«Les Ber­bères, une culture en ré­sis­tance»

Le pho­to­graphe al­gé­rien Fe­rhat Bouda nous em­mène à la dé­cou­verte de la culture ber­bère, la plus an­cienne d’Afrique du Nord, mais aus­si l’une des plus mé­con­nues et des plus me­na­cées. Son ex­po­si­tion «Les Ber­bères du Ma­roc, une culture en ré­sis­tance» est pré

La Presse (Tunisia) - - CULTURE -

Fe­rhat Bouda, vous êtes né en Ka­by­lie et vous ap­par­te­nez au peuple ama­zigh qu’on ap­pelle en Oc­ci­dent sou­vent les Ber­bères. Les Ber­bères qui vivent de­puis des mil­lé­naires dans les pays du Magh­reb et dans le Sa­ha­ra ont leur propre culture, leur propre langue, mais leur iden­ti­té est constam­ment me­na­cée par des pro­ces­sus d’as­si­mi­la­tion, d’ara­bi­sa­tion. Pour­quoi avez-vous choi­si le langage de la pho­to­gra­phie pour dé­fendre votre peuple et votre culture ?

La pho­to­gra­phie, c’était un simple ha­sard. Je quit­tais l’Al­gé­rie en 2000 et j’ai dé­cou­vert la pho­to­gra­phie en 2001. Mais pen­dant cette pé­riode, je m’in­té­res­sais plus à la tech­nique de la pho­to­gra­phie. Si­non, je n’ai pas choi­si de tra­vailler sur les Ber­bères. J’ai dé­jà com­men­cé bien avant. Quand on était au ly­cée, on les dé­fen­dait, on or­ga­ni­sait des confé­rences, des dé­bats…

Pour dé­fendre no­tam­ment l’en­sei­gne­ment de la langue ama­zi­ghe

Les en­fants non sco­la­ri­sés pris sur le vif par l’ob­jec­tif du pho­to­graphe

dans les écoles ?

Voi­là, après, j’ai fait du théâtre. Je me suis dit aus­si que c’est une ma­nière de s’ex­pri­mer. Donc le des­sin, la pein­ture… J’ai cher­ché l’idée de faire quelque chose sur cette langue. Après, j’ai dé­ci­dé de faire fi­na­le­ment de la pho­to­gra­phie pour ra­con­ter ce

Au Fes­ti­val Vi­sa pour l’image, vous pré­sen­tez vos pho­tos prises au Ma­roc, où les Ber­bères sont par­ti­cu­liè­re­ment nom­breux. Et vous êtes al­lé dans deux vil­lages ber­bères du Haut-At­las, à 2 000 mètres d’al­ti­tude, pour nous pré­sen­ter ces ma­gni­fiques pho­tos. Comment

vivent ces gens ?

J’ai es­sayé de choi­sir des en­droits qui ne sont pas in­fluen­cés par d’autres cultures, qui ne sont pas in­fluen­cés par la glo­ba­li­sa­tion. Pour moi, c’est un voyage dans le pas­sé. Je vou­lais re­dé­cou­vrir ou bien dé­cou­vrir ce que je ne connais pas dans cette culture. Comment elle était avant. Donc c’est comme ça que j’ai choi­si, en fait, des ré­gions au Ma­roc. Je ne sa­vais pas qu’elles exis­taient avant de par­tir. J’ar­rive, je de­mande s’il y a des gens qui vivent un peu loin de tout. Il y a des va­leurs, il y a une culture, il y a toute une tra­di­tion. Donc, j’es­saie de voir ce qu’il en reste. J’es­saie de voir comment ils vivent et de le mon­trer au monde.

Qu’est-ce que vous ap­pré­ciez dans leur fa­çon de vivre, dans leur culture, dans leurs tra­di­tions ? Qu’est-ce qui est le plus pré­cieux pour vous ? Il y a la to­lé­rance. Les Ber­bères ne se sont ja­mais en­tre­tués sur la re­li­gion. Il y a des vil­lages où on trouve trois re­li­gions. Ils co­ha­bitent, ils vivent en­semble !

Parce qu’ils peuvent être mu­sul­mans, chré­tiens… ?

Ils peuvent être mu­sul­mans, juifs, chré­tiens. Si je ra­conte juste sur la Ka­by­lie, il y a des non-re­li­gieux, des re­li­gieux, des chré­tiens, des mu­sul­mans. Il n’y a au­cun pro­blème. Et on sou­haite que ça reste comme ça. Donc, pour moi, c’est très im­por­tant. Dans ce monde où l’on vit au­jourd’hui, il n’y a pas de to­lé­rance. On est dans un monde où on nous de­mande la re­li­gion. Pour­quoi ? Chez ces po­pu­la­tions ça n’existe pas ! On s’en fout !

Il n’y a pas de pro­blèmes ?

Il n’y a pas de pro­blèmes. Il y a aus­si le res­pect de la femme. Il y a cette dé­mo­cra­tie en fait. C’est des dé­mo­cra­ties gé­né­ra­le­ment re­pré­sen­ta­tives. Chaque fa­mille a sa part dans la com­mu­nau­té, dans le vil­lage. On a notre propre sys­tème, notre propre dé­mo­cra­tie, notre propre mode de vie, tout sim­ple­ment.

Vous ve­nez de par­ler des femmes. Il y a beau­coup de femmes sur vos pho­tos. On a l’im­pres­sion que la femme oc­cupe une place cen­trale dans la culture ber­bère. Moi-même, j’ai été éle­vé par deux femmes. Presque dans toutes les fa­milles de ces ré­gions, les hommes migrent, à l’in­té­rieur de leur pays ou bien à l’ex­té­rieur. Ils aident leurs fa­milles fi­nan­ciè­re­ment. Donc la femme, c’est elle la gar­dienne de cette culture. C’est elle qui éduque, c’est elle qui a te­nu réel­le­ment cette culture.

Il y a aus­si des en­fants qui sou­vent ne vont pas à l’école parce qu’il n’y a pas d’école, il n’y a pas de dis­pen­saire. Sou­vent, il n’y a pas d’élec­tri­ci­té dans ces vil­lages que vous avez vi­si­tés. J’ai vi­si­té des ré­gions où il y a des po­pu­la­tions ou­bliées. Après, je pense que ce n’est pas les moyens qui manquent pour ces pays. Nous sommes au XXIe siècle… Un ga­min mé­rite d’être à l’école, d’être soi­gné. On ne peut pas faire des écoles ou des dis­pen­saires à chaque coin d’un pays, mais il y a des sys­tèmes. On peut créer un sys­tème d’in­ter­nat pour les en­fants. Il y a des pe­tits dis­pen­saires, ça ne coûte pas des mil­lions. Ces po­pu­la­tions sont ou­bliées, igno­rées.

Et pour­tant, de­puis plus de 2.000 ans elles gardent leur culture, leurs tra­di­tions. Avez-vous l’im­pres­sion que cette culture est plus me­na­cée au­jourd’hui qu’au­tre­fois ? Si on ne prend pas en charge cette culture, si on ne l’in­tègre pas dans les nou­veaux mé­dias, comme in­ter­net, si on ne sauve pas le sys­tème so­cial de ces po­pu­la­tions, c’est leur dis­pa­ri­tion. Si on n’en­seigne pas la langue ou juste comme ça existe au­jourd’hui… Je vois l’of­fi­cia­li­sa­tion en Afrique du Nord, c’est de la poudre aux yeux !

La langue ber­bère est re­con­nue of­fi­ciel­le­ment aux cô­tés de l’arabe en Al­gé­rie et de­puis 2011 au Ma­roc, mais ce­la seule­ment en théo­rie… Voi­là. On l’en­seigne, mais on ne tra­vaille pas avec.

Dans les tri­bu­naux, dans les écoles, dans les ad­mi­nis­tra­tions, il y a tou­jours l’arabe qui est uti­li­sé. Par­fois même, c’est le fran­çais tout court. Le la­tin est par­ti. Toutes les langues vont par­tir si on ne les uti­lise pas. Il y a aus­si cette me­nace. Par exemple, toute une grande ci­vi­li­sa­tion, comme les Pha­raons n’existe plus au­jourd’hui. Le ber­bère existe en­core ! C’est un tré­sor qu’on doit pré­ser­ver !

(RFI)

que je vou­lais, ce qui tour­nait dans ma tête.

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