EN­TRE­TIEN AVEC MALEDH MARRAKCHI, EN­SEI­GNE­MENT DE L’IN­TEL­LI­GENCE AR­TI­FI­CIELLE À L'ENIT DE­MAIN, C’EST AU­JOURD’HUI

EN­TRE­TIEN AVEC MALEDH MARRAKCHI, EN­SEI­GNANT DE L'IN­TEL­LI­GENCE AR­TI­FI­CIELLE À L'ENIT

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Ta­har AYA­CHI

Maledh Marrakchi est consi­dé­ré comme l’un des pion­niers de l’en­sei­gne­ment de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA) en Tu­ni­sie, dis­ci­pline qu’il dis­pense de­puis 1980 à l’Ecole na­tio­nale d’in­gé­nieurs de Tu­nis. A cô­té de la re­cherche et du conseil, M. Marrakchi dé­ploie une in­tense ac­ti­vi­té de lob­bying pour pro­mou­voir une science ap­pe­lée à ré­gir notre exis­tence dans un ave­nir très rap­pro­ché et pour an­ti­ci­per sur les chan­ge­ments qu’in­dui­ra l’avè­ne­ment d’une ère qui au­ra des in­ci­dences di­rectes sur l’éco­no­mie, l’em­ploi, l’en­sei­gne­ment, bref sur le cours quo­ti­dien de notre exis­tence. Un plai­doyer pour une prise de conscience ur­gente d’en­jeux ma­jeurs au­jourd’hui dé­jà à l’ordre du jour.

POUR COM­MEN­CER, COMMENT DÉ­FI­NIR L’IN­TEL­LI­GENCE AR­TI­FI­CIELLE ?

L’un des fon­da­teurs de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA), Mar­vin Mins­ky, la dé­fi­nis­sait comme étant « la construc­tion de pro­grammes in­for­ma­tiques qui s’adonnent à des tâches qui sont, pour l’ins­tant, ac­com­plies de fa­çon plus sa­tis­fai­sante par des êtres hu­mains car elles de­mandent des pro­ces­sus men­taux de haut ni­veau tels que l’ap­pren­tis­sage per­cep­tuel, l’or­ga­ni­sa­tion de la mé­moire et le rai­son­ne­ment cri­tique », un sys­tème ca­pable de dis­po­ser de per­for­mances équi­va­lentes à celles de l’homme dans les as­pects les plus nobles de ses ac­ti­vi­tés cé­ré­brales.

DANS QUEL BUT ?

Si on re­garde l’his­toire, on trouve que la pré­oc­cu­pa­tion ini­tiale de cette dis­ci­pline fon­dée au mi­lieu du siècle der­nier était celle de re­pro­duire le com­por­te­ment hu­main dans le do­maine des jeux. Une ma­chine se­rait-elle ca­pable de battre un être hu­main dans les jeux, no­tam­ment ceux de stra­té­gie ? Hans Ber­li­ner, doc­teur en in­for­ma­tique et grand joueur d’échecs, s’est mis, dans les an­nées 50, à construire des pro­grammes de jeux de so­cié­té ca­pables de battre un être hu­main. Le temps pas­sant, il s’est avé­ré que non seule­ment c’était pos­sible mais peut même être dé­pas­sé. En 1997, on croyait avoir pul­vé­ri­sé un mur sur cette voie lorsque le pre­mier pro­gramme a réus­si à ga­gner une par­tie d’échecs contre le cham­pion du monde de l’époque Gar­ry Kas­pa­rov.

DANS UN SENS, L’AVEN­TURE A COM­MEN­CÉ COMME UN JEU ET LA CRÉA­TION A DÉ­PAS­SÉ LES AM­BI­TIONS PRE­MIÈRES ?

L’ap­pé­tit vient en man­geant. Ce­la a com­men­cé avec les jeux mais les consi­dé­ra­tions éco­no­miques ont pris le pas sur le seul amu­se­ment. Et, des jeux, jus­qu’au plus dif­fi­cile d’entre eux, le jeu de go, on est pas­sé à des cons­truc­tions plus sa­vantes, plus «utiles» comme la ro­bo­ti­sa­tion. Ce­la s’est ma­ni­fes­té très tôt dans le do­maine de la mé­de­cine, avec l’ap­pa­ri­tion d’ap­pli­ca­tions pour le diag­nos­tic dans les an­nées 70/80.

LA CONQUÊTE A DONC ÉTÉ SEGMENTAIRE…

Oui. Au dé­but, on ne sa­vait pas créer une in­tel­li­gence trans­ver­sale. Puis c’est ar­ri­vé pe­tit à pe­tit et on a com­men­cé à faire mi­grer cer­taines com­pé­tences de fa­çon à par­faire les ca­pa­ci­tés dans d’autres seg­ments.

LE DÉ­VE­LOP­PE­MENT D’UNE TELLE AC­TI­VI­TÉ PRÉSUPPOSE L’EXIS­TENCE D’UNE IN­FRA­STRUC­TURE. DE QUELLE NA­TURE EST-ELLE DANS L’IA ?

On ne sau­rait par­ler d’IA sans par­ler d’in­for­ma­tique, de Tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion (TIC). L’in­for­ma­tique est la science de base sur la­quelle s’ap­puie l’IA. Donc, dans ce do­maine, on n’a pas be­soin de pé­trole ni de ri­chesses mi­nières ; on a sur­tout be­soin d’in­tel­li­gence hu­maine, de gens ca­pables d’in­ves­tir ce do­maine-là, de tra­vailler et de dé­pas­ser les li­mites de ce qu’on sait faire pour al­ler tou­jours plus loin. La seule «in­fra­struc­ture» dont on a be­soin, ce sont des res­sources hu­maines qua­li­fiées et un mi­ni­mum d’équi­pe­ment in­for­ma­tique, en par­ti­cu­lier les or­di­na­teurs. Les tech­niques ont be­soin de tou­jours plus de don­nées, ce qu’on ap­pelle les tech­niques d’ap­pren­tis­sage ar­ti­fi­ciel.

OÙ EN EST -ON EN TU­NI­SIE DANS TOUT CE­LA ?

La Tu­ni­sie a tous les in­gré­dients pour ne pas être un lea­der mais pour se po­si­tion­ner dans ce do­maine-là. Les hommes sont là, les ma­chines sont dis­po­nibles, les TIC aus­si. Il faut à pré­sent se mettre à consti­tuer des gi­se­ments de don­nées. In­ves­tir dans la don­née est un im­pé­ra­tif stra­té­gique. C’est avec des don­nées qu’on peut dé­ve­lop­per des in­tel­li­gences ar­ti­fi­cielles de plus en plus per­for­mantes.

SUR LE TER­RAIN, OÙ EN SOMMES-NOUS ?

Nous avons des star­tups qui se dé­ve­loppent dans le do­maine de l’IA. Nous avons des la­bos de re­cherche avec quelques cher­cheurs qui tra­vaillent dans ce do­maine-là. Ce qui manque, c’est que la mayon­naise prenne avec ces in­gré­dients. Il fau­drait qu’on en ait la vo­lon­té po­li­tique, qu’on se fixe l’IA comme ob­jec­tif na­tio­nal prio­ri­taire. L’éco­sys­tème au­tour des star­tups doit être dé­ve­lop­pé.

IL FAU­DRAIT DONC UNE INS­TANCE, UNE STRUC­TURE POUR PRENDRE EN CHARGE CETTE MIS­SION ?

Il y a des pays qui ont mis sur pied car­ré­ment des agences, des struc­tures of­fi­cielles dé­diées à ce do­maine. Pour­quoi ? Parce qu’ils créent l’or­gane avant même de s’as­si­gner des ob­jec­tifs dans le do­maine de l’IA. Ce sont ces ins­tances qui fixent la stra­té­gie dans ce do­maine. Chez nous, on pour­rait peut-être com­men­cer par un clus­ter, un es­pace où les star­tups qui tra­vaillent sur l’IA puissent se re­grou­per et pro­cé­der à des échanges pour faire fruc­ti­fier leurs re­cherches et leurs ap­pli­ca­tions et ca­pi­ta­li­ser, créer des sy­ner­gies au­tour des ap­pli­ca­tions et de l’IA.

IL N’Y EN A POINT EN TU­NI­SIE ?

Pas en tant que telles. Il y a des parcs tech­no­lo­giques qui ne sont pas spé­cia­li­sés dans l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Je peux évo­quer le clus­ter au­tour de la mé­ca­tro­nique de Sousse, un autre qui est en train de se dé­ve­lop­per du cô­té

de Sfax au­tour de tout ce qui est ap­pli­ca­tion des TIC à la san­té. Je ver­rai bien un clus­ter au­tour de tout ce qui est jeunes pousses et en­tre­prises star­tups pour se re­grou­per au­tour de l’IA. A cet égard, l’exemple de la Chine dans sa dé­marche pour la conquête de l’IA est édi­fiant. Ce pays, nous le sa­vons, est le nu­mé­ro deux mon­dial sur le plan éco­no­mique. Elle a dé­ci­dé de créer un parc dé­dié à l’IA. Elle a adop­té une stra­té­gie avec, pour ob­jec­tif, de de­ve­nir le lea­der mon­dial en IA en 2025. C’est une dé­ci­sion po­li­tique avant d’être l’abou­tis­se­ment d’un pro­ces­sus scien­ti­fique.

TOUTE PRO­POR­TION GAR­DÉE, UN TEL PÔLE POUR­RAIT ÊTRE INS­TI­TUÉ EN TU­NI­SIE…

Ab­so­lu­ment. Une ini­tia­tive de la part des pou­voirs pu­blics pour im­pul­ser la mise sur pied d’un tel clus­ter se­rait la bien­ve­nue et don­ne­rait une grande vi­si­bi­li­té à ces star­tups qui ont bien be­soin d’être re­con­nues en tant que telles et ce­la per­met­trait de mon­trer le che­min à d’autres et de dé­ve­lop­per une éco­no­mie au­tour de ces ac­ti­vi­tés.

UNE ÉCO­NO­MIE IM­MA­TÉ­RIELLE ?

A la base im­ma­té­rielle mais elle pour­rait se dé­cli­ner dans un ha­billage ma­té­riel. On parle au­jourd’hui, par exemple, des as­sis­tants à l’hu­main. Ce sont des in­tel­li­gences ar­ti­fi­cielles, à la base, quelque chose d’im­ma­té­riel : des al­go­rithmes, etc. ; mais, pour être opé­ra­tion­nels, ils doivent être ha­billés en sys­tème hu­ma­noïdes, ca­pables de se dé­pla­cer, d’ef­fec­tuer des tâches pra­tiques. On parle aus­si d’un équi­pe­ment qui est ca­pable d’in­ter­agir en lan­gage na­tu­rel, ce qu’on ap­pelle ob­jets in­ter­con­nec­tés qui vont meu­bler notre en­vi­ron­ne­ment et le prendre en charge en par­tie.

CETTE «IN­DUS­TRIE» POUR­RAIT-ELLE CONSTI­TUER UNE FORME DE RAC­COUR­CI SUR LA VOIE DU DÉ­VE­LOP­PE­MENT ÉCO­NO­MIQUE ?

Tout le monde s’ac­corde à dire que l’IA est en train de consti­tuer une rup­ture dans beau­coup de mo­dèles or­ga­niques et dans les mo­dèles éco­no­miques. Juste pour ci­ter un chiffre : en 2017, l’ac­crois­se­ment des in­ves­tis­se­ments en IA a été de l’ordre de 57% à l’échelle mon­diale. Au­jourd’hui, les fonds d’in­ves­tis­se­ments, les grandes en­tre­prises s’orientent vers l’IA. Des pro­fes­sions voient que leur mé­tier va de­voir s’or­ga­ni­ser au­tre­ment. C’est le cas des banques, des as­su­rances, de la dis­tri­bu­tion. Ce sont des do­maines qui vont être bou­le­ver­sés par l’IA. Il y aus­si les en­tre­prises spé­cia­li­sées dans les TIC qui voient dans l’IA une op­por­tu­ni­té consi­dé­rable pour un dé­ve­lop­pe­ment qui va être très por­teur dans les an­nées à ve­nir en

UN GRAND CHAN­TIER S’OUVRE DONC SUR LA PLA­NÈTE ET DANS LE­QUEL NOUS DE­VRIONS TROU­VER UNE PLACE ?

Pour un pays comme la Tu­ni­sie, c’est une op­por­tu­ni­té qu’il ne faut pas lais­ser pas­ser. Nous avons tous les in­gré­dients pour être dans ce train-là. Il ne faut pas le ra­ter. Nous sommes au seuil de mu­ta­tions très im­por­tantes. Si notre pays sou­haite se po­si­tion­ner dans ce monde en tant qu’ac­teur et non pas seule­ment en tant que consom­ma­teur, nous avons tout in­té­rêt à nous in­ves­tir dans l’IA. On peut, à cet égard, ci­ter l’exemple d’un pays aux di­men­sions proches des nôtres : la Fin­lande, qui a réus­si à se po­si­tion­ner pré­co­ce­ment comme ac­teur im­por­tant dans le do­maine des TIC, no­tam­ment avec le fa­meux té­lé­phone mo­bile de marque No­kia. Pour ce­la, elle a dis­po­sé de deux atouts ma­jeurs : une qua­li­té su­pé­rieure de ses res­sources hu­maines grâce à un sys­tème d’en­sei­gne­ment très per­for­mant et une éco­no­mie bien pla­cée dans les TIC. Si un pays manque d’être un ac­teur dans ce do­maine, il va de­voir su­bir d’une ma­nière ou d’une autre la pré­pon­dé­rance crois­sante de l’IA. Donc, mieux vaut an­ti­ci­per pour pro­fi­ter au maxi­mum des re­tom­bées de l’IA. Si­non, nous al­lons au-de­vant de graves pro­blèmes. L’IA va im­pac­ter de fa­çon consi­dé­rable nombre de mé­tiers. Ce­la au­ra des consé­quences non né­gli­geables sur l’em­ploi, et ce­la dans des dé­lais tout à fait pré­vi­sibles. La gé­né­ra­tion qui va ar­ri­ver sur le mar­ché de l’em­ploi dans une di­zaine d’an­nées va se re­trou­ver face à la dis­pa­ri­tion de plus de 60% des mé­tiers au­jourd’hui en­core pra­ti­qués et les mé­tiers qui leur se­ront pro­po­sés n’existent pas en­core de nos jours. Qu’a-ton pré­pa­ré pour cette gé­né­ra­tion ? Une autre in­ci­dence ma­jeure de ce chan­ge­ment : l’im­pact qu’il au­ra sur notre vé­cu quo­ti­dien avec l’ap­pa­ri­tion d’équi­pe­ments do­mes­tiques in­tel­li­gents. Au­jourd’hui, quel­qu’un qui ne sau­rait pas ma­ni­pu­ler un té­lé­phone por­table est for­te­ment han­di­ca­pé. Que dire, de­main, face à quel­qu’un qui ne se­rait pas en me­sure d’in­té­grer dans son en­vi­ron­ne­ment la pré­sence de l’IA dans l’im­mo­bi­lier, dans les trans­ports ou dans la dis­tri­bu­tion ?

C’EST ICI UN AUTRE CHAN­TIER, IN­TERNE CE­LUI-LÀ.

Il y a ur­gence de se mettre à la tâche. Il y a un tra­vail tous azi­muts à en­tre­prendre sans dé­lai, no­tam­ment au ni­veau de l’en­sei­gne­ment qui se­ra im­pac­té dans son con­te­nu et dans la mé­thode de sa trans­mis­sion. ma­tière de dé­ve­lop­pe­ment et de crois­sance éco­no­mique.

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