MO­HA­MED ALI SAAFI, IN­GÉ­NIEUR AGRO­NOME SPÉ­CIA­LI­SÉ DANS LA PRO­DUC­TION MA­RAέCHÈRE "EVITER LE POINT DE NON-RE­TOUR"

Le tra­vail de la to­mate est dif­fi­cile. C’est une cul­ture très exi­geante en termes d’eau, de pes­ti­cides et d’en­grais qui doivent être ré­pan­dus en grande quan­ti­té toutes les se­maines.

La Presse Business (Tunisia) - - ÉDITO - Par Me­riem KHDIMALLAH

LA Tu­ni­sie est le 10e pays pro­duc­teur de to­mates à l’échelle mon­diale avec près d’une tren­taine d’uni­tés de pro­duc­tion pour la trans­for­ma­tion des ré­coltes. La ma­jo­ri­té est im­plan­tée dans le Cap Bon et dans d’autres ré­gions de l’in­té­rieur, dans les gou­ver­no­rats de Kai­rouan, de Si­di Bou­zid, de Tu­nis, de Bé­ja ou du Kef. Les Tu­ni­siens sont aus­si les pre­miers consom­ma­teurs de concen­tré de to­mate et les sta­tis­tiques montrent, chaque an­née, une nette aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion des to­mates. Or cette de­mande ac­crue risque de pous­ser nos dé­ci­deurs à ou­vrir la vanne de l’im­por­ta­tion en de­vises d’une den­rée qui re­pré­sente une va­leur sûre de notre agri­cul­ture. Pour évi­ter l’im­por­ta­tion, il fau­drait re­lan­cer la pro­duc­tion et mettre fin à la guerre dé­clen­chée entre agri­cul­teurs et in­dus­triels de la fi­lière. Pour Mo­ha­med Ali Saafi, in­gé­nieur

agro­nome spé­cia­li­sé dans la pro­duc­tion ma­raî­chère, il est urgent d’en­ta­mer des pour­par­lers avec toutes les par­ties pre­nantes dans l’ob­jec­tif de par­ve­nir à des so­lu­tions consen­suelles à même de ré­duire la crise pro­fonde par la­quelle passe le sec­teur. Cette crise me­nace l’ap­pa­reil pro­duc­tif et peut conduire à une ré­ti­cence des agri­cul­teurs vis-à-vis de la cul­ture des to­mates. Dans ce cas, ils se trou­ve­raient obli­gés de s’orien­ter vers des cultures al­ter­na­tives afin d’évi­ter la cul­ture de la to­mate des­ti­née à la trans­for­ma­tion en rai­son des pertes qu’ils pour­raient su­bir au cas où ils adoptent le coût ré­fé­ren­tiel et le prix de ré­fé­rence à la trans­for­ma­tion ac­tuels. «Avec les hausses de coût de pro­duc­tion qui aug­mentent d’an­née en an­née, les agri­cul­teurs ont ac­cu­mu­lé les pertes et ont peur d’at­teindre un point de non re­tour s’ils conti­nuent cette cul­ture», sou­ligne-t-il.

MI­SER SUR LA QUA­LI­TÉ

L’une des so­lu­tions qui pour­rait mettre fin à cette guerre sans mer­ci est celle de la qua­li­té. Saafi af­firme que l’agri­cul­teur ap­plique à la lettre le ca­hier des charges de l’in­dus­triel après s’être four­ni en se­mences à la pé­pi­nière de l’usine ou du centre de col­lecte. Il doit op­ti­mi­ser sa pro­duc­tion et mi­ni­mi­ser les pertes pour cul­ti­ver une to­mate prête pour la trans­for­ma­tion, c’est-à-dire avec un de­gré “Brix” éle­vé (l’échelle Brix est une me­sure uti­li­sée par les in­dus­triels pour cal­cu­ler le pour­cen­tage de ma­tière sèche so­luble de la to­mate et son in­dice de concen­tra­tion). C’est ré­ci­proque pour les in­dus­triels qui doivent vendre leur pro­duit se­lon les normes. Dans ce cas, l’Etat doit éta­blir un ca­hier des charges des­ti­né aux in­dus­triels pour fixer le de­gré Brix qu’ils doivent res­pec­ter. «Il n’existe pas une so­lu­tion idéale à ce pro­blème, mais une telle me­sure per­met­trait d’or­ga­ni­ser le mar­ché et de don­ner une bouf­fée d’oxy­gène aux agri­cul­teurs, car si l’in­dus­triel va tra­vailler sur la qua­li­té, il y au­ra une hausse au­to­ma­tique des prix de vente de to­mate conser­vée. Le cul­ti­va­teur en ti­re­rait bé­né­fice lui aus­si en aug­men­tant les prix

à son tour», ex­plique-t-il. Sur un autre plan, Saafi af­firme qu’il est in­dis­pen­sable de créer un or­ga­nisme is­su d’un PPP, ayant pour mis­sion la ges­tion de ce type de pro­blèmes ain­si que la dé­fense des droits des agri­cul­teurs. Ce même or­ga­nisme se char­ge­rait, éga­le­ment, de fixer un pro­gramme pour la cul­ture de la to­mate de fa­çon à ce que la ré­colte ne se fasse pas dans la même pé­riode, et ce, dans un sou­ci de ré­duc­tion des files d’at­tente de­vant l’uni­té de trans­for­ma­tion. Il s’agi­rait éga­le­ment d’oeu­vrer à l’en­ca­dre­ment des contrats si­gnés avec les uni­tés de trans­for­ma­tion et au dé­ve­lop­pe­ment de la fi­lière en gé­né­ral.

DÉ­VE­LOP­PER LA PRO­DUC­TION DES SE­MENCES

La se­mence est l’atout ma­jeur d’un pro­duc­teur sou­cieux de réus­sir ses cultures et de s’as­su­rer un re­ve­nu sa­tis­fai­sant. En Tu­ni­sie, les condi­tions cli­ma­tiques, dans presque toutes les ré­gions, sont fa­vo­rables à la pro­duc­tion de se­mences de haute qua­li­té. Le cir­cuit de la to­mate in­dus­trielle com­mence par les ven­deurs des se­mences (dis­tri­bu­teurs). Les hy­brides im­por­tés ne conservent pas leur ca­rac­tère gé­né­tique. Donc, les dis­tri­bu­teurs de se­mences se trouvent dans l’obli­ga­tion d’ache­ter, chaque an­née, de nou­velles quan­ti­tés, à des prix en hausse conti­nue, à cause de la dé­pré­cia­tion de notre mon­naie. La ques­tion qui se pose est la sui­vante : pour­quoi l’Etat ne pro­duit-il pas ces hy­brides à l’heure où on dis­pose des tech­no­lo­gies et des com­pé­tences né­ces­saires ? C’est un pro­jet qui ne coûte pas très cher mais qui est ren­table et qui, par la suite, va par­ti­ci­per à une baisse si­gni­fi­ca­tive des coûts de pro­duc­tion de la to­mate. A cet égard, toutes les par­ties concer­nées (agri­cul­teur, in­ter­mé­diaire, in­dus­triel, consom­ma­teur…) vont pro­fi­ter de cette tech­nique. Mal­heu­reu­se­ment, les so­cié­tés qui im­portent ces pro­duits hé­sitent à in­ves­tir sur le mar­ché lo­cal car il est res­treint. Autre contrainte, elles ne peuvent pas ex­por­ter leur pro­duit, no­tam­ment, vers

Avec les hausses de coût de pro­duc­tion qui aug­mentent d’an­née en an­née, les agri­cul­teurs ont ac­cu­mu­lé les pertes et ont peur d’at­teindre un point de non re­tour s’ils conti­nuent cette cul­ture.

le mar­ché eu­ro­péen, suite à une concur­rence très rude. Elles doivent, donc, ci­bler d’autres mar­chés (en l’oc­cur­rence l’Afrique) pour que cette ac­ti­vi­té soit ren­table. C’est pour­quoi cette ini­tia­tive doit être me­née par l’Etat pour sou­te­nir l’agri­cul­teur et le sec­teur d’une ma­nière

gé­né­rale. «L’in­ves­tis­se­ment en Tu­ni­sie est une grande aven­ture, avec un taux de risque très éle­vé, no­tam­ment de­puis la Ré­vo­lu­tion. Le maillon prin­ci­pal dans tout ce cir­cuit est l’agri­cul­teur. La réus­site de toute la chaîne dé­pend de sa réus­site à lui. En cas d’échec, nous se­rons tous dans l’im­pos­si­bi­li­té de sau­ver ce sec­teur», af­firme-t-il.

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