’en­tre­prise. L’en­ca­dre­ment est la cour­roie de trans­mis­sion de toutes les dé­ci­sions stra­té­giques de la di­rec­tion gé­né­rale vers l’en­semble des col­la­bo­ra­teurs de l’en­tre­prise”. Il a consta­té que ceux, par­mi les di­ri­geants de ces grandes en­tre­prises, qui s’aven­turent à vou­loir chan­ger des choses se heurtent sys­té­ma­ti­que­ment à la sa­cro-sainte ap­pro­ba­tion préa­lable du mi­nis­tère de tu­telle, même lorsque ce­la re­lève pro­fon­dé­ment de leurs fonc­tions de di­ri­geants d’en­tre­prise. Le deuxième dys­fonc­tion­ne­ment ré­side dans la mau­vaise ges­tion des res­sources hu­maines. Pour y re­mé­dier, il pro­pose d’adop­ter de vraies po­li­tiques ap­pro­priées de re­cru­te­ment, de for­ma­tion, de ges­tion des car­rières, de ré­mu­né­ra­tion, d’éva­lua­tion des per­for­mances, de com­mu­ni­ca­tion et de sui­vi de la sa­tis­fac­tion des sa­la­riés.

Il faut re­con­naître que la si­tua­tion des en­tre­prises est de­ve­nue in­to­lé­rable. Ces mas­to­dontes, qui fi­nan­çaient le bud­get de l’Etat (20 MD en moyenne) au fort taux de 5%, traînent au­jourd’hui un dé­fi­cit glo­bal de 4 à 5 mil­liards de di­nars.

Pour étayer ce constat, l’ex­pert re­lève que le re­cru­te­ment dans ces en­tre­prises s’est fait, jusque-là, se­lon l’ap­par­te­nance ré­gio­nale, cla­nique et fi­liale, et ra­re­ment, se­lon la com­pé­tence et la per­ti­nence des pro­fils. Il es­time que «seules de telles po­li­tiques, sou­te­nues par des va­leurs par­ta­gées d’en­tre­prise (concer­nant l’éthique, l’ef­fort au tra­vail, le tra­vail en équipe et la re­cherche de la per­for­mance) peuvent ga­ran­tir la mo­ti­va­tion et l’en­ga­ge­ment des sa­la­riés et, par consé­quent, as­su­rer ou du moins fa­ci­li­ter gran­de­ment l’at­teinte des bons ré­sul­tats”. Le troi­sième dys­fonc­tion­ne­ment a trait à l’ap­proche qu’on s’est faite jus­qu’ici de l’«en­tre­prise pu­blique», as­si­mi­lée à tort à une as­so­cia­tion ca­ri­ta­tive alors qu’elle est avant une en­ti­té éco­no­mique. “Les en­tre­prises pu­bliques (par­ti­cu­liè­re­ment celles opé­rant dans le sec­teur concur­ren­tiel), note-t-il, sont d’abord des en­tre­prises ; elles ne peuvent donc être gé­rées comme des ser­vices pu­blics. Elles sont des­ti­nées à faire des pro­fits, même si ces pro­fits sont réa­li­sés pour le compte de la col­lec­ti­vi­té na­tio­nale, re­pré­sen­tée par l’état”. Consé­quence : «dans ces en­tre­prises, la per­for­mance, dit-il, le pro­fit et la sa­tis­fac­tion du client doivent être des va­leurs fortes de leurs cultures ”. Mais, en­core faut-il en avoir une, de cul­ture d’en­tre­prise. L’uni­ver­si­taire dé­cerne une men­tion spé­ciale pour les en­tre­prises pu­bliques qui as­surent un ser­vice pu­blic vi­tal pour la po­pu­la­tion comme l’eau, l’élec­tri­ci­té ou le trans­port fer­ro­viaire. D’après lui, celles-ci «doivent être gé­rées se­lon un mo­dèle de ma­na­ge­ment spé­ci­fique qui tienne compte de leur rôle de ser­vice pu­blic, mais aus­si de leur réa­li­té d’en­tre­prises. Ce mo­dèle doit al­lier l’ef­fi­cience, pour pro­té­ger les in­té­rêts de l’Etat re­pré­sen­tant la col­lec­ti­vi­té na­tio­nale, et qua­li­té de ser­vice, pour pro­té­ger les usa­gers (clients)». Le qua­trième dys­fonc­tion­ne­ment concerne l’in­gé­rence ex­ces­sive des syn­di­cats dans des pro­ces­sus-clés de ma­na­ge­ment. Cette ten­dance a pris de l’am­pleur de­puis le 14 jan­vier 2011 et s’est conver­tie, avec le laxisme de l’Etat, en cor­po­ra­tisme et en vé­ri­table ty­ran­nie syn­di­cale. Sans en­trer dans les dé­tails, l’ex­pert pense qu’il faut veiller à ce que ce que la belle his­toire écrite par des gé­né­ra­tions de syn­di­ca­listes pa­triotes ne puisse être émas­cu­lée par une conduite ir­res­pon­sable per­pé­trée par cer­tains au nom du droit syn­di­cal.

LES SO­LU­TIONS, IL EN EXISTE, MAIS ELLES SONT TOU­JOURS TENDANCIELLES

Au rayon des so­lu­tions pro­po­sées pour re­mé­dier à cette pro­blé­ma­tique des en­tre­prises pu­bliques, nombre de pistes ont été pro­po­sées. Au plan du ma­na­ge­ment, les ex­perts re­com­mandent le re­cours aux règles de bonne gou­ver­nance ba­siques, voire aux best prac­tices. Le mo­dèle idéal pro­po­sé s’ar­ti­cule au­tour de cinq vo­lets : le rôle mo­teur de l’en­ca­dre­ment (lea­der­ship), la bonne ges­tion des res­sources hu­maines, la sa­tis­fac­tion du client ou de l’usa­ger, la mise en place d’un sys­tème d’in­for­ma­tion fiable (60% des en­tre­prises pu­bliques tu­ni­siennes ne pu­blient pas, ac­tuel­le­ment, leurs états fi­nan­ciers), sui­vi des per­for­mances et éva­lua­tion. Ils y voient, du moins en théo­rie, des ou­tils in­dis­pen­sables pour la bonne gou­ver­nance de l’en­tre­prise pu­blique. Au ni­veau du gou­ver­ne­ment, après la si­nistre pé­riode de la Troï­ka (2011-2013), tous les mi­nistres qui ont eu en charge le dos­sier des en­tre­prises pu­bliques ont pro­po­sé des ini­tia­tives. Celles-ci sont tou­te­fois res­tées au stade du ten­dan­ciel «bich naam­lou». Au­cune ini­tia­tive n’a été me­née à terme. En voi­ci quelques-unes, juste pour mé­moire : - en 2014, le se­cré­taire d’Etat char­gé de la Gou­ver­nance et de la Fonc­tion pu­blique, Anouar Ben Khé­li­fa, a sug­gé­ré la mise au point d’un ré­fé­rent na­tio­nal pour la gou­ver­nance des en­tre­prises pu­bliques ; - en 2015, Yas­sine Bra­him, mi­nistre de l’In­ves­tis­se­ment, du Dé­ve­lop­pe­ment et de la Co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, a pro­po­sé

Le gou­ver­ne­ment est ap­pe­lé à ne pas ré­pé­ter les mêmes er­reurs du pas­sé, si ja­mais il dé­cide de cé­der des en­tre­prises pu­bliques à des pri­vés. La pro­blé­ma­tique des en­tre­prises pu­bliques est per­cep­tible à tra­vers un per­son­nel plé­tho­rique, de plus ga­vé de moult avan­tages so­ciaux, une mau­vaise qua­li­té du ser­vice, des coûts de pres­ta­tions et de pro­duc­tion tou­jours plus éle­vés, un en­det­te­ment ex­ces­sif, une ab­sence de cul­ture d’en­tre­prise, de pro­duc­ti­vi­té.

la conver­sion des dettes des en­tre­prises pu­bliques au pro­fit de l’Etat en ca­pi­taux, fa­ci­li­tant ain­si le fi­nan­ce­ment des in­ves­tis­se­ments ; - en 2016, Ka­mel Aya­di, mi­nistre de la Fonc­tion pu­blique, de la Gou­ver­nance et de la Lutte contre la cor­rup­tion, a an­non­cé un plan d’ac­tion pour ga­ran­tir la bonne ges­tion et la gou­ver­nance des en­tre­prises dans le sec­teur pu­blic. Ob­jec­tif: y an­crer les tra­di­tions de trans­pa­rence, de red­di­tion de comptes, d’ef­fi­ca­ci­té et de cul­ture d’en­tre­prise; - en 2017, le mi­nistre-conseiller au­près du chef du gou­ver­ne­ment char­gé du sui­vi des ré­formes ma­jeures, Taou­fik Ra­j­hi, a évo­qué un plan de re­struc­tu­ra­tion des en­tre­prises pu­bliques ar­ti­cu­lé au­tour de quatre axes: ren­for­ce­ment de la ca­pi­ta­li­sa­tion, amé­lio­ra­tion de la gou­ver­nance, im­pul­sion de la per­for­mance et conso­li­da­tion de la paix so­ciale de ma­nière à amé­lio­rer la pro­duc­ti­vi­té de ces en­tre­prises ; - en 2017, Fay­çal Der­bel, mi­nistre-conseiller au­près du chef du gou­ver­ne­ment plaide pour un ma­na­ge­ment ac­tion­na­rial des en­tre­prises pu­bliques. Au rayon des bailleurs de fonds, la Banque mon­diale s’est pro­non­cée de ma­nière claire sur ce dos­sier dans un rap­port in­ti­tu­lé : «La gou­ver­nance dans une cen­taine d’en­tre­prises pu­bliques en Tu­ni­sie». Cette étude, qui a diag­nos­ti­qué plu­sieurs dys­fonc­tion­ne­ments dans la ges­tion de ces en­tre­prises, re­com­mande à la Tu­ni­sie de re­voir la fonc­tion “ac­tion­naire de l’Etat“, de s’as­su­rer de la re­de­va­bi­li­té des en­tre­prises pu­bliques, et de ren­for­cer le rôle du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion (CA) dans leur ges­tion. L’étude a dis­cer­né une mau­vaise qua­li­té de l’in­for­ma­tion fi­nan­cière pu­bliée par les en­tre­prises pu­bliques, voire son in­exis­tence. Elle sug­gère, à ce su­jet, d’as­su­rer une meilleure trans­mis­sion des in­for­ma­tions fi­nan­cières et une es­ti­ma­tion ré­gu­lière des risques bud­gé­taires. L’étude montre éga­le­ment que le sys­tème de contrôle des en­tre­prises pu­bliques de­meure in­ef­fi­cace et en des­sous des stan­dards.

LA RES­PON­SA­BI­LI­TÉ DES UNS ET DES AUTRES

Par-de­là ce diag­nos­tic et ces es­quisses de so­lu­tions qui sug­gèrent, en fi­li­grane, la ces­sion de cer­taines en­tre­prises pu­bliques, toutes les par­ties concer­nées, gou­ver­ne­ment, bailleurs de fonds, syn­di­cats et so­cié­té ci­vile sont ap­pe­lées à en­ga­ger, sans condi­tions préa­lables, un dé­bat se­rein sur ce lourd dos­sier. Les syn­di­cats, plus par­ti­cu­liè­re­ment, bien qu’ils soient au sum­mum de leur puis­sance, doivent faire preuve de sou­plesse. Ce qui leur est de­man­dé ne consiste pas à je­ter l’éponge et à ne plus dé­fendre les in­té­rêts de leurs adhé­rents dont le plus gros des troupes tra­vaille dans les en­tre­prises pu­bliques mais bien au contraire, c’est de les dé­fendre avec plus d’in­tel­li­gence, en né­go­ciant avec pug­na­ci­té des ga­ran­ties et des com­pen­sa­tions si­gni­fi­ca­tives en cas de ces­sions. En se can­ton­nant dans des niets sté­riles comme ceux que vient d’en pro­fé­rer le se­cré­taire gé­né­ral de l’Ugtt ou en­core dans des dé­cla­ra­tions d’autres ugé­tistes du genre “tout pro­jet de privatisation des en­tre­prises pu­bliques est une ligne rouge”, les syn­di­cats prouvent qu’ils sont im­pro­duc­tifs et sont hors de leur temps et de la réa­li­té des choses. Par­tout dans le monde, les syn­di­cats pri­vi­lé­gient le dia­logue et le com­pro­mis. En France, pour évi­ter la fer­me­ture des en­tre­prises pu­bliques et le li­cen­ce­ment de mil­liers de tra­vailleurs, les syn­di­cats ont dû ac­cep­ter des contrats de com­pé­ti­ti­vi­té en ver­tu des­quels l’en­tre­prise et les tra­vailleurs consentent des sa­cri­fices mu­tuels pour sau­ver, non pas les sa­laires, mais l’em­ploi et sa gé­né­ra­trice, l’en­tre­prise. De son cô­té, le gou­ver­ne­ment est ap­pe­lé à ne pas ré­pé­ter les mêmes er­reurs du pas­sé, si ja­mais il dé­cide de cé­der des en­tre­prises pu­bliques à des pri­vés. Car l’ex­pé­rience a mon­tré, cas de la grande dis­tri­bu­tion, que les ra­che­teurs n’in­ves­tissent pas et ne créent pas d’em­plois après le ra­chat de ces joyaux pu­blics. Et lors­qu’ils en créent, il s’agit d’em­plois pré­caires, c’est-à-dire non per­ma­nents. Et, sous cet angle, les syn­di­cats ont rai­son de se mé­fier des pri­va­ti­sa­tions. Il suf­fit de fré­quen­ter du­rant une se­maine les grandes sur­faces cé­dées aux pri­vées pour consta­ter que le per­son­nel change (ven­deuses et di­vers com­mis) se­lon l’hu­meur des pa­trons. Mieux, le gou­ver­ne­ment doit en­core se rap­pe­ler que la ces­sion des en­tre­prises pu­bliques n’est pas une affaire fa­cile. Pour les rendre ven­dables, des opé­ra­tions d’as­si­nis­se­ment et la mise au point de plans so­ciaux sont exi­gées, ce qui va coû­ter cher au contri­buable. Et la pi­lule ne pas­se­ra pas fa­ci­le­ment cette fois-ci, c’est-à-dire en temps de dé­mo­cra­tie. Quant aux bailleurs de fonds, il faut être hon­nête avec eux. Ils n’ont ja­mais re­com­man­dé di­rec­te­ment la privatisation des en­tre­prises pu­bliques, tout ce qu’ils de­mandent c’est leur bonne ges­tion en de­hors de la tu­telle de l’Etat. Pour eux, ne l’ou­blions pas, une en­tre­prise est avant tout une en­ti­té éco­no­mique, qu’elle soit pu­blique ou pri­vée. L’en­jeu ré­side dans les moyens et ou­tils mis en oeuvre pour lui ga­ran­tir ren­ta­bi­li­té et via­bi­li­té. A titre in­di­ca­tif, les mul­ti­na­tio­nales fran­çaise et ita­lienne To­tal et Eni, avant d’être aux mains d’un ac­tion­na­riat in­ter­na­tio­nal, étaient au com­men­ce­ment de simples en­tre­prises nationales. Il n’y a au­cune rai­son pour qu’une en­tre­prise na­tio­nale tu­ni­sienne comme la Sndp, plus­con­nue sous le nom com­mer­cial d’Agil, n’en fassse pas au­tant. Elle a en plus les moyens et le sa­voir-faire. Il suf­fi­rait que l’Etat lui dé­lie les mains, n’in­ter­vienne plus dans sa ges­tion et ne pense plus à la pri­va­ti­ser. A bon en­ten­deur…

So­cié­té na­tio­nale de cel­lu­lose et de pa­pier Al­fa, à Kas­se­rine

se­cré­taire gé­né­ral de l’Union gé­né­rale tu­ni­sienne du tra­vail Nou­red­dine Tab­bou­bi

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