SIDI MÉ­DIÈN

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE -

DANS LE SE­CRET DE LA MON­TAGNE

QUAND on a dit Sidi Mé­dièn, on n’a pas tout dit. Parce que, des Sidi Mé­dièn, il y en a pour ain­si dire par­tout, en Tu­ni­sie et dans le reste du Magh­reb. Il s’agit, en fait, d’au­tan de points de chute sur le che­min qui condui­sit Chouaïb Ibn Hou­cine al-An­da­lou­ci, alias Sidi Mé­dièn, grand mys­tique mé­dié­val, toute sa vie sur les routes à la re­cherche de la vé­ri­té, et qui pro­fes­sa à Bag­dad, Sé­ville, Cor­doue et Bou­gie avant de s’éteindre du cô­té de Tlemcen, en Al­gé­rie. Rien que dans le pé­ri­mètre au­tour de Tu­nis, on dé­nombre deux Sidi Mé­dièn, l’un, à 44 km de la ca­pi­tale, en di­rec­tion de Mé­jez el-Bab et l’autre, si­tué dans le gou­ver­no­prat de Za­ghouan, entre le chef-lieu et la lo­ca­li­té d’El-Fahs, par la route de Mo­grane et Bir Hli­ma. C’est là que nous al­lons nous rendre. On se trouve donc à un jet de pierre de la ville de Za­ghouan lors­qu’une plaque in­dique la bi­fur­ca­tion, à droite, qui mène au Fahs. On longe les flancs du je­bel sur une di­zaine de ki­lo­mètres avant de croi­ser la plaque qui, sur la gauche, in­dique la di­rec­tion qui conduit à notre ob­jec­tif. La route se­con­daire ser­pente par­mi les cultures quand, au ki­lo­mètre 5,5, un em­bran­che­ment sur une cin­quan­taine de mètres mène au bar­rage col­li­naire de Ri­hane dans le doux bour­don­ne­ment des abeilles dont il se fait un éle­vage in­ten­sif dans des cen­taines de ruches bien ali­gnées face au so­leil. Au dé­clin du jour, cette gent vo­lante forme des ha­los au­tour des ruches qui pro­viennent de toute part, y com­pris de Si­lia­na et du Sa­hel pour faire bu­ti­ner ici leur éle­vage par­mi les arbres frui­tiers et les herbes aro­ma­tiques. En temps de meilleure plu­vio­si­té, le lac (au­jourd’hui à sec) for­mé par ce pe­tit bar­rage au beau mi­lieu d’un cirque en­tou­ré de col­line, offre un spec­tacle très re­po­sant. A par­tir d’ici, le pay­sage change. La pers­pec­tive se ré­tré­cit, le re­lief on­dule en vagues rap­pro­chées et le Za­ghouan perd son ap­pa­rence mo­no­li­thique pour ou­vrir une mul­ti­tude de fe­nêtres sur d’autres re­bon­dis­se­ments. Au ki­lo­mètre huit, au dé­tour de la route qui ser­pente, l’une de ces sur­prises que les cartes rou­tières ne si­gnalent pas : au faîte d’un pi­ton plan­té au mi­lieu d’une dé­pres­sion, se dresse un mau­so­lée an­tique aux al­lures d’une tour de guet. Un peu plus loin, le socle de deux autres édi­fices sem­blables, un de chaque cô­té de la route. Il ne nous reste plus que deux ki­lo­mètres à par­cou­rir et, lors­qu’on n’est plus qu’à quelques di­zaines de mètres de l’ar­ri­vée, alors que nous pour­sui­vons notre es­ca­lade par­mi la vé­gé­ta­tion lui­sante après sa douche au­tom­nale, voi­là que se ré­vèle à

«Une pen­sée neuve: c’est au contraire une pen­sée qui a dû ve­nir à tout le monde, et que quel­qu’un s’avise le pre­mier d’ex­pri­mer». Ni­co­las Boileau Poète et cri­tique lit­té­raire fran­çais - XVIIe siècle.

nous, comme une porte don­nant sur le ciel bleu, l’en­trée de Sidi Mé­dièn, gar­dée, à gauche, par une pe­tite mos­quée et, sur la droite, par l’im­po­sant dôme d’une blanche zaouia as­sou­pie à l’ombre d’un bou­quet de peu­pliers. Sai­sis­sant contact avec un monde sur­gi des pro­fon­deurs de notre his­toire, de notre conscience, de notre âme. C’est ré­sur­gence, en plein nord de dé­cors su­distes : Ta­taouine, Ché­ni­ni ou Ghom­ras­sen. Notre pas­sé amazighe se re­tourne brus­que­ment pour nous faire face et nous re­gar­der droit dans les yeux. Le vil­lage est, comme de bien en­ten­du, construit de pierres liées de la terre bat­tue et en­duite, à l’in­té­rieur des lo­caux, d’un plâtre pro­ve­nant d’un gi­se­ment voi­sin. On nous dit que le vil­lage a été fon­dé par un cer­tain Zlaï­ci dans le voi­si­nage du lieu de re­traite des adeptes de Sidi Mé­dièn qui dut pas­ser et s’ar­rê­ter par ici lors de ses pé­ré­gri­na­tions entre Orient et Oc­ci­dent is­la­miques. Jus­qu’à une cen­taine de fa­milles avaient vé­cu dans ce ha­meau au­jourd’hui pour ain­si dire dé­ser­té par une po­pu­la­tion qui a pré­fé­ré mi­grer plus bas, à Bir Ali Ben Ha­li­ma où les condi­tions de vie et de tra­vail sont meilleures. On nous dit aus­si que la zaouia a été éri­gée il y a près de six siècles et qu’après avoir ser­vi de foyer d’en­sei­gne­ment re­li­gieux, elle a été in­ter­dite de fré­quen­ta­tion par des illu­mi­nés qui ont ar­ra­ché, à l’en­trée du vil­lage, un oli­vier sé­cu­laire (lel­la Zi­tou­na), ob­jet de dé­vo­tions de la po­pu­la­tion qui a au­jourd’hui re­pris en pè­le­ri­nage le che­min de la zaouia. L’an­cienne école pri­maire, dont la fon­da­tion re­monte à l’époque co­lo­niale, a été res­tau­rée par les soins d’une as­so­cia­tion za­ghoua­naise ani­mée par Mo­ha­med Tioui­ri, pion­nier de la spé­léo­lo­gie en Tu­ni­sie, après avoir connu un stade avan­cé de dé­la­bre­ment a été conver­tie en gite à par­tir du­quel ce grand connais­seur des se­crets du mas­sif de Za­ghouan or­ga­nise des ran­don­nées de dé­cou­verte mul­ti­forme, éco­lo­gique et cultu­relle. Une pro­messe de ré­sur­rec­tion de l’en­droit ?

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