« La Tu­ni­sie souffre : son tré­sor gît sous ses pieds »

Eco­no­miste à la fois ré­pu­té et dis­cret, l’ex-di­ri­geant de Ni­da Tou­nès, Mahmoud Ben Romd­hane, se dis­tingue par ses ana­lyses éco­no­miques ri­gou­reuses. Dans cette in­ter­view, c’est un scé­na­rio ca­tas­trophe proche du spectre grec qu’il brosse de la si­tua­tion act

La Presse (Tunisia) - - LA UNE - Pro­pos re­cueillis par Ol­fa BELHASSINE

«Le gou­ver­ne­ment ne met pas la vé­ri­té toute crue sur la table», es­time Mahmoud Ben Romd­hane. Au lieu de pré­tendre qu’il y a des signes de fré­mis­se­ment et de sor­tie de crise, il faut dire : «De­vant nous le spectre grec si nous ne nous met­tons pas à tra­vailler et à re­cons­truire notre pays»

Au­cun Etat ne peut main­te­nir une éco­no­mie en ac­ti­vi­té sans as­su­rer l’équi­libre de ses fi­nances pu­bliques et ce­lui de ses échanges ex­té­rieurs, sa ba­lance des paie­ments. Nous en sommes à la sep­tième an­née consé­cu­tive avec des dé­fi­cits pu­blics et des dé­ci­fits cou­rants ap­pro­chant les 8 à 9% du PIB. Au-de­là des de­mandes du FMI, la règle du bon sens dit qu’il faut ré­équi­li­brer nos comptes

Au­jourd’hui, beau­coup de per­sonnes re­grettent les 5 % de crois­sance du ré­gime de Ben Ali. La Tu­ni­sie vi­vait-elle vrai­ment une sorte de « mi­racle éco­no­mique » à la fin de l’an­née 2010?

Avec ses 5 à 5,2% de crois­sance, la Tu­ni­sie n’a pas réa­li­sé un mi­racle éco­no­mique, mais elle se si­tuait dans le pe­lo­ton qui se trou­vait im­mé­dia­te­ment après le groupe de pays asia­tiques qui l’ont réa­li­sé. Ceux-ci se dis­tin­guaient par un taux de crois­sance éva­lué à près de 10%. A l’ex­cep­tion des éco­no­mies per­for­mantes d’Asie, la crois­sance a été su­pé­rieure en Tu­ni­sie à celle de la mé­diane de toutes les ré­gions, y com­pris les pays de l’Ocde. Il ne faut pas ou­blier qu’à l’in­dé­pen­dance, nous étions un peuple en haillons, anal­pha­bètes à plus de 90%, les lo­ge­ments rac­cor­dés à l’eau cou­rante ne re­pré­sen­taient que 15% des lo­ge­ments. Et voi­là que nous ac­com­plis­sons, en l’es­pace de moins de trente ans, un pro­grès im­mense, des chan­ge­ments de so­cié­té et sur­tout une ré­vo­lu­tion dé­mo­gra­phique, l’une des plus ra­pides dans le monde, dans le res­pect des femmes, contrai­re­ment à ce qui s’est pas­sé en Chine. D’autre part, entre 1957 à 2009, le PIB a été mul­ti­plié par près de 13,7%. Certes, nous étions ca­pables d’at­teindre les 7% de crois­sance. Mais les pers­pec­tives étaient blo­quées, on al­lait tout droit vers l’im­passe éco­no­mique. Car nous étions ti­rés vers l’ar­rière par un ré­gime po­li­tique au­to­ri­taire, mar­qué par la cor­rup­tion, les gas­pillages, le dé­li­te­ment des ins­ti­tu­tions, le non-res­pect de la règle de droit…

Qu’est-ce qui s’est pas­sé à la suite de la ré­vo­lu­tion pour que les in­di­ca­teurs éco­no­miques soient tous au rouge sept ans après le sou­lè­ve­ment des Tu­ni­siens ?

Les bou­le­ver­se­ments po­li­tiques qu’a con­nus la Tu­ni­sie dès 2011 font par­tie de la troi­sième vague de dé­mo­cra­ti­sa­tion, qui dé­marre avec les pays de l’an­cienne Eu­rope, Por­tu­gal, Es­pagne et Grèce, et s’étend au­jourd’hui à tous les conti­nents : Amé­rique la­tine, Asie, Afrique. J’ai étu­dié tous les pays de la troi­sième vague en es­sayant de voir comment ils se com­por­taient au temps de leur tran­si­tion po­li­tique. La règle veut qu’ils connaissent une perte de leur rythme de crois­sance lors de cet épi­sode du­rant le­quel les ins­ti­tu­tions an­ciennes sont dé­truites sans que les nou­velles ap­pa­raissent. L’Etat comme ins­ti­tu­tion mo­no­po­li­sant l’usage lé­gi­time de la force s’af­fai­blit, les grèves, les ar­rêts de tra­vail et les mou­ve­ments so­ciaux se mul­ti­plient, les forces en pré­sence sont en con­flit. On n’en connaît pas l’is­sue. Il n’y a donc pas de pré­vi­si­bi­li­té. Pas de pos­si­bi­li­té d’an­ti­ci­pa­tion. A cause de ces in­cer­ti­tudes, l’in­ves­tis­se­ment, qui est le mo­teur de la crois­sance et du dé­ve­lop­pe­ment, ré­gresse. Parce que, se­lon la for­mule de Keynes : « L’in­ves­tis­se­ment est lié à l’état de confiance ». Mon tra­vail de re­cherche a consis­té à com­pa­rer la Tu­ni­sie aux pays de la troi­sième vague. En fait, la Tu­ni­sie tra­verse une crise éco­no­mique beau­coup plus longue et plus dure que les autres pays. Nous en sommes à la sep­tième an­née. En règle gé­né­rale, la crise pour les pays qui tra­versent une tran­si­tion po­li­tique dure entre trois et cinq ans. Clai­re­ment, pour les deux pro­chaines an­nées, nous ne dé­pas­se­rons pas les 2 à 3% de crois­sance et notre crise au­ra du­ré dix ans, au mi­ni­mum. Nous avons per­du 3 à 4 points de crois­sance chaque an­née, les autres en perdent moins et se rat­trapent plus vite. Nor­ma­le­ment, les crises s’achèvent avec la fin de la pé­riode de tran­si­tion, c’est-à-dire lorsque le pays or­ga­nise des élec­tions libres. Les nôtres ont été exem­plaires, im­mé­dia­te­ment re­con­nues par la par­tie per­dante et in­ter­na­tio­na­le­ment sa­luées. Ré­sul­tat : nous dis­po­sions de la ca­pa­ci­té im­mé­diate de mettre en place le fa­meux Etat, ins­ti­tu­tion mo­no­po­li­sant l’usage lé­gi­time de la force, do­té de la lé­gi­ti­mi­té des urnes. Au­jourd’hui, il n’y a pas d’Etat au sens wé­bé­rien du terme en me­sure d’im­po­ser le res­pect de la règle de droit. La Tu­ni­sie souffre : son tré­sor gît sous ses pieds. Son pé­trole, son gaz, son phos­phate et ses dé­ri­vés sont mis en som­meil ou dé­truits au mo­ment où elle tend la main pour s’en­det­ter. Il suf­fit d’un in­di­vi­du qui se plante de­vant une uni­té de pro­duc­tion pour qu’elle ne fonc­tionne plus. J’ai quan­ti­fié le coût de cette perte : en­vi­ron 40 mil­liards de di­nars, soit presque 40 % de notre pro­duit in­té­rieur brut. Nous pro­dui­sons ac­tuel­le­ment la moi­tié de notre pro­duc­tion d’hy­dro­car­bures de 2010. Au­jourd’hui, nous re­cou­rons à l’im­por­ta­tion pour sa­tis­faire la ma­jo­ri­té de nos be­soins. Con­cer­nant le phos­phate, nous oc­cu­pions 5 à 6% du mar­ché mon­dial, au­jourd’hui nous in­ves­tis­sons à peine 1,5 à 2,0 % de ce mar­ché. Et nous n’ar­ri­vons plus à vendre. Où va-t-on ?

Mais est-on vrai­ment pas­sé à autre chose ? Les ré­mi­nis­cences du pas­sé ne sont-elles pas en­core très pré­sentes ?

En fait, nous dis­po­sons au­jourd’hui de toutes les condi­tions né­ces­saires et suf­fi­santes pour pas­ser à autre chose. Je ne vois point d’autre pays dans le monde dans le­quel des élec­tions ont eu lieu et qui ne soit pas ca­pable d’exer­cer les pré­ro­ga­tives de sa lé­gi­ti­mi­té, ni de faire pré­va­loir la règle de droit de ma­nière im­per­son­nelle bien évi­dem­ment.

Après la ré­vo­lu­tion, a-t-on pri­vi­lé­gié le po­li­tique au dé­tri­ment de l’éco­no­mique, comme le re­proche Radhi Med­deb aux di­ri­geants post-14 jan­vier ?

On ne pou­vait pas faire au­tre­ment, car ain­si sont les phases de tran­si­tion po­li­tique. Quelle est l’au­to­ri­té ca­pable à ce mo­ment là de faire des pré­vi­sions et de trans­for­mer le diag­nos­tic en ac­tions ? Le pays était in­gou­ver­nable au len­de­main du 14 jan­vier, il te­nait grâce au com­pro­mis. Les di­ri­geants po­li­tiques mar­chaient sur les oeufs. La Troï­ka n’était là que pour l’éla­bo­ra­tion de la Consti­tu­tion et le mou­ve­ment En­nahd­ha n’avait ni cul­ture de gou­ver­ne­ment, ni cul­ture éta­tique. Sa cul­ture était néo-pa­tri­mo­niale : « L’Etat est à moi ». Comment pla­ni­fier avec un tel dé­fi­cit d’ins­ti­tu­tions, d’Etat et de lé­gi­ti­mi­té et une telle im­pré­vi­si­bi­li­té ?

Le FMI exige de la Tu­ni­sie une plus grande mo­bi­li­sa­tion de ses re­cettes fis­cales, une ré­duc­tion de sa masse sa­la­riale du sec­teur pu­blic et l’ajus­te­ment du prix de ses car­bu­rants. Ces ré­formes pré­co­ni­sées par le FMI sont-elles le seul moyen de sor­tir de la crise?

Au­cun Etat ne peut main­te­nir une éco­no­mie en ac­ti­vi­té sans as­su­rer l’équi­libre de ses fi­nances pu­bliques et ce­lui de ses échanges ex­té­rieurs, sa ba­lance des paie- ments. Nous en sommes à la sep­tième an­née consé­cu­tive avec des dé­fi­cits pu­blics et des dé­fi­cits cou­rants ap­pro­chant les 8 à 9 % du PIB. Au-de­là des de­mandes du FMI, la règle du bon sens dit qu’il faut ré­équi­li­brer nos comptes, qu’on ne peut plus conti­nuer à nous en­det­ter et à faire por­ter le far­deau du rem­bour­se­ment sur les jeunes gé­né­ra­tions. Le ré­ta­blis­se­ment de ces équi­libres ne consti­tue pas une po­li­tique éco­no­mique, ni une re­lance, ni une sor­tie de crise. Il res­sus­cite plu­tôt les condi­tions de base né­ces­saires au fonc­tion­ne­ment d’une éco­no­mie. La dette pu­blique a été mul­ti­pliée par deux fois et de­mie de­puis 2010, et notre taux d’en­det­te­ment at­teint of­fi­ciel­le­ment 70%, 90% en vé­ri­té si nous te­nons compte des dettes des en­tre­prises pu­bliques, des caisses de sé­cu­ri­té so­ciale et des dettes ga­ran­ties par l’Etat. La qua­si­to­ta­li­té de nos res­sources fis­cales sont consa­crées au paie­ment des sa­laires et des sub­ven­tions et au rem­bour­se­ment des in­té­rêts de notre dette. Notre crise n’est pas seule­ment celle de nos fi­nances pu­bliques et de nos échanges avec l’ex­té­rieur. Elle em­brasse toutes les fa­cettes de notre éco­no­mie, en par­ti­cu­lier notre com­pé­ti­ti­vi­té. Ja­mais dans l’his­toire du monde un pays n’a per­du au­tant de rangs en rap­port avec sa com­pé­ti­ti­vi­té. Nos caisses de sé­cu­ri­té so­ciale sont en faillite. Nos ré­serves en de­vises sont dans une zone proche du dan­ger. Comment alors rem­bour­ser nos dettes et payer nos im­por­ta­tions ? Comment faire du dé­ve­lop­pe­ment dans ce contexte de crise ? Au prix d’im­menses ré­formes, il est ab­so­lu­ment in­dis­pen­sable que la Tu­ni­sie re­trouve ses équi­libres. Il faut, pour ce­la, une large mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire et, au préa­lable, une conscience de la gra­vi­té de la si­tua­tion. Le gou­ver­ne­ment ne se place pas dans cette pers­pec­tive : il ne met pas la vé­ri­té toute crue sur la table. Il ne montre pas aux Tu­ni­siennes et aux Tu­ni­siens le che­mi­ne­ment du pro­ces­sus, certes dif­fi­cile, mais pos­sible de sor­tie de crise. Au lieu de pré­tendre qu’il y a des signes de fré­mis­se­ment et de sor­tie de crise, il faut dire : « De­vant nous le spectre grec, si nous ne nous met­tons pas tous à tra­vailler et à re­cons­truire notre pays », et il faut fixer un cap, of­frir une pers­pec­tive, un ave­nir, un es­poir aux jeunes qui n’en peuvent plus d’at­tendre.

Les am­bi­tions éco­no­miques de Yous­sef Cha­hed d’ici à l’orée de 2020 an­non­cées lun­di vous semblent-elles réa­listes et réa­li­sables, à sa­voir por­ter la crois­sance à 5 %, conte­nir le dé­fi­cit bud­gé­taire à 3%, ré­duire la masse sa­la­riale à 12% et main­te­nir l’en­det­te­ment à moins de 70%?

Oui, ces am­bi­tions au­raient été réa­li­sables s’il n’y avait pas eu les gra­vis­simes dé­ra­pages de cette an­née, dont les chiffres n’ont pas été pu­bliés et dont je viens d’avoir connais­sance seule­ment au­jourd’hui. Le dé­ra­page pro­vient de l’aug­men­ta­tion de la dé­pense pu­blique de plus de deux mil­liards de di­nars par rap­port à la loi des fi­nances telle qu’elle a été vo­tée. Il n’y a au­cun doute : les ob­jec­tifs af­fi­chés ne peuvent pas être at­teints. Je le ré­pète en­core une fois : des ob­jec­tifs de ré­duc­tion de dé­fi­cit ne sont pas des ob­jec­tifs de po­li­tique éco­no­mique et so­ciale. Ce n’est pas avec ces ob­jec­tifs d’ajus­te­ment, ces équi­libres ma­cro­fi­nan­ciers qu’on peut mo­bi­li­ser un pays et sa jeu­nesse.

On parle beau­coup de la ban­que­route pro­chaine des fi­nances tu­ni­siennes. Un jour les sa­laires des Tu­ni­siens se­ront-ils sus­pen­dus?

Si on conti­nue sur ce rythme, on se­ra peut-être payés, mais avec une mon­naie de singe. Une mon­naie dé­mu­nie de toute va­leur. Comme ce qui s’est pas­sé dans cer­tains pays d’Amé­rique la­tine qui ont connu des taux d’in­fla­tion à trois chiffres pen­dant les an­nées 60 et 70. Vous sa­vez qu’à par­tir de juin 2016, les trois caisses de sé­cu­ri­té so­ciale, Cnss, Cnrps et Cnam, au terme de onze ans de non-ré­formes, ont épui­sé la to­ta­li­té de leurs ré­serves et ne four­nissent plus leurs pres­ta­tions à leurs as­su­rés so­ciaux que grâce au con­cours de l’Etat et à la re­te­nue des co­ti­sa­tions qui doivent être ver­sées à la Cnam. Quant aux sa­laires des fonc­tion­naires, ils ne sont ver­sés qu’au prix d’un nou­vel em­prunt, in­té­rieur ou ex­té­rieur. De­puis juin 2016, la pré­vi­si­bi­li­té de l’Etat, sa cer­ti­tude de pou­voir as­su­rer les sa­laires et pres­ta­tions so­ciales ne dé­passe pas un à deux mois. Sur le fond, l’ex-mi­nistre du Dé­ve­lop­pe­ment, de l’In­ves­tis­se­ment et de la Co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, Fadhel Ab­del­ka­fi, a rai­son quand il dit que nous gé­rions nos comptes à la ma­nière d’un épi­cier. La Tu­ni­sie ne peut pas conti­nuer ain­si. Il y a be­soin d’en­ga­ger ur­gem­ment des ré­formes consi­dé­rables.

Quel se­rait le conte­nu de ces ré­formes qu’on dit sou­vent «dou­lou­reuses» ?

Il faut sau­ver les caisses de sé­cu­ri­té so­ciale im­mé­dia­te­ment. En cette an­née 2017, la Cnss souffre d’un dé­fi­cit de 850 mil­lions de di­nars et ne sait pas comment le payer. Faute de re­ce­voir ses co­ti­sa­tions de la part de la Cnss et de la Cnrps, la Cnam ne verse plus aux hô­pi­taux qu’une par­tie de plus en plus faible de leurs pres­ta­tions. Ré­sul­tat, ceux-ci ne sont plus ca­pables de réa­li­ser un nombre im­por­tant d’opé­ra­tions. Il leur manque sou­vent les pro­duits consom­mables les plus élé­men­taires, tels les pan­se­ments. Les en­tre­prises étran­gères qui four­nissent des pro­duits de trai­te­ment ne sont plus payées. C’est seule­ment par éthique qu’elles conti­nuent à ré­pondre à nos de­mandes en mé­di­ca­ments. Mais même l’éthique a des li­mites. L’an­née pro­chaine, le dé­fi­cit des caisses de sé­cu­ri­té so­ciale s’élè­ve­ra à 1.800 mil­lions de di­nars. Or cette an­née on a aug­men­té les re­traites. Il fal­lait, de­puis très long­temps, au contraire, aug­men­ter l’âge de la re­traite ain­si que les taux de co­ti­sa­tion. Sur­tout ne pas at­tendre 2018. D’autre part, on ne peut plus se li­mi­ter à un sys­tème fon­dé sur la co­ti­sa­tion et la so­li­da­ri­té in­ter­gé­né­ra­tion­nelle : la jeune po­pu­la­tion ac­tive payant pour les vieux. Il est temps d’ou­vrir des pers­pec­tives nou­velles en ma­tière de pro­tec­tion so­ciale. Car le contexte dé­mo­gra­phique a chan­gé en Tu­ni­sie : la po­pu­la­tion en âge de re­ce­voir des pen­sions aug- mente de jour en jour au dé­tri­ment de celle en âge de tra­vailler. Le coût de trai­te­ment des ma­la­dies chro­niques, apa­nage des per­sonnes âgées, est consi­dé­rable. On entre dans une nou­velle phase, à la­quelle on ne s’est pas du tout pré­pa­ré. Il fau­drait pen­ser à une cou­ver­ture ma­la­die uni­ver­selle : cou­vrir toute la po­pu­la­tion du nord au sud du pays. S’y pré­pa­rer au moins au­jourd’hui pour la construire pas à pas d’ici dix ans. Il nous faut éla­bo­rer de telles stra­té­gies d’an­ti­ci­pa­tion, mo­bi­li­ser les gens pour l’af­fron­ter, en­semble, gou­ver­ne­ment et ci­toyens. Notre sys­tème in­ter­gé­né­ra­tion­nel de sé­cu­ri­té so­ciale est bon, mais il n’est plus suf­fi­sant au vu de la nou­velle struc­ture dé­mo­gra­phique. Il faut pen­ser éga­le­ment à un sys­tème qu’on ap­pelle be­ve­rid­gien, ou fis­cal : les im­pôts fi­nan­çant une par­tie de la pro­tec­tion so­ciale. Il fau­drait en­trer au­jourd’hui de plain-pied dans ce type de sys­tème mixte.

Face à une Ugtt qui, pra­ti­que­ment, par­tage avec lui la dé­ci­sion éco­no­mique, Yous­sef Cha­hed peu­til vrai­ment ré­vé­ler toute la vé­ri­té aux Tu­ni­siens en leur an­non­çant les ré­formes « dou­lou­reuses » à en­ga­ger ?

Il le de­vrait, car ce­la re­lève de ses res­pon­sa­bi­li­tés de chef du gou­ver­ne­ment. Le peuple peut le sou­te­nir s’il sait comment lui pré­sen­ter sa dé­marche et sur­tout lui mon­trer l’ho­ri­zon.

Un rap­port de l’ONU pu­blié en no­vembre 2016 évoque la pos­si­bi­li­té d’une nou­velle ré­volte de la jeu­nesse arabe dé­çue que ses re­ven­di­ca­tions ré­vo­lu­tion­naires pour une plus grande équi­té éco­no­mique et so­ciale n’aient pas été sa­tis­faites. Re­vien­dra-t-on à la case dé­part, la crise éco­no­mique en­traî­nant une ex­plo­sion so­ciale?

C’est pro­bable. Mais nous sommes en ré­gime dé­mo­cra­tique. Les ins­ti­tu­tions sont donc do­tées d’une cer­taine ré­si­lience, de plas­ti­ci­té et d’une ca­pa­ci­té d’ab­sorp­tion des chocs, qui n’exis­taient pas au temps du ré­gime Ben Ali. Un ré­gime qui s’est fa­ci­le­ment fra­cas­sé.

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