DÉ­VE­LOP­PE­MENT TRANS­FRON­TA­LIER

LA DÉCENTRALISATION, PEUT-ELLE ÊTRE LE RE­MÈDE ?

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Me­riem KHDIMALLAH

LES dé­ci­deurs des ré­gions fron­ta­lières sont ap­pe­lés, au­jourd’hui, à com­po­ser avec les ac­teurs éco­no­miques pu­blics ou pri­vés et doivent col­la­bo­rer avec eux se­lon une lo­gique de par­te­na­riat in­ter et in­tra zone fron­ta­lière. Ce type de co­opé­ra­tions trans­fron­ta­lières consti­tue un gage de paix et de dé­ve­lop­pe­ment puis­qu’il fa­vo­rise l’ac­crois­se­ment des échanges et l’émer­gence d’in­no­va­tions. La dy­na­mique des zones trans­fron­ta­lières est en­traî­née prin­ci­pa­le­ment par la proxi­mi­té cultu­relle de part et d’autre de la fron­tière plu­tôt que par l’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale. A cet égard, la décentralisation ren­for­ce­ra la dy­na­mique éco­no­mique et cultu­relle de ces zones, con­trai­re­ment aux struc­tures trans­fron­ta­lières ins­tau­rées par le centre qui sont, par mo­ments, ju­gées comme étant des co­quilles vides.

DY­NA­MIQUES FRON­TA­LIÈRES ET DÉ­VE­LOP­PE­MENT RÉ­GIO­NAL

Les zones trans­fron­ta­lières ter­restres de la Tu­ni­sie avec l’Al­gé­rie et la Li­bye concentrent 4,6% du to­tal de la po­pu­la­tion, 5,75% de la po­pu­la­tion au chô­mage, 2,47% du to­tal des uni­tés de pro­duc­tion et 3,42% de l’en­semble des bé­né­fi­ciaires de contrats de po­li­tiques ac­tives d’em­ploi. La di­ver­si­té et l’abon­dance de ri­chesses du cô­té al­gé­rien pour­raientt consti­tuer une op­por­tu­ni­té pour la po­pu­la­tion fron­ta­lière tu­ni­sienne. Oc­cu­pées par 420 550 ha­bi­tants, soit en­vi­ron 1% de la po­pu­la­tion al­gé­rienne, ces zones pour­raient bé­né­fi­cier du sa­voir-faire tu­ni­sien dans le do­maine tou­ris­tique, sur­tout que ces ré­gions sont do­tées d’un po­ten­tiel tou­ris­tique consi­dé­rable. La si­tua­tion est si­mi­laire du cô­té li­byen, où on dé­nombre 71.256 ha­bi­tants soit 1,11% de la po­pu­la­tion to­tale li­byenne. Cette zone est do­tée de res­sources ma­ri­times et de nom­breux pro­duits na­tu­rels (telles les roches car­bo­na­tées). La décentralisation per­met, même en par­tie, de réus­sir la mise en oeuvre des conven­tions dé­jà si­gnées no­tam­ment avec l’Al­gé­rie, et ce, à tra­vers un en­ga­ge­ment des au­to­ri­tés au ni­veau lo­cal et ré­gio­nal à le­ver toutes les con­traintes aux­quelles sont confron­tés les opé­ra­teurs éco­no­miques pour don­ner un coup d’ac­cé­lé­ra­teur à la co­opé­ra­tion entre les pays. Des pro­po­si­tions ont été faites aus­si pour ins­ti­tuer des cartes de pas­sage des fron­tières au pro­fit des opé­ra­teurs les tra­ver­sant ré­gu­liè­re­ment dans les deux sens ou en­core cette pro­po­si­tion de fa­ci­li­ter le ju­me­lage des com­munes fron­ta­lières, res­pon­sa­bi­li­ser et im­pli­quer les po­pu­la­tions lo­cales. Il s’agit, éga­le­ment, de mettre à la dis­po­si­tion des opé­ra­teurs des deux cô­tés d’une base de don­nées sur les op­por­tu­ni­tés d’in­ves­tis­se­ment et sur les pro­duits à com­mer­cia­li­ser et d’ins­tau­rer un dis­po­si­tif en ligne pour les for­ma­li­tés des douanes. Par­mi les autres pro­po­si­tions, la mise en route de la stra­té­gie At­las, lan­cée par l’Iace en 2015, vi­sant le ren­for­ce­ment de la com­mu­ni­ca­tion à l’adresse des ci­toyens des zones fron­ta­lières, et ce, en iden­ti­fiant des «fa­ci­li­ta­teurs trans­fron­ta­liers» afin de fa­vo­ri­ser les con­tacts entre les ac­teurs so­cioé­co­no­miques des com­mu­nau­tés fron­ta­lières. En­fin, il faut s’en­ga­ger dans des pro­jets d’amé­na­ge­ment des postes fron­ta­liers pour y créer des zones d’in­ves­tis­se­ment dans le com­merce et les ser­vices.

DE BEAUX OB­JEC­TIFS MAIS... AVEC QUELS MOYENS ?

Pour at­teindre tous ces ob­jec­tifs et bé­né­fi­cier d’une décentralisation au pro­fit du dé­ve­lop­pe­ment des zones fron­ta­lières, il faut pas­ser par deux ca­naux : le dé­ve­lop­pe­ment de chaînes de va­leur lo­cales et la co­pro­duc­tion. Pour le pre­mier, les zones trans­fron­ta­lières sont sou­vent na­tu­rel­le­ment ho­mo­gènes, ce qui re­pré­sente un atout dans le sens où la po­pu­la­tion lo­cale est fa­mi­lia­ri­sée avec cet en­vi­ron­ne­ment na­tu­rel. Le

co­dé­ve­lop­pe­ment peut être as­su­ré en pro­mou­vant la chaîne de va­leur agri­cole ou ar­ti­sa­nale, voire ma­nu­fac­tu­rière. Plu­sieurs op­por­tu­ni­tés peuvent être iden­ti­fiées à cet égard. Dans ce contexte et étant don­né les atouts et les spé­ci­fi­ci­tés des dif­fé­rentes zones trans­fron­ta­lières évo­quées plus haut, la va­lo­ri­sa­tion des plantes mé­di­ci­nales et aro­ma­tiques, du bois des fo­rêts, l’éle­vage et l’ex­ploi­ta­tion de la ri­chesse mi­nière peuvent consti­tuer un atout pour le dé­col­lage de ces zones. Le dé­ve­lop­pe­ment in­ter et in­tra zone de la chaîne de va­leur de cha­cun de ces pro­duits est tri­bu­taire de l’im­pli­ca­tion de la po­pu­la­tion lo­cale, qui est elle-même tri­bu­taire des dé­ci­sions po­li­tiques cen­tra­li­sées jus­qu’à au­jourd’hui. A cet égard, la décentralisation des dé­ci­sions peut consti­tuer un re­mède au pou­voir cen­tra­li­sé et per­mettre de li­bé­rer les éner­gies des po­pu­la­tions de ces ré­gions.Ce dé­ve­lop­pe­ment est éga­le­ment tri­bu­taire de la co­or­di­na­tion et de la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale soit au ni­veau cen­tral, soit au ni­veau ré­gio­nal, voire lo­cal, sous formes de ju­me­lage, de par­te­na­riat, de ren­contres pé­rio­diques. A tra­vers la décentralisation du pou­voir, on peut aus­si, à ce ni­veau, as­sis­ter à l’émer­gence de nou­velles struc­tures com­munes pour les di­verses zones trans­fron­ta­lières qui peuvent re­vê­tir la forme de «conseils de zones trans­fron­ta­lières». Ces conseils, com­po­sés de re­pré­sen­tants lo­caux des sec­teurs pri­vé, pu­blic et de la société ci­vile des deux pays, au­ront comme mis­sion prin­ci­pale de sié­ger pé­rio­di­que­ment et al­ter­na­ti­ve­ment de chaque cô­té de la fron­tière pour ré­soudre les pro­blèmes quo­ti­diens des po­pu­la­tions fron­ta­lières (trans­port, mo­bi­li­té des per­sonnes …) et de pro­po­ser des mé­ca­nismes de dé­ve­lop­pe­ment ter­ri­to­rial.Mais il est à si­gna­ler que l’in­clu­sion fi­nan­cière et le fi­nan­ce­ment de la chaîne de va­leur lo­cale consti­tuent le point no­dal de toutes les opé­ra­tions dans la chaîne (four­ni­tures, pro­duc­tion, trans­for­ma­tion, vente…). C’est l’en­semble des flux de fonds vers et entre les maillons de la chaîne. Ces flux sont ex­pri­més en termes de pro­duits et ser­vices fi­nan­ciers et d’ap­pui le long de la chaîne. Ils concernent le fi­nan­ce­ment di­rect des be­soins d’in­ves­tis­se­ment pour réa­li­ser des ventes, four­nir des pro­duits, ré­duire les risques ou ren­for­cer l’ef­fi­cience au sein de la chaîne et amé­lio­rer ain­si sa crois­sance et sa pé­ren­ni­té. A ce ni­veau, la décentralisation pour­rait aus­si ai­der à sur­mon­ter les ques­tions liées aux fi­nan­ce­ments si elle s’ac­com­pagne d’une réelle dé­con­cen­tra­tion pour ac­com­pa­gner la prise de dé­ci­sions d’at­tri­bu­tion ou de dé­blo­cage de fonds au ni­veau lo­cal sans avoir à prendre l’aval du pou­voir cen­tral qui tarde tou­jours à ve­nir. Ain­si, l’in­clu­sion fi­nan­cière est une condi­tion sine qua non du dé­ve­lop­pe­ment de la chaîne de va­leur à l’échelle ré­gio­nale. Pour le dé­ve­lop­pe­ment de la co­pro­duc­tion, les au­to­ri­tés lo­cales, en col­la­bo­ra­tion avec leurs ho­mo­logues al­gé­riens ou li­byens, peuvent créer une struc­ture trans­fron­ta­lière sous la forme d’un «grou­pe­ment d’in­té­rêt éco­no­mique». Cette struc­ture ac­com­pa­gne­rait les en­tre­prises de tous les sec­teurs éco­no­miques dans leurs dé­marches. Elle im­pulse, co­or­donne les pro­jets trans­fron­ta­liers et joue le rôle de mé­dia­teur entre les en­tre­prises de chaque cô­té de la fron­tière pour dé­ve­lop­per leur po­ten­tiel trans­fron­ta­lier. Il s’agit d’ex­pé­ri­men­ter des «pôles de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique fron­ta­liers», zones éco­no­miques à sta­tut fis­cal et so­cial spé­ci­fique, au­tour de pôles éco­no­miques à fort ef­fet de le­vier (port et aé­ro­port de Ta­bar­ka, port de Zar­zis, aé­ro­port de To­zeur-Nef­ta). Les ser­vices de l’Etat, les of­fices et les agences de dé­ve­lop­pe­ment mis en place et/ou à mettre en place doivent mieux va­lo­ri­ser les atouts éco­no­miques des zones fron­ta­lières, no­tam­ment les atouts des zones à sta­tut spé­ci­fique. Ain­si, la res­pon­sa­bi­li­sa­tion des po­pu­la­tions, en leur confiant la ges­tion des af­faires lo­cales dans le cadre de la décentralisation du pou­voir, ou­vri­ra cer­tai­ne­ment de nou­velles op­por­tu­ni­tés à ces zones et per­met­tra de dé­bou­cher sur de nou­velles formes de co­dé­ve­lop­pe­ment.

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