MAH­MOUD BEN ROMD­HANE, ÉCO­NO­MISTE ET AN­CIEN MI­NISTRE

Tout le monde est d’ac­cord sur un point : il est es­sen­tiel de re­ve­nir sur les ori­gines du mal et les dé­fis des fi­nances pu­bliques pour sor­tir de la crise et se tour­ner vers des ques­tions plus stra­té­giques de la tran­si­tion éco­no­mique.

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Me­riem KHDIMALLAH

LA CRISE, JUS­QU’AU COU

LA der­nière ma­ti­nale d’Alum­ni Ihec Car­thage, qui s’est pen­chée sur les moyens d’at­té­nua­tion de la crise pro­fonde que connaissent les fi­nances pu­bliques n’a pas man­qué de faire ré­agir les pro­fes­sion­nels du sec­teur au­tour d’une ques­tion cen­trale, celle concer­nant le rôle que joue­ra la loi de fi­nances 2018 dans la sor­tie de crise. A l’heure où les par­ti­sans de cette loi ne cessent de la dé­fendre en af­fir­mant qu’il ne s’agit pas d’une sé­rie de me­sures lourdes pour com­bler les trous en ma­tière de fis­ca­li­té, ses dé­trac­teurs, à leur tête les ex­perts- comp­tables et les ban­quiers, as­surent que, dans sa forme ac­tuelle, la loi de fi­nances est loin d’être par­faite.

ENFONCÉS DANS LE GOUFFRE

L’éco­no­miste et an­cien mi­nistre, Mah­moud Ben Romd­hane, n’a pas mâ­ché ses mots. Il af­firme qu’il est vrai que la tran­si­tion po­li­tique n’est pas un en­vi­ron­ne­ment fa­vo­rable à la mise en oeuvre des ré­formes struc­tu­relles des po­li­tiques ma­croé­co­no­miques, des équi­libres bud­gé­taires, etc. Mais, nos dé­ci­deurs de­vraient se rendre compte qu’il y a un grand gap entre cer­taines ap­proches qui ont été adop­tées ou mises en oeuvre par les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments qu’a connus la Tu­ni­sie de­puis la Ré­vo­lu­tion de 2011. « Le pays vit une crise pro­fonde des fi­nances pu­bliques sans pré­cé­dent qui a été gé­né­rée de­puis 2011. Au­jourd’hui, notre gou­ver­ne­ment n’ar­rive pas à dé­ga­ger l’es­pace fis­cal né­ces­saire pour af­fron­ter les vrais pro­blèmes éco­no­miques des pays (chô­mage, dé­ve­lop­pe­ment ré­gio­nal, édu­ca­tion, in­fra­struc­tures, san­té…)

», sou­ligne-t-il. Ce qui com­plique da­van­tage la si­tua­tion, c’est le manque d’une vi­sion in­té­grée des fi­nances pu­bliques. Ben Mah­moud re­proche au gou­ver­ne­ment l’at­ti­tude in­dé­cise qu’il a adop­tée. A l’heure où les lois de fi­nances sont cen­sées ré­pondre aux pro­blèmes éco­no­miques et so­ciaux, aux rêves

de la jeu­nesse qui a fait la ré­vo­lu­tion, le pays est en train de pro­mul­guer une sé­rie de lois rien que pour équi­li­brer les re­cettes et les dé­penses. « Nous ne sommes pas en adé­qua­tion avec les exi­gences de notre pays et les gou­ver­ne­ments de tran­si­tion sont faibles et sans vi­sion. Les bud­gets sont confec­tion­nés à la hâte. Il n’est pas nor­mal que le gou­ver­ne­ment, qui bé­né­fi­cie de la confiance du peuple,

fonc­tionne de la sorte », re­grette-t-il. Pour se rat­tra­per, le gou­ver­ne­ment es­saie de rap­pro­cher, dans l’ur­gence, les re­cettes et les dé­penses de la ma­nière la moins ca­tas­tro­phique qui soit. Mais, après sept ans, le peuple ne peut pas ac­cep­ter uni­que­ment des sa­cri­fices à l’heure où les in­éga­li­tés so­ciales se creusent à nou­veau, no­tam­ment dans les ré­gions dé­fa­vo­ri­sées qui connaissent une baisse re­mar­quable du nombre des postes d’em­ploi qui ont

été créés. L’an­cien mi­nistre re­proche éga­le­ment aux dif­fé­rents gou­ver­ne­ments post-ré­vo­lu­tion le manque d’en­cou­ra­ge­ment au sec­teur pri­vé qui souffre. Il est donc grand temps de prê­ter main-forte au sec­teur pri­vé qui, au­jourd’hui, crée 12 fois moins

d’em­plois qu’avant la ré­vo­lu­tion. « La loi de fi­nances pro­po­sée par le gou­ver­ne­ment ne fait rien dans ce sens avec, entre autres, une pres­sion fis­cale très forte. Au lieu de ré­cla­mer aux ci­toyens plus de sa­cri­fices d’an­née en an­née en l’ab­sence de ré­sul­tats, il est in­dis­pen­sable de me­ner les ré­flexions sur la mise en place des grandes ré­formes et de cher­cher les voies de sor­tie pour dé­pas­ser cette crise qui pour­rait pro­vo­quer un nou­veau soulèvement po­pu­laire », ex­plique-t-il. Ben Romd­hane a poin­té du doigt le manque d’au­to­ri­té de l’Etat, qui a im­pac­té des sec­teurs fon­da­men­taux comme le phos­phate ou les hy­dro­car­bures, en fai­sant al­lu­sion aux grèves dans le bas­sin mi­nier et dans les sites de pro­duc­tion pé­tro­lière, qui, dans plu­sieurs cas, ont cau­sé l’ar­rêt de la ma­chine de la pro­duc­tion et ont pri­vé l’Etat de res­sources fi­nan­cières im­por­tantes. En ef­fet, les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tions conti­nuent de pa­ra­ly­ser le bas­sin mi­nier, en­gen­drant une baisse de la pro­duc­tion de phos­phate au tiers de son ni­veau de 2010 alors que ses ef­fec­tifs ont sen­si­ble­ment aug­men­té. Même l’Ugtt, qui est une force de pro­po­si­tion dans le pays, elle n’a pas réus­si à cal­mer la co­lère des pro­tes­ta­taires de Ka­mour qui ont im­po­sé leur po­si­tion. Les exemples qui prouvent la fai­blesse de l’Etat face aux re­ven­di­ca­tions so­ciales sont mul­tiples et nom­breux. Pour voir le bout du tun­nel, il faut dé­grais­ser le

sec­teur pu­blic et pas­ser la re­lève au sec­teur pri­vé qui est l’un des prin­ci­paux mo­teurs de crois­sance dans

cette phase dé­li­cate. « Nous sommes dans le gouffre et ça va très mal ! La fai­blesse de l’au­to­ri­té de l’Etat, la cor­rup­tion et les forces ma­fieuses sont les prin­ci­pales causes de la dé­té­rio­ra­tion des ser­vices pu­blics, la hausse des coûts des tran­sac­tions et la baisse de l’in­ves­tis­se­ment. Le gou­ver­ne­ment doit, à cet égard, ré­soudre tous ces pro­blèmes et faire face ef­fi­ca­ce­ment aux dé­fis éco­no­miques et fi­nan­ciers du pays dont le res­ser­re­ment des fi­nances pu­bliques », ex­plique-t-il. Sur un autre plan, l’éco­no­miste a in­di­qué que le sys­tème de la re­traite est à ge­noux. La ré­forme des caisses so­ciales in­ter­vient avec beau­coup de re­tard puis­qu’il n’y a plus de ré­serves dans ces caisses. Au­jourd’hui, la si­tua­tion est dra­ma­tique et les caisses sont dans un état presque vé­gé­ta­tif, sur­vi­vant d’in­jec­tions conti­nues de la part de l’Etat, par­ti­cu­liè­re­ment la Cnrps. Les états fi­nan­ciers des deux caisses (Cnss et Cnrps) montrent une si­tua­tion très grave dans le sens où ils mettent en va­leur une ten­dance né­ga­tive qui, non seu­le­ment confirme le dé­fi­cit en­re­gis­tré au cours des dix der­nières an­nées, mais aus­si qu’il ne cesse de croître dan­ge­reu­se­ment. Elles ne dis­posent plus d’au­cune ré­serve sauf la ga­ran­tie de sol­va­bi­li­té de l’Etat. « Il faut sou­li­gner que la via­bi­li­té éco­no­mique des deux caisses est plus que com­pro­mise et leur si­tua­tion ne ces­ser de pe­ser lour­de­ment sur les fi­nances pu­bliques dé­jà au rouge », af­firme-t-il. Pour mettre fin à cette crise pro­fonde des fi­nances pu­bliques, Ben Romd­hane a pro­po­sé de dire et d’ex­pli­quer la réa­li­té des choses au peuple. Il a, éga­le­ment, re­com­man­dé d’éla­bo­rer une vi­sion in­té­grée pour re­cons­truire l’Etat sur des bases so­lides (en l’oc­cur­rence la confiance) pour ré­ins­tau­rer et res­pec­ter l’ordre et la sé­cu­ri­té qui est la règle d’or pour gui­der le pays vers un ave­nir meilleur.

Dans l’ac­tuel contexte ma­croé­co­no­mique, on ne peut pas par­ler de ré­forme, car les pou­voirs pu­blics sont en train de gé­rer l’ur­gence et n’ont pas le temps de pro­je­ter des me­sures qui peuvent avoir un im­pact struc­tu­rel.

Pour voir le bout du tun­nel, il faut dé­grais­ser le sec­teur pu­blic et pas­ser la re­lève au sec­teur pri­vé qui est l’un des prin­ci­paux mo­teurs de crois­sance dans cette phase dé­li­cate.

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