La pa­ri­té est-elle in­ac­ces­sible ?

L’éva­lua­tion du parcours de la femme tu­ni­sienne dans le lea­der­ship po­li­tique dé­voile un écart consi­dé­rable entre la théo­rie et la pra­tique, entre le lé­gis­la­tif et l’Etat réel

La Presse (Tunisia) - - LA UNE -

« Le lea­der­ship po­li­tique fé­mi­nin : ses atouts et ses li­mites » est le thème de la confé­rence or­ga­ni­sée, hier à Gam­marth, par le Centre des études mé­di­ter­ra­néennes et in­ter­na­tio­nales (Ce­mi), en col­la­bo­ra­tion avec la Fon­da­tion al­le­mande Kon­rad- Ade­nauer. Le thème ouvre la voie à une mul­ti­tude d’in­ter­ro­ga­tions sur la place qu’oc­cupe la femme lea­der dans le pay­sage po­li­tique tu­ni­sien ac­tuel. La pro­mo­tion de l’im­pli­ca­tion de la femme dans la vie po­li­tique et la vo­lon­té pour­tant hau­te­ment si­gni­fiée quant à son en­ga­ge­ment dans la prise de dé­ci­sions cru­ciales, re­la­tives au de­ve­nir de son pays, et ce, sur un pied d’éga­li­té que son par­te­naire, l’homme, ne cesse de ré­son­ner comme un son de cloche sous les voûtes du Par­le­ment. Une cause qui semble réunir à la qua­si una­ni­mi­té les avis des lea­ders po­li­tiques re­pré­sen­tant les par­tis d’in­fluence et autres struc­tures, moins im­po­santes mais tout aus­si in­ves­ties dans l’in­té­rêt de l’Etat dé­mo­cra­tique. Tou­te­fois, et en dé­pit des textes consti­tu­tion­nels et lé­gis­la­tifs, en dé­pit des slo­gans pro­fé­mi­nistes scan­dés, la place de la femme tu­ni­sienne dans le lea­der­ship po­li­tique de­meure bien en de­çà des dé­fis fixés. Le constat, bien qu’avan­ta­geux en com­pa­rai­son no­tam­ment avec la si­tua­tion po­li­tique de la femme dans d’autres pays de la ré­gion ara­bo-mu­sul­mane et celle, mé­di­ter­ra­néenne, s’avère être in­sa­tis­fai­sant, sur­tout que les ef­forts pro­fé­mi­nistes four­nis re­montent à l’aube de l’In­dé­pen­dance. Lors de la séance inau­gu­rale, M. Ah­med Driss, pré­sident du (Ce­mi), a in­di­qué que le rôle que joue la femme au sein de la so­cié­té et en fa­veur du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique est loin d’être re­pré­sen­té sur la scène po­li­tique. La si­tua­tion cri­tique du lea­der­ship po­li­tique fé­mi­nin se tra­duit net­te­ment à tra­vers les struc­tures di­ri­geantes des par­tis po­li­tiques pour qui le prin­cipe de la pa­ri­té reste in­ac­ces­sible. « La femme di­ri­geante ne compte que 28% tout au plus des struc­tures de cer­tains par­tis. Seul le par­ti Al Mas­sar s’en­gage dans cette lo­gique. Les autres mé­nagent tout ef­fort sus­cep­tible de sou­te­nir la femme et de l’ai­der à ac­cé­der à des postes de com­mande. Le dé­ca­lage entre le texte consti­tu­tion­nel et sa mise en ap­pli­ca­tion est de taille » , a- t- il ex­pli­qué. Et d’ajou­ter que si la pro­por­tion fé­mi­nine au sein de l’ARP semble être im­por­tante, celle des di­ri­geantes est faible et a ten­dance même à s’es­tom­per. « Seule une femme di­rige l’un des co­mi­tés par­le­men­taires », ar­gu­mente- t- il, s’in­ter­ro­geant ain­si sur le de­ve­nir du prin­cipe de pa­ri­té. Il a ap­pe­lé, d’ailleurs, à ins­tau­rer toute une pé­da­go­gie à même de chan­ger les men­ta­li­tés ; une pé­da­go­gie qui de­vrait être orien­tée vers les femmes car ce sont les femmes, elles- mêmes, qui forgent les men­ta­li­tés de l’homme de de­main.

La pa­ri­té : un prin­cipe stric­te­ment exi­gé

Pre­nant la pa­role à son tour, M. Hol­ger Dix, re­pré­sen­tant de la Fon­da­tion Kon­rad-Ade­nauer à Tu­nis, a rap­pe­lé, non sans sa­tis­fac­tion, que la Fon­da­tion compte quatre di­ri­geants char­gés des pays de l’Afrique du Nord, dont deux ap­par­tiennent à la gent fé­mi­nine. « L’Al­le­magne, a- t- il sou­li­gné, est di­ri­gée de­puis plus d’une dé­cen­nie par une femme qui a su ga­gner la confiance du peuple » . M. Dix a rap­pe­lé la mis­sion- clef de la Fon­da­tion, à sa­voir la pro­mo­tion de la dé­mo­cra­tie et l’ini­tia­tion des peuples à cet ef­fet. « Nous sommes convain­cus de la né­ces­si­té de sou­te­nir la jeune dé­mo­cra­tie tu­ni­sienne nais­sante » , a- t- il ajou­té. Il a in­di­qué, par ailleurs, qu’il est pos­sible de boos­ter l’en­ga­ge­ment po­li­tique des femmes à tra­vers le re­cours à des dé­marches sys­té­ma­tiques, im­po­sant le prin­cipe de la pa­ri­té. « Il suf­fit, ren­ché­rit- il, qu’un par­ti exige le prin­cipe de pa­ri­té au­près de ses di­ri­geants et de ses struc­tures pour contri­buer, au­to­ma­ti­que­ment, à la pro­mo­tion du lea­der­ship po­li­tique fé­mi­nin. Il convient aus­si de se pen­cher sur la ques­tion de l’éthique po­li­tique et d’oeu­vrer dans l’op­tique de chan­ger l’image dis­gra­cieuse du pay­sage po­li­tique, le­quel est ju­gé dans cer­taines so­cié­tés comme étant mal­sain, et ce, afin d’en­cou­ra­ger les femmes à s’adon­ner à ce mi­lieu, confiantes et dé­ter­mi­nées » . Le re­pré­sen­tant de la Fon­da­tion a plai­dé, lors de son al­lo­cu­tion inau­gu­rale, pour l’in­ser­tion de la femme dans la vie po­li­tique, la­quelle ap­por­te­rait, sans doute, à l’action po­li­tique plus d’ef­fi­cience, de cré­di­bi­li­té et de confiance. M. Cha­fik Sar­sar, uni­ver­si­taire et ex-pré­sident de l’Isie a trai­té de la pa­ri­té comme étant la clef de voute de la par­ti­ci­pa­tion fé­mi­nine à la vie po­li­tique en Tu­ni­sie. Il faut dire que la pro­mo­tion du rôle po­li­tique de la femme re­monte à l’aube de l’in­dé­pen­dance. L’an­née 1957 avait mar­qué d’une pierre blanche l’ins­tau­ra­tion du pre­mier texte lé­gis­la­tif ac­cor­dant à la femme le droit de vote. Au­jourd’hui, la femme re­pré­sente 35,19% du par­le­ment contre seule­ment 27,18% en 2011. Tou­te­fois, l’arbre ne peut ca­cher la fo­rêt. Des la­cunes conti­nuent d’en­tra­ver le lea­der­ship po­li­tique fé­mi­nin. En ef­fet, en ce qui concerne les listes élec­to­rales, les in­di­ca­teurs montrent que les femmes ins­crites ex­cèdent les 46,5%. « Or, qu’en est- il des femmes non ins­crites et sur­tout des femmes — et des hommes — qui ne dé­tiennent pas une CIN. Cette po­pu­la­tion est es­ti­mée à 300 mille per­sonnes. Mais ce ne sont que des es­ti­ma­tions. Nous ne dé­te­nons pas de chiffres fiables » , a- t- il in­di­qué. M. Sar­sar a pas­sé en re­vue tous les textes consti­tu­tion­nels et autres, lé­gis­la­tifs, exi­geant le prin­cipe de pa­ri­té, dont le dé­cret 35, l’ar­ticle consti­tu­tion­nel nu­mé­ro 24, l’ar­ticle 26 du Conseil su­pé­rieur de la ma­gis­tra­ture. Mieux en­core : l’ar­ticle 46 met tout élec­teur dans l’obli­ga­tion de res­pec­ter le prin­cipe de la pa­ri­té si­non son vote se­ra sys­té­ma­ti­que­ment non comp­ta­bi­li­sé. Toutes ces lois n’ont, tou­te­fois, pas abou­ti à im­po­ser la pa­ri­té comme étant une règle in­tran­si­geante. Et pour preuve : seules 9% des femmes cha­peau­taient les listes élec­to­rales en 2014. M. Sar­sar a évo­qué la ques­tion d’un point de vue or­ga­ni­sa­tion­nel. En 2011, la femme a été re­pré­sen­tée au sein de l’Isie par deux membres, contre 14 membres ap­par­te­nant à la gent mas­cu­line. En 2014, elles étaient trois contre six hommes, soit plus de 35% des membres di­ri­geants de l’Isie. En 2017, la place de la femme lea­der au sein de l’Isie a chu­té d’un cran pour se li­mi­ter à une di­ri­geante par­mi neuf di­ri­geants. L’ora­teur a sou­li­gné la place qu’avait oc­cu­pée la femme au sein de l’Isie lors du scru­tin de 2014. L’on note 580 agents ad­mi­nis­tra­tifs dont 202 femmes et 26% des pré­si­dents des bu­reaux de vote.

Men­ta­li­té pa­triar­cale et sous­dé­ve­lop­pe­ment humain

Ma­ni­fes­te­ment, l’éva­lua­tion du parcours de la femme tu­ni­sienne dans le lea­der­ship po­li­tique dé­voile un écart consi­dé­rable entre le théo­rique et le pra­tique, entre le lé­gis­la­tif et l’Etat réel. Un écart qui amène l’ora­teur à s’in­ter­ro­ger sur les dé­faillances à re­mé­dier, les­quelles à son sens re­viennent au sous-dé­ve­lop­pe­ment humain. « Dans la lo­ca­li­té Kef Abed, si­tuée à seule­ment 100 ki­lo­mètres de Tu­nis et dont la po­pu­la­tion est de 1200 ha­bi­tants, l’on compte 500 per­sonnes n’ayant pas de CIN. Pour ces Tu­ni­siens, le vote ne fi­gure pas sur la liste des prio­ri­tés de la vie» , a- t- il fait re­mar­quer. Il ajoute : «L’anal­pha­bé­tisme, la men­ta­li­té pa­triar­cale ré­cal­ci­trante, le cu­mul de tant de dé­cen­nies d’in­éga­li­té de genre, le re­fus achar­né contre tout en­ga­ge­ment fé­mi­nin dans la po­li­tique et dans la gou­ver­nance lo­cale mais aus­si l’ab­sence d’une dis­cri­mi­na­tion po­si­tive en fa­veur des femmes et de tout en­cou­ra­ge­ment à même de les in­ci­ter à al­ler de l’avant et à mettre le pied à l’étrier po­li­tique ; toutes ces la­cunes convergent vers le non-abou­tis­se­ment, jusque-là, de la pa­ri­té de genre dans le lea­der­ship po­li­tique. D’ailleurs, la cou­ver­ture mé­dia­tique pro-fé­mi­niste du­rant les élec­tions de 2014 était li­mi­tée à seule­ment 5% ».

La femme : au coeur des dé­bats po­li­tiques

Mme Ha­fid­ha Che­kir, uni­ver­si­taire, a axé son in­ter­ven­tion sur la femme et l’ex­pé­rience de la Cons­ti­tuante. En ef­fet, la ques­tion fé­mi­nine était au coeur des dé­bats me­nés au sein de l’as­sem­blée cons­ti­tuante dans une phase char­nière de la po­li­tique tu­ni­sienne. Des dé­bats qui tour­naient, tant di­rec­te­ment qu’in­di­rec­te­ment, au­tour de la pro­mo­tion — ou non — du rôle de la femme tu­ni­sienne, du ren­for­ce­ment — ou de l’af­fai­blis­se­ment — de ses ac­quis. Mme Che­kir a pas­sé en re­vue les grands dé­bats me­nés au sein de la cons­ti­tuante, dont la ré­ins­tau­ra­tion de la Cha­riaâ en tant que source de droit, la su­pré­ma­tie des droits uni­ver­sels hu­mains ou en­core des spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles, les­quelles sont pui­sées dans l’Is­lam ; les droits des femmes dans la fa­mille, ce qui place l’en­vi­ron­ne­ment so­cial res­treint de la femme à un ni­veau pri­vi­lé­gié. L’ora­trice a ra­vi­vé la mé­moire de l’as­sis­tance quant à l’ar­ticle 28 de la Cons­ti­tu­tion, le­quel fait pen­cher la ba­lance du cô­té de la com­plé­men­ta­ri­té de genre ; une no­tion for­te­ment plai­dée d’ailleurs par les conser­va­teurs, au dé­tri­ment du prin­cipe de l’éga­li­té entre l’homme et la femme. Il s’agis­sait d’une réelle me­nace pour les pro- fé­mi­nistes à la­quelle il a été fi­na­le­ment re­non­cé. « Beau­coup reste à faire afin de ga­ran­tir l’ef­fec­ti­vi­té de la Cons­ti­tu­tion. D’où l’im­pé­ra­tif, pour les femmes, de pour­suivre le plai­doyer pro- fé­mi­niste » , a- t- elle conclu.

D. BEN SA­LEM

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