Un faux fruit bal­lot­té entre trois sec­teurs

La to­mate dé­fraie la chro­nique ces jours-ci, non pas par ses ap­ports cu­li­naires ou nu­tri­tion­nels, ni son his­to­rique fort ré­cent dans notre cui­sine tu­ni­sienne, mais par les prix exor­bi­tants qu’elle af­fiche ces der­niers temps. Comme si l’on avait dé­ci­dé de

La Presse (Tunisia) - - LA UNE - M’ha­med JAÏBI

La to­mate dé­fraie la chro­nique, ces jours-ci, non pas par ses ap­ports cu­li­naires ou nu­tri­tion­nels, ni son his­to­rique fort ré­cent dans notre cui­sine tu­ni­sienne, mais par les prix exor­bi­tants qu’elle af­fiche ces der­niers temps. Comme si l’on avait dé­ci­dé de blan­chir nos plats tra­di­tion­nels ha­bi­tuel­le­ment gar­nis aux to­mates.

Pour en sa­voir plus, on au­rait ten­dance à s’adres­ser plu­tôt au mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture ou au syn­di­cat des agri­cul­teurs, ou en­core à l’Utap, mais en fait, ce faux fruit se trouve bal­lot­té entre trois sec­teurs qui, tous les trois, le «mal­traitent» à leur fa­çon : le com­merce, l’in­dus­trie et l’agri­cul­ture

Pour en sa­voir plus, on au­rait ten­dance à s’adres­ser plu­tôt au mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture ou au syn­di­cat des agri­cul­teurs, ou en­core à l’Utap, mais en fait, ce faux fruit se trouve bal­lot­té entre trois sec­teurs qui, tous les trois, le «mal­traitent» à leur fa­çon : le com­merce, l’in­dus­trie et l’agri­cul­ture

Bien évi­dem­ment, c’est son as­pect pro­duit com­mer­cial de grande consom­ma­tion qui in­té­resse le grand pu­blic et le conduit à se pré­oc­cu­per des causes ayant conduit à cette flam­bée des prix qui en­cou­rage à se conver­tir aux pâtes au beurre, voire à la mar­ga­rine. Car lorsque l’on voit la to­mate ou­tre­pas­ser les trois di­nars dans cer­tains quar­tiers, l’on en ar­rive à se de­man­der si le saumon ou du ca­viar ne fe­raient pas meilleure af­faire. Le fait est que la rai­son de ces som­mets est mul­tiple, im­pli­quant au­tant le mar­ché que l’in­dus­trie et les pay­sans. Car, si, in­con­tes­ta­ble­ment, les cir­cuits com­mer­ciaux se taillent la part du lion des marges bénéficiaires cu­mu­lées aux­quelles n’au­ra ja­mais droit l’agri­cul­teur, la désaf­fec­tion que peuvent mon­trer les culti­va­teurs à l’égard de la to­mate conduit sans faute à un dés­équi­libre entre offre et de­mande sur le mar­ché, et va gon­fler les prix. Et les sta­tis­tiques montrent, chaque an­née, une nette aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion des to­mates par les Tu­ni­siens. Or cette de­mande de la part du pu­blic conduit, lors­qu’elle est dé­ter­mi­née et sou­te­nue, à une hausse dés prix éga­le­ment dé­ter­mi­née. A moins de voir les dé­ci­deurs ou­vrir la vanne de l’im­por­ta­tion. Ce à quoi on n’a son­gé que ces tout der­niers jours, et avec beau­coup d’in­exac­ti­tude et de mal­adresse.

Re­lan­cer la pro­duc­tion

Pour évi­ter l’im­por­ta­tion en de­vises d’une den­rée qui re­pré­sente une va­leur sûre de notre

Afin de boos­ter vrai­ment cette vo­ca­tion de pro­duc­tion de to­mates ma­raî­chères, il se­rait fort utile de voir les jeunes du fa­meux tri­angle Gaf­sa-Si­di-Bou­zid-Kas­se­rine se prendre en charge et re­ven­di­quer les condi­tions pou­vant ga­ran­tir le suc­cès de tels pro­jets pro­mis à la pros­pé­ri­té. Et ce, en as­su­rant, à la fois, la dis­po­ni­bi­li­té des terres, des cré­dits d’in­ves­tis­se­ment …

agri­cul­ture mo­der­ni­sée, avec ses pé­ri­mètres ir­ri­gués et ses serres condi­tion­nées, il fau­drait en re­lan­cer la pro­duc­tion. Mais cer­taines condi­tions sont in­dis­pen­sables, outre la maî­trise des cir­cuits de dis­tri­bu­tion que l’on a plai­sir à confondre, à chaque crise, avec les mé­chants «spé­cu­la­teurs» des an­nées soixante et soixante-dix. En pre­mier lieu, il s’agit d’éva­luer l’im­pact et la réa­li­té des dis­po­ni­bi­li­tés en eau dans les zones clas­siques de culture de la to­mate, soit au Nord-Ouest et au Cap-Bon. En­suite, si ces zones se trouvent être ef­fec­ti­ve­ment sa­tu­rées, ré­flé­chir à boos­ter la pro­duc­tion dans les nou­velles ré­gions de la to­mate, et no­tam­ment dans le tri­angle Gaf­sa-Kas­se­rine-Si­di-Bou­zid où les eaux pro­fondes sont abon­dantes, comme nous l’ex­plique Mo­ha­med Ali Ben Sal­ha, in­gé­nieur agro­nome re­con­ver­ti à l’in­dus­trie. Mais l’ex­ploi­ta­tion des eaux pro­fondes a un coût et la culture ma­raî­chère est une agri­cul­ture mé­ca­ni­sée né­ces­si­tant un per­son­nel qua­li­fié dont ces ré­gions sont in­suf­fi­sam­ment pour­vues.

Une meilleure dis­po­ni­bi­li­té des terres

La culture de la to­mate est ain­si dé­sor­mais une op­tion stra­té­gique dans ces ré­gions qui ont ame­né la ré­vo­lu­tion et qui sont les tristes et im­puis­sants cham­pions du chô­mage. Mais, dans ces contrées qui at­tendent le dé­ve­lop­pe­ment, se pose sur de grandes su­per­fi­cies un ar­du pro­blème de pro­prié­té de la terre ou de concor­dance entre ex­ploi­tants et pro­prié­taires où même l’Etat est par­fois im­pli­qué. Ce­la né­ces­si­te­rait, sans doute, une bonne ré­forme agraire aux an­ti­podes de celle des an­nées soixante. En fait, afin de boos­ter vrai­ment cette vo­ca­tion de pro­duc­tion de to­mates ma­raî­chères, il se­rait fort utile de voir les jeunes de ces ré­gions se prendre en charge et re­ven­di­quer les condi­tions pou­vant ga­ran­tir le suc­cès de tels pro­jets pro­mis à la pros­pé­ri­té. Et ce en as­su­rant, à la fois, la dis­po­ni­bi­li­té des terres, des cré­dits d’in­ves­tis­se­ment et des tech­ni­ciens qui peuvent, d’ailleurs, être eux-mêmes les ex­ploi­tants, moyen­nant des for­ma­tions adé­quates sur place dans ces ré­gions.

Une ac­ti­vi­té at­trac­tive à op­ti­mi­ser

Un fait est confir­mé, c’est que la re­lance de la pro­duc­tion de to­mates passe dé­sor­mais par une im­pli­ca­tion du fa­meux tri­angle Gaf­sa-Si­di- Bou­zid-Kas­se­rine. Mais cette re­lance

Si, in­con­tes­ta­ble­ment, les cir­cuits com­mer­ciaux se taillent la part du lion des marges bénéficiaires cu­mu­lées aux­quelles n’au­ra ja­mais droit l’agri­cul­teur, la désaf­fec­tion que peuvent mon­trer les culti­va­teurs à l’égard de la to­mate conduit sans faute à un dés­équi­libre entre offre et de­mande sur le mar­ché, et va gon­fler les prix

doit im­pé­ra­ti­ve­ment être fa­vo­ri­sée, af­firment les agri­cul­teurs, par une meilleure ren­ta­bi­li­té de cette culture dont le coût de pro­duc­tion aug­mente sans cesse (eau d’ar­ro­sage, se­mences, en­grais, ou­vriers agri­coles, tech­ni­ciens...) mais dont les prix sur le mar­ché sont contrô­lés, et par­fois même ma­ni­pu­lés par de grands ma­ni­tous in­vi­sibles, entre gros­sistes et in­ter­mé­diaires di­vers. Ce que de­mandent aus­si les agri­cul­teurs, c’est que le prix de la « to­mate in­dus­trielle » , celle ven­due aux in­dus­triels de la conserve, fixée à 140 mil­limes il y a tant d’an­nées, soit sé­rieu­se­ment re­va­lo­ri­sé. Or, nous dit-on, ni l’Utap ni le syn­di­cat n’évoquent cette ques­tion épi­neuse. Pour­tant, les conser­ve­ries sont conscientes du ri­di­cule de la si­tua­tion. En juin, juillet et août, des files mons­trueuses de ca­mions dé­bor­dant de to­mates at­tendent leur tour, par­fois une nuit en­tière, pour li­vrer leurs tonnes de car­gai­son à 140 mil­limes le ki­lo, alors que dans les mar­chés de fruits et lé­gumes la to­mate at­teint par­fois les 3 di­nars. Et les in­dus­triels ne vou­draient pas que « leurs » pro­duc­teurs de to­mates laissent tom­ber cette ac­ti­vi­té qui fait leur beurre. Mais ils se pro­mettent, bien sûr, d’aug­men­ter con­sé­quem­ment, alors, les prix des boîtes de conserve. Entre les in­dus­triels, les agri­cul­teurs et les in­ter­mé­diaires qui jettent leur dé­vo­lu sur les mar­chés de gros, une bonne ex­pli­ca­tion s’im­pose. A la­quelle pour­rait bien s’as­so­cier l’Or­ga­ni­sa­tion de dé­fense du consom­ma­teur. Mais, notre pe­tite en­quête le montre bien, l’Etat pour­rait dy­na­mi­ser dé­ci­si­ve­ment le sec­teur de la to­mate, cette grande réus­site de la Tu­ni­sie.

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.