AC­TUA­LI­TÉS IN­TER­NA­TIO­NALES

Quel rap­port entre l'éco­no­mie pla­ni­fiée com­mu­niste et la faillite du li­bé­ra­lisme fi­nan­cier ?

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Source : Le Nou­vel Eco­no­miste

NOUS cé­lé­brons deux an­ni­ver­saires cette an­née : le cen­te­naire de la ré­vo­lu­tion russe et la dé­cen­nie écou­lée de­puis le dé­but de la crise fi­nan­cière mon­diale. Ils ont plus en com­mun qu’on ne pour­rait le croire à pre­mière vue.Les deux évé­ne­ments sont in­con­tes­ta­ble­ment his­to­riques. La ré­vo­lu­tion d’Oc­tobre ou­vrit les portes à une dic­ta­ture qui al­lait pe­ser sur le XXe siècle, comme l’hé­gé­mo­nie op­po­sée au fas­cisme et sur­tout au li­bé­ra­lisme dé­mo­cra­tique et à l’éco­no­mie de mar­ché. La crise fi­nan­cière mon­diale, elle, a se­coué jusque dans ses fon­da­tions un mo­dèle éco­no­mique sor­ti triom­phant de la guerre froide.Le com­mu­nisme étouf­fant dans le­quel bai­gnait le bloc so­vié­tique dans les an­nées 1980 s’est ef­fon­dré sous le poids de ses propres contra­dic­tions po­li­tiques et éco­no­miques. Le chaos po­li­tique de l’an­née que nous ve­nons de vivre nous met en si­tua­tion d’at­tendre de voir si les éco­no­mies de mar­ché connaî­tront le même sort. Les res­sem­blances entre les deux évé­ne­ments vont plus loin que leur seule im­por­tance his­to­rique. Ce qui me­nace ac­tuel­le­ment le li­bé­ra­lisme des dé­mo­cra­ties ou­vertes est le même mal qui a abat­tu son ri­val, le com­mu­nisme. Le com­mu­nisme a échoué parce qu’il a “com­mis” deux men­songes. Le pre­mier a été de tra­hir le rêve qui avait sé­duit à l’ori­gine des cen­taines de mil­lions de gens : ce­lui d’une so­cié­té éga­li­taire, so­li­daire, de réa­li­sa­tion per­son­nelle au tra­vers d’ob­jec­tifs col­lec­tifs. La foi en ce rêve a sur­vé­cu plus long­temps qu’on ne peut le jus­ti­fier, même sur les terres na­tales du com­mu­nisme – et en­core plus long­temps en Oc­ci­dent. Il fut à la fin ter­ras­sé par la réa­li­té.Le se­cond men­songe du com­mu­nisme a été un sys­tème éco­no­mique ba­sé sur la trom­pe­rie et l’illu­sion. On l’a en gé­né­ral ou­blié, mais un vrai dé­bat a fait rage pen­dant une bonne par­tie du XXe siècle pour dé­ter­mi­ner quel sys­tème, entre pla­ni­fi­ca­tion cen­trale et mar­chés dé­cen­tra­li­sés, as­su­rait la meilleure ré­par­ti­tion des re­ve­nus. L’idée der­rière la prise de contrôle par l’État des moyens de pro­duc­tion était que seule la pla­ni­fi­ca­tion per­met­tait d’évi­ter le gâ­chis de res­sources évident dans le chô­mage

de masse du ca­pi­ta­lisme et les flé­chis­se­ments ré­cur­rents de la de­mande, qui en­traî­naient des ré­ces­sions.

LE GRAND MEN­SONGE DU COM­MU­NISME

Dans la pra­tique, na­tu­rel­le­ment, la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée a été une ca­tas­trophe pour la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion des biens que les ci­toyens de­man­daient. Mais au lieu de s’adap­ter, l’éco­no­mie pla­ni­fiée a trans­for­mé le plan en grand men­songe au­quel toute la po­pu­la­tion de­vait pré­tendre croire pu­bli­que­ment, même si, en pri­vé, elle n’en croyait pas un mot. “Vous faites sem­blant de nous payer et nous fai­sons sem­blant de tra­vailler” était une blague en­ten­due de Ro­stock à Vla­di­vos­tok et re­flé­tait bien la réa­li­té.C’est tar­di­ve­ment dans l’his­toire qu’un consen­sus in­tel­lec­tuel a en­té­ri­né la dé­cou­verte de Frie­drich von Hayek : que les prix de mar­chés flexibles conte­naient plus d’in­for­ma­tions que tout mé­ca­nisme cen­tra­li­sé de pla­ni­fi­ca­tion ne pou­vait es­pé­rer en ras­sem­bler. Et que la prise de dé­ci­sion dis­per­sée était plus ef­fi­cace que celle de l’au­to­ri­té d’État. Cette dé­cou­verte ex­plique pour beau­coup l’écart crois­sant de pros­pé­ri­té entre le monde ca­pi­ta­liste et le monde com­mu­niste à la fin de la guerre froide. Un ré­veil pé­nible at­ten­dait le pre­mier, avec la crise fi­nan­cière mon­diale, qui a sa­pé toute pré­ten­tion du ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier oc­ci­den­tal à or­ga­ni­ser une éco­no­mie.La dé­cou­verte de von Hayek sur le mé­ca­nisme des prix n’est pas in­cor­recte mais in­com­plète. Les prix des biens et ser­vices fixés par le mar­ché sont en ef­fet un ou­til d’in­for­ma­tion plus puis­sant que n’im­porte

LE GRAND MEN­SONGE DU CA­PI­TA­LISME

Si le grand men­songe du bloc so­vié­tique a été le plan quin­quen­nal, ce­lui du ca­pi­ta­lisme est de faire croire que la va­leur des ac­tifs fi­nan­ciers ou autres sur le mar­ché re­flète avec exac­ti­tude la va­leur éco­no­mique qu’ils re­pré­sentent. Ce qui est ar­ri­vé il y a dix ans ce mois-ci a été la réa­li­sa­tion ter­ri­fiante que le cal­cul des avoirs fi­nan­ciers ac­cu­mu­lés du­rant les an­nées de boom ne tom­bait pas juste, que la pro­duc­tion éco­no­mique fu­ture sur la­quelle ils dé­te­naient des droits était in­suf­fi­sante pour les rem­bour­ser tous.En bref, la for­tune que les per­sonnes pen­saient pos­sé­der n’exis­tait pas. Quand un nombre suf­fi­sant de per­sonnes a com­pris que leur per­cep­tion de leurs avoirs était fausse, le sys­tème s’est ef­fon­dré. La perte de re­pères et la mé­fiance qui en sont nées, que ce soit sur les mar­chés ou en po­li­tique, sont bien ce à quoi il faut s’at­tendre quand des mil­lions de per­sonnes com­prennent qu’elles ont vé­cu dans un men­songe.Un men­songe en a pro­duit d’autres, tan­dis que le li­bé­ra­lisme, à son tour, tra­his­sait le rêve qu’il avait pro­mis. Les éco­no­mies oc­ci­den­tales sont au­jourd’hui bien plus pauvres qu’elles ne l’étaient d’après les ten­dances d’avant le krach. Pour les jeunes, en par­ti­cu­lier, la crise et ses consé­quences laissent peu de rai­sons d’es­pé­rer bé­né­fi­cier des mêmes op­por­tu­ni­tés que leurs pa­rents et grands-pa­rents.Ceux qui sou­haitent voir le ca­pi­ta­lisme li­bé­ral, dé­mo­cra­tique, re­de­ve­nir pros­père doivent re­te­nir deux le­çons de cette com­pa­rai­son.Pré­ser­ver l’hon­nê­te­té, une po­li­tique ra­di­ca­leP­re­miè­re­ment, un sys­tème social ne peut sur­vivre long­temps à la fin d’une illu­sion. Le com­mu­nisme l’a prou­vé. Comme, de fait, le ca­pi­ta­lisme, dont la pro­messe a été tra­hie, pour beau­coup, des dé­cen­nies avant la crise. Mais quand les gens ne peuvent plus comp­ter sur leur moyen de sub­sis­tance, le sou­tien craque. Et quand c’est le cas, les so­cié­tés les plus ré­si­lientes sont celles qui connaissent la vé­ri­té sur elles-mêmes. Le men­songe en­gendre la fra­gi­li­té. Le li­bé­ra­lisme est en pé­ril parce que le sys­tème fi­nan­cier nous a per­mis de nous ra­con­ter des men­songes. Et il n’a pas re­con­nu fran­che­ment les pertes quand celles-ci sont de­ve­nues in­dé­niables.Les po­pu­listes de gauche et de droite se livrent à un tra­fic de nos­tal­gie au­tour des jours glo­rieux de l’éco­no­mie mixte. Ils ont rai­son dans le sens où l’op­po­si­tion entre la pla­ni­fi­ca­tion et lais­ser-faire doit être ré­so­lue par un mé­lange des deux. La plus grande le­çon de cet af­fron­te­ment est que l’hon­nê­te­té de tout sys­tème social et éco­no­mique doit être pré­ser­vée. Pas seule­ment juste, mais vé­ri­dique. Les po­pu­listes sont néan­moins très peu qua­li­fiés pour pro­po­ser ce genre de po­li­tique ra­di­cal quel plan cen­tra­li­sé. Mais la crise a mon­tré qu’on ne peut pas en dire au­tant du prix des ac­tifs.

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