HA­BIB KA­RAOU­LI, PRÉSIDENTDIRECTEUR GÉ­NÉ­RAL DE CA­PI­TAL AFRI­CAN PART­NERS BANK (CAP BANK)

Dans tous les pays du monde, la loi de fi­nances est sup­po­sée re­flé­ter la po­li­tique et les choix du gou­ver­ne­ment. Mais pour Ha­bib Ka­raou­li, ce n’est plus le cas en Tu­ni­sie où le gou­ver­ne­ment de­vient un simple comp­table qui fait, tou­jours, re­cours aux so­lut

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Me­riem KHDIMALLAH Pho­tos Hi­cham GOUIAA

REN­TA­BI­LI­SER LES DIS­PO­SI­TIONS LÉ­GALES EXIS­TANTES

LA RÉ­FORME DES FI­NANCES PU­BLIQUES EST-ELLE À L’ORDRE DU JOUR ?

Dans l’ac­tuel contexte ma­croé­co­no­mique, je ne pense pas qu’on peut par­ler de ré­forme, car les pou­voirs pu­blics sont en train de gé­rer l’ur­gence et n’ont pas le temps de pro­je­ter des me­sures qui peuvent avoir un im­pact struc­tu­rel. Mais pour être sin­cère et dire la réa­li­té des choses, il y avait une ten­ta­tive de ré­forme qui a été dé­cli­née en deux par­ties : un plan trien­nal avec un ho­ri­zon jus­qu’à 2020, où il y a eu la pro­jec­tion d’un cer­tain nombre de re­don­dances sur les prin­ci­paux gains/gains et puis il y a l’étape de l’éla­bo­ra­tion de ce nou­veau pro­jet de loi de fi­nances, qui de­vrait ré­équi­li­brer les comptes pu­blics. Donc, il y a tout un tra­vail qui a consis­té à trou­ver les moyens né­ces­saires à mettre en ap­pli­ca­tion cette ré­forme, en at­ten­dant le re­tour de la crois­sance, trou­ver les moyens pour com­bler le dé­fi­cit afin d’ar­ri­ver à des ra­tios rai­son­nables et ac­cep­tables par les bailleurs de fonds et qui ne peuvent pas faire avor­ter toute pos­si­bi­li­té de sor­tie de crise. Mais ce qui est in­quié­tant et ex­trê­me­ment dif­fi­cile dans ce cas d’es­pèce, c’est de sa­voir faire jouer à la fis­ca­li­té son rôle ori­gi­nel. C’est pour­quoi, je pense qu’il est plus que ja­mais temps de re­ve­nir à la vo­ca­tion ori­gi­nelle de la fis­ca­li­té, qui n’est autre que d’as­su­rer la re­dis­tri­bu­tion par les trans­ferts so­ciaux, une me­sure qui contri­bue à res­ser­rer les écarts entre les re­ve­nus. Mais si les ten­dances ac­tuelles se pro­longent et si la crois­sance reste atone (pour ne pas dire ab­sente) pen­dant plu­sieurs an­nées, les pres­sions sur ces trans­ferts so­ciaux vont de­ve­nir in­te­nables, et il fau­dra ar­bi­trer entre le choix d’une vraie et grave crise de la dette sou­ve­raine et une purge sé­vère des fi­nances pu­bliques pou­vant aug­men­ter en­core plus les in­éga­li­tés. Dé­ci­dé­ment, il n’est pas fa­cile de gou­ver­ner dans la si­tua­tion ac­tuelle.

Pour être en me­sure de faire face aux en­jeux et de par­ler d’une vraie ré­forme des fi­nances pu­bliques, il faut fa­vo­ri­ser l’épargne et l’in­ves­tis­se­ment.

Pour être en me­sure de faire face à ces en­jeux et de par­ler d’une vraie ré­forme des fi­nances pu­bliques, il faut fa­vo­ri­ser l’épargne et l’in­ves­tis­se­ment. A cet égard, pour ju­ger de l’im­pact ou de la per­ti­nence de toute me­sure qui se­rait prise dans le dis­po­si­tif fis­cal, il faut s’as­su­rer que cette der­nière ré­ponde, to­ta­le­ment ou en par­tie, à ce double ob­jec­tif. Pour l’in­ves­tis­se­ment, il faut en dis­tin­guer deux types : ce­lui qui est nou­veau, mais sur­tout aus­si l’in­ves­tis­se­ment en termes de re­struc­tu­ra­tion et de mise à ni­veau des en­tre­prises. Notre tis­su de PME, PMI et TPE a été fra­gi­li­sé de ma­nière dra­ma­tique et les signes de leur vul­né­ra­bi­li­té sont de­ve­nus pa­tents glo­ba­le­ment, sec­to­riel­le­ment et ré­gio­na­le­ment. Glo­ba­le­ment : nous avons une dé­cé­lé­ra­tion de l’in­ves­tis­se­ment qui a été consta­tée qua­si­ment dans tout le pays, sec­to­riel­le­ment : nous avons des sec­teurs qui souffrent alors qu’ils ont été à un mo­ment bien dé­ter­mi­né un mo­teur de la crois­sance du pays à l’ins­tar du tou­risme, de l’agri­cul­ture, des mines, des éner­gies, etc., ré­gio­na­le­ment : outre la dé­cé­lé­ra­tion, nous avons un phé­no­mène de dés­in­ves­tis­se­ment. A cet égard, notre tis­su pro­duc­tif exis­tant pour­rait écla­ter dans un cer­tain nombre de ré­gions. Donc, la loi de fi­nances doit ré­pondre à toutes ces pro­blé­ma­tiques et le fo­cus doit être mis sur un as­pect dy­na­mique et po­si­tif, à sa­voir fa­vo­ri­ser l’in­ves­tis­se­ment et mettre en place tous les dis­po­si­tifs né­ces­saires pour at­teindre cet ob­jec­tif. Il y a bien en­ten­du un en­semble de me­sures qui ont été adop­tées, mais qui res­tent in­suf­fi­santes. Celle qui consiste, par exemple, à exo­né­rer pen­dant trois ans d’im­pôt sur les bé­né­fices les en­tre­prises qui se créent reste in­suf­fi­sante car c’est un dé­lai qui n’est pas rai­son­nable et qu’il est rare qu’une en­tre­prise, dans quelque sec­teur que ce soit, puisse dé­ga­ger des bé­né­fices dans un ho­ri­zon de trois ans. Les res­sources mises à dis­po­si­tion des en­tre­prises me semblent aus­si in­suf­fi­santes, en rap­port et en re­gains des en­jeux, et je pro­pose de re­voir très vite la loi sur l’in­ves­tis­se­ment qui est le fait gé­né­ra­teur de tout ce­la. En avril 2017, on a pro­mul­gué cette loi d’une ma­nière tout à fait dé­ca­lée et, dans sa ver­sion ac­tuelle, elle est en op­po­si­tion avec les exi­gences du mo­ment. Le pro­jet de la loi de fi­nances pour 2018 es­saie de rec­ti­fier le tir, mais d’une ma­nière qui ne semble pas tout à fait en adé­qua­tion avec la si­tua­tion du mo­ment. Il est donc temps qu’on se prenne la res­pon­sa­bi­li­té de pro­po­ser une mo­di­fi­ca­tion de cette loi pour in­té­grer ces im­pé­ra­tifs de ma­nière qu’on n’abou­tisse pas en fin de par­cours à la pé­na­li­sa­tion de l’in­ves­tis­se­ment et à faire en­semble ré­duire les élé­ments en­cou­ra­geants car une éco­no­mie doit être ba­sée sur les in­ci­ta­tions pour orien­ter et dy­na­mi­ser tous les sec­teurs créa­teurs de ri­chesse et d’em­ploi.

L’ÉPARGNE DE­VRAIT JOUER UN RÔLE ES­SEN­TIEL DANS LA CROIS­SANCE, CAR ELLE AP­PA­RAÎT NÉ­CES­SAIRE POUR FI­NAN­CER L’IN­VES­TIS­SE­MENT. DANS LE CONTEXTE AC­TUEL, CET ÉLÉ­MENT EST-IL CA­PABLE DE SAU­VER LES FI­NANCES PU­BLIQUES ?

Pour fa­vo­ri­ser l’épargne, il faut re­nouer les fils de la confiance pe­tit à pe­tit, et ce, en lien non seu­le­ment avec la sta­bi­li­té sé­cu­ri­taire mais avec aus­si des lois, des ré­gle­men­ta­tions. Cette re­cons­truc­tion de la confiance ai­de­ra l’Etat à at­ti­rer plus d’IDE comme étant une ap­proche al­ter­na­tive à l’en­det­te­ment. Dans la si­tua­tion ac­tuelle, l’épargne na­tio­nale a be­soin de cor­rec­tifs puis­qu’en 2010 elle était à hau­teur de 23%, alors que ce taux est pas­sé au­jourd’hui à 11% à cause de la dé­té­rio­ra­tion du pou­voir d’achat du Tu­ni­sien. Au­jourd’hui, l’éco­no­mie na­tio­nale a be­soin de ca­pi­tal pro­duc­tif et le diag­nos­tic est po­sé de­puis long­temps par beau­coup d’en­tre­prises et d’ex­perts. Il est donc pri­mor­dial de mettre en place un pro­duit d’épargne longue et une ini­tia­tive en fa­veur de la for­ma­tion fi­nan­cière. Si les di­ver­gences entre les po­li­tiques et les pro­fes­sion­nels sont nom­breuses, tous doivent s’ac­cor­der sur la né­ces­si­té d’ai­der le tis­su tu­ni­sien des pe­tites en­tre­prises. In­ves­tir dans l’éco­no­mie pour la crois­sance de de­main, c’est in­ves­tir dans des pro­jets et dans des en­tre­prises sou­vent de taille mo­deste. Pour ce­la, il faut avant tout que l’épargne soit mieux sou­te­nue en termes de sup­ports, afin de fa­vo­ri­ser l’épargne longue et les ac­tifs ris­qués. Il faut, éga­le­ment, mettre en place des me­sures et struc­tures per­met­tant d’en re­dis­tri­buer les fruits vers les be­soins de fi­nan­ce­ment de l’éco­no­mie. Les banques sont à l’ori­gine d’une par­tie im­por­tante du fi­nan­ce­ment de l’éco­no­mie via le cré­dit ban­caire, mais les in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels sont éga­le­ment cru­ciaux pour ré­pondre aux be­soins —dettes ou fonds propres—, de l’en­semble des ac­teurs

Il est plus que ja­mais temps de re­ve­nir à la vo­ca­tion ori­gi­nelle de la fis­ca­li­té qui n’est autre que d’as­su­rer la re­dis­tri­bu­tion par les trans­ferts so­ciaux, une me­sure qui contri­bue à res­ser­rer les écarts entre les re­ve­nus.

éco­no­miques. Dans ce cadre, et pour fa­vo­ri­ser l’épargne longue, il faut tra­vailler sur trois axes ma­jeurs : amé­lio­rer le ren­de­ment de l’épargne clas­sique, en­cou­ra­ger le CEA (compte épargne en ac­tion) qui est ac­tuel­le­ment à 50 mille et tra­vailler en­core sur l’as­su­rance vie, une dis­po­si­tion mise en place pour fi­nan­cer l’in­ves­tis­se­ment. Fa­vo­ri­ser l’épargne est un geste fort qui per­met­trait de prou­ver la vo­lon­té des pou­voirs pu­blics d’en­cou­ra­ger ce type de me­sures qui pa­rient sur le temps long. Et si on cherche à en­ta­mer de nou­velles ré­formes, no­tam­ment struc­tu­relles, on a be­soin du temps long. Donc, c’est toute une chaîne et chaque maillon est dé­pen­dant de l’autre.

CES DER­NIÈRES AN­NÉES, LE PAYS FAIT FACE À UNE LOURDE MASSE SA­LA­RIALE QUI EST EN HAUSSE CONTI­NUE. COMMENT PEUT-ON AR­RÊ­TER L’AC­CROIS­SE­MENT DE RA­TIO MASSE SA­LA­RIALE/PIB ?

Tout le monde est d’ac­cord sur la né­ces­si­té de me­ner à bien les ré­formes qui peuvent faire sor­tir le pays de la crise où il se trouve ac­tuel­le­ment et sur la né­ces­si­té de bais­ser la masse sa­la­riale. Mais, per­son­nel­le­ment, j’ai un avis dif­fé­rent. Tout d’abord, il faut dis­tin­guer entre deux élé­ments im­por­tants. Quand on parle d’une masse sa­la­riale éle­vée, ce­ci ne si­gni­fie pas for­ce­ment que les sa­laires sont éle­vés. Il faut faire ce dis­tin­guo et être lu­cide, car en Tu­ni­sie, les sa­laires dans la fonc­tion pu­blique ne sont pas éle­vés. C’est pour­quoi, à mon avis, il est im­por­tant d’éla­bo­rer une stra­té­gie de ré­mu­né­ra­tion pour ac­com­pa­gner l’Etat dans la fixa­tion des sa­laires et la po­li­tique d’aug­men­ta­tion. Par ailleurs, le ra­tio masse sa­la­riale/PIB est un quo­tient. Et comme pour tout quo­tient, on peut agir sur le dé­no­mi­na­teur. Donc, si on veut bais­ser ce ra­tio, il faut aug­men­ter le PIB, d’où la né­ces­si­té de fa­vo­ri­ser l’en­vi­ron­ne­ment des af­faires et d’en­cou­ra­ger l’in­ves­tis­se­ment pour créer de la crois­sance. Il est, donc, in­dis­pen­sable de pi­lo­ter la ré­mu­né­ra­tion et

la masse sa­la­riale à tra­vers la fixa­tion. Bien en­ten­du, des me­sures ont été prises pour le dé­part vo­lon­taire à la re­traite. Mais, d’après mes in­for­ma­tions, les ré­sul­tats n’étaient pas à la hau­teur des at­tentes et il semble qu’on n’a pas at­teint le chiffre sou­hai­table. A l’heure où nous avons des pro­blèmes d’équi­libre des caisses so­ciales, il faut ins­tau­rer des me­sures ac­tives et des ar­bi­trages doivent être faits. Per­son­nel­le­ment, je suis ten­dan­ciel­le­ment fa­vo­rable à tous les ar­bi­trages qui vont dans un sens po­si­tif, ac­tif et dy­na­mique. Au lieu de fi­nan­cer l’in­ac­ti­vi­té, on doit faire en sorte d’avoir les moyens de fi­nan­cer l’ac­ti­vi­té.

LES DISCORDANCES ENTRE PO­LI­TIQUES MO­NÉ­TAIRE ET BUD­GÉ­TAIRE SONT-ELLES À L’ORI­GINE DE LA CRISE DES FI­NANCES PU­BLIQUES?

Mal­heu­reu­se­ment, il y a un pro­blème de co­hé­rence et de dis­so­nance entre notre po­li­tique mo­né­taire et bud­gé­taire. Tout le monde sait que la po­li­tique mo­né­taire est to­ta­le­ment in­dé­pen­dante et qu’elle est gé­rée par la Banque cen­trale, mais rien n’in­ter­dit qu’il y ait une es­pèce de co­hé­rence entre les deux. On est dans une si­tua­tion où on est en train d’avoir au même mo­ment le pied sur l’ac­cé­lé­ra­teur et sur le frein ; il y a une po­li­tique mo­né­taire res­tric­tive avec un ajus­te­ment de 100 points de base pour le taux d’in­té­rêt di­rec­teur de la BCT en un an. Ce­ci veut dire qu’il y a une vo­lon­té de res­ser­rer les cré­dits pour agir sur l’in­fla­tion. C’est le rôle de la BCT, puisque sa mis­sion es­sen­tielle est d’as­su­rer la sta­bi­li­té et de lut­ter contre l’in­fla­tion. Mais en pa­ral­lèle, on a un gou­ver­ne­ment qui veut en­cou­ra­ger l’in­ves­tis­se­ment et qui cherche, d’une ma­nière ou d’une autre, à re­lan­cer la crois­sance. Donc, il y a une es­pèce de dis­so­nance entre ces deux ob­jec­tifs qui peut abou­tir à une si­tua­tion d’at­ten­tisme et même à une si­tua­tion de blo­cage et de frei­nage de toute ini­tia­tive en ma­tière d’in­ves­tis­se­ment. C’est pa­reil pour le com­merce ex­té­rieur qui est mor­ti­fère pour l’éco­no­mie. Se­lon les pré­vi­sions, le dé­fi­cit com­mer­cial de­vrait at­teindre au 31/12/2017 un chiffre entre 14 et 15 mil­liards de di­nars. Donc, il faut qu’on s’en pré­oc­cupe. Mais avant de mettre en place les me­sures né­ces­saires, il faut dé­pas­ser le cadre stric­te­ment tech­nique et s’as­su­rer qu’on a réa­li­sé les études de sen­si­bi­li­té né­ces­saires et les chif­frer. Deuxiè­me­ment, il est in­dis­pen­sable de s’as­su­rer

de l’im­pact de ces études sur l’éco­no­mie, sur les sec­teurs et sur les en­tre­prises concer­nées, si­non, on peut avoir l’ef­fet in­verse. Troi­sième élé­ment ca­pi­tal pour ce type de me­sures, c’est de s’as­su­rer que notre ou­til d’exé­cu­tion est tout à fait prêt, com­pé­tent et per­ti­nent. Dans le cas in­verse, nous au­rons per­du dou­ble­ment : en termes de taxe sur les pro­duits qui de­vraient être im­por­tés, mais aus­si nous ris­quons de don­ner plus d’op­por­tu­ni­tés au sec­teur non or­ga­ni­sé et non struc­tu­ré pour pou­voir oc­cu­per la place qui a été lais­sée va­cante par le sec­teur for­mel. C’est pour­quoi toutes ces me­sures doivent être faites dans le cadre d’une vi­sion d’en­semble pour pro­té­ger un sec­teur et toute une éco­no­mie. Donc, les pos­si­bi­li­tés existent en me­nant sur les pou­voirs pu­blics d’ar­bi­trer en fonc­tions de leurs ob­jec­tifs.

MAIS POUR REM­PLIR SA CAISSE, L’ETAT A RE­COURS À DE NOU­VELLES TAXES QUI ONT ÉTÉ AN­NON­CÉES DANS LE PRO­JET DE LA LOI DE FI­NANCES 2018. EST-CE VRAI­MENT LA SO­LU­TION IDÉALE ?

Le comp­table pu­blic qui est en charge de l’éla­bo­ra­tion du budget de l’Etat est là pour as­su­rer les éga­li­tés. Cer­tai­ne­ment, il y a des dé­fi­cits et il va, na­tu­rel­le­ment, cher­cher l’ar­gent là où il ne se trouve pas. Donc, les me­sures an­non­cées dans le pro­jet de loi de fi­nances sont tran­si­toires, mais ne re­pré­sentent pas le meilleur moyen pour re­lan­cer l’in­ves­tis­se­ment et l’éco­no­mie. Gé­né­ra­le­ment, le fisc s’adresse aux gens qui sont dé­jà trans­pa­rents et qui sont dans le sys­tème. Or, le plus im­por­tant c’est de fi­dé­li­ser ces gens-là en ne les sur­char­geant pas outre me­sure, parce qu’un grand dan­ger les me­nace puisque trop d’im­pôts tue l’im­pôt. A cet égard, on va les pous­ser vers la pé­nombre dans un pre­mier temps et puis vers l’obs­cu­ri­té. Donc, la pire des choses qui puisse nous ar­ri­ver c’est que les gens fi­nissent par croire que la trans­pa­rence ne paie pas. C’est pour­quoi, il est pri­mor­dial de convaincre, de faire de la pé­da­go­gie pour don­ner un bo­nus et de dé­mon­trer que la trans­pa­rence paie. C’est le mes­sage fort qui doit être en­voyé à tous les contri­buables, qu’ils soient per­sonnes phy­siques ou mo­rales, pour qu’ils conti­nuent d’être trans­pa­rents et en règle avec la com­mu­nau­té na­tio­nale. En dé­mo­cra­tie, outre les élec­tions, la fis­ca­li­té est l’un des élé­ments es­sen­tiels de l’équi­libre de la so­cié­té. C’est dé­ter­mi­nant. Quel­qu’un qui n’est pas en règle avec ses im­pôts, n’est pas dans une dé­mo­cra­tie qui se res­pecte et n’a pas le droit à la pa­role. Il perd toute lé­gi­ti­mi­té en de­man­dant des comptes ou des me­sures en­cou­ra­geantes.

DANS QUELLE ME­SURE LA LOI DE FI­NANCES 2018 POUR­RAIT-ELLE JOUER UN RÔLE DANS LA SOR­TIE DE CRISE ?

Il faut res­ter po­si­tif. Le pro­jet de la loi de fi­nances pour 2018 a été éla­bo­ré dans des condi­tions ex­cep­tion­nelles. A cet égard, en temps de crise, on doit ab­so­lu­ment prio­ri­ser afin d’avoir une po­li­tique vi­gou­reuse et vo­lon­ta­riste pour avan­cer sur le bon che­min et at­teindre les ob­jec­tifs fixés. Ce PLF, qui a été éla­bo­ré dans une conjoncture de crise éco­no­mi­co-fi­nan­cière, de­vrait être ba­sé sur trois pos­tu­lats : re­dis­tri­bu­tion des ri­chesses par le biais des trans­ferts so­ciaux, in­ci­ta­tion à l’in­ves­tis­se­ment et en­cou­ra­ge­ment de l’épargne pour re­lan­cer notre éco­no­mie. Mais je pense qu’il y a un en­semble de points sur les­quels on au­rait pu al­ler plus loin. Il est né­ces­saire d’as­su­rer l’équi­libre bud­gé­taire par des me­sures no­va­trices. Il s’agit de rompre avec l’aug­men­ta­tion des im­pôts, des droits de douane, et des droits de consom­ma­tion ain­si que le main­tien de la po­li­tique de sub­ven­tion telle qu’elle est au­jourd’hui. En ef­fet, le constat fait sur ces der­nières an­nées dé­montre que les re­cettes fis­cales ont aug­men­té fai­ble­ment du fait de la faible crois­sance du PIB et de la pres­sion fis­cale qui a at­teint ses li­mites sur le sec­teur struc­tu­ré. D’où l’im­por­tance de so­lu­tions al­ter­na­tives à conce­voir.

POUR AT­TEINDRE TOUS CES OB­JEC­TIFS, EST-CE QU’ON PEUT COMP­TER SUR LE PRI­VÉ, ALORS QUE, D’UN AUTRE CÔ­TÉ, ON EST EN TRAIN DE L’APPAUVRIR ?

Le pro­jet de loi de fi­nances 2018 est «dans le dé­ni de la réa­li­té» pour une rai­son simple. Les ré­formes qui y sont an­non­cée doivent, en prin­cipe, être en­tre­prises en pé­riode de pros­pé­ri­té, ce qui n’est pas le cas ac­tuel­le­ment en Tu­ni­sie. Ce n’est pas lorsque nous sommes faibles que nous al­lons ré­for­mer ! Mieux, les me­sures prises doivent en prin­cipe avoir un im­pact éco­no­mique et ser­vir, à titre in­di­ca­tif, à at­té­nuer les dis­pa­ri­tés ré­gio­nales alors que la loi de fi­nances 2017 a sup­pri­mé les avan­tages et in­ci­ta­tions aux in­ves­tis­seurs, ce qui a ag­gra­vé le dés­in­ves­tis­se­ment et la dés­in­dus­tria­li­sa­tion dans les ré­gions in­té­rieures là où le chô­mage at­teint des taux re­cords. Donc, il faut s’in­ter­ro­ger sur les mé­thodes du gou­ver­ne­ment, car ce qui peut être per­çu comme so­lu­tion au­jourd’hui peut de­ve­nir le pro­blème de de­main, comme les pro­grammes Amal ou 21-21 qui n’ont ja­mais fait leurs preuves. Pour faire des ré­formes, il faut un mo­men­tum et des ou­tils, or sur ce der­nier point, le pro­blème de la Tu­ni­sie ré­side, en grande par­tie, dans la non-ap­pli­ca­tion des me­sures et lois dé­jà exis­tantes, au lieu de quoi, les au­to­ri­tés ont fait preuve d’une ca­pa­ci­té d’évi­te­ment ty­pi­que­ment tu­ni­sienne, en bri­co­lant à chaque fois de nou­velles me­sures. On peut même ci­ter, dans ce cadre, la der­nière guerre an­non­cée par le chef du gou­ver­ne­ment contre la cor­rup­tion et la contre­bande, et pour la­quelle Yous­sef Cha­hed n’avait pas be­soin de nou­veaux textes, mais il s’est sim­ple­ment ba­sé sur une loi qui existe de­puis 1978. Dans cette crise de fi­nances pu­bliques, il est in­dis­pen­sable de ren­ta­bi­li­ser les dis­po­si­tions lé­gales exis­tantes et de don­ner plus de force à l’ou­til exé­cu­tif. On est tou­jours dans le même pa­ra­digme d’avant 14 jan­vier 2011 (sa­laires, équi­libre bud­gé­taire…). Si l’ap­proche était bonne, on n’au­rait pas eu le soulèvement po­pu­laire de 2010-2011. Les mêmes condi­tions qui ont dé­clen­ché la ré­vo­lu­tion sont au­jourd’hui réunies et toute po­li­tique éco­no­mique de­vrait être ju­gée à l’aune de ses ob­jec­tifs. A chaque fois, nos dé­ci­deurs ne cessent de res­sas­ser le thème des « ré­formes », mais, réel­le­ment, on ne voit pas de ré­formes et les me­sures adop­tées sont mor­telles pour le ci­toyen. Ce sont tout sim­ple­ment des « ajus­te­ments tech­niques » qui ne changent pas l’ordre des choses. Pour ré­for­mer, il faut s’as­su­rer d’abord qu’on a tous les dis­po­si­tifs, les tech­no­struc­tures, les ou­tils et les ins­tru­ments ca­pables de don­ner une suite en ma­tière d’exé­cu­tion, de réa­li­sa­tion et de sui­vi de ce qu’on a dé­ci­dé. Or, ce n’est pas le cas, au moins pour le mo­ment.

Dans l’ac­tuel contexte ma­croé­co­no­mique, on ne peut par­ler de ré­forme, car les pou­voirs pu­blics sont en train de gé­rer l’ur­gence et n’ont pas le temps de pro­je­ter des me­sures qui peuvent avoir un im­pact struc­tu­rel.

En dé­mo­cra­tie, outre les élec­tions, la fis­ca­li­té est l’un des élé­ments es­sen­tiels de l’équi­libre de la so­cié­té. C’est dé­ter­mi­nant.

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