Fo­rum tu­ni­so-qa­ta­ri

La Presse (Tunisia) - - LA UNE - Par Raouf SEDDIK

DE­PUIS hier, une dé­lé­ga­tion d’hommes d’affaires tu­ni­siens se trouve à Do­ha dans le cadre d’un fo­rum tu­ni­so-qa­ta­ri : ils sont quelque 130, ac­com­pa­gnés du mi­nistre du Com­merce, M. Amor El-Bé­hi. Cette pré­sence ne mé­ri­te­rait pas plus d’at­ten­tion de notre part si ce n’est que le Qa­tar, comme cha­cun sait, fait l’ob­jet d’une me­sure d’em­bar­go de la part d’un cer­tain nombre de pays arabes, avec à leur tête le quar­tet de l’Ara­bie saou­dite, des Emi­rats arabes unis, de Bah­reïn et de l’Egypte. Cette si­tua­tion re­monte au 5 juin, date du dé­clen­che­ment de la fa­meuse crise du Golfe.

Rap­pe­lons éga­le­ment que, de­puis le dé­part, la Tu­ni­sie a adop­té une po­si­tion de neu­tra­li­té vis-à-vis de cette crise, ap­pe­lant les pro­ta­go­nistes à sur­mon­ter leurs dif­fé­rends par le dia­logue. Elle n’est d’ailleurs pas la seule voix à s’être fait en­tendre en por­tant ce mes­sage par­ti­cu­lier. De nom­breux pays oc­ci­den­taux ont adop­té la même at­ti­tude, ou du moins ont pris bien soin de ne pas se mê­ler à une que­relle en la­quelle ils ont sans doute per­çu que les griefs af­fi­chés dis­si­mu­laient des désac­cords plus com­plexes, an­crés dans l’his­toire de la ré­gion.

Mais la Tu­ni­sie, en tant que membre de la Ligue arabe, marque quand même sa dif­fé­rence, et son ter­ri­toire pour ain­si dire, en or­ga­ni­sant avec les au­to­ri­tés de Do­ha un évé­ne­ment com­mer­cial sur le sol qa­ta­ri. Ceux qui es­pé­raient que notre pays se ran­ge­rait sans le dire der­rière l’au­to­ri­té du quar­tet évo­qué plus haut au­ront com­pris que telle n’est pas la con­cep­tion, par la di­plo­ma­tie tu­ni­sienne, de sa «neu­tra­li­té»... On peut trouver ce choix dis­cu­table, mais en­fin il est le sien et il ex­prime une op­tion que l’on re­trouve sur d’autres dos­siers, aus­si bien sur le plan ex­terne — comme avec la crise li­byenne — que sur le plan in­terne, avec la lo­gique du consen­sus et du gou­ver­ne­ment en large coa­li­tion.

Il ne s’agit donc pas de dé­fendre ce choix mais sim­ple­ment de dire qu’il cor­res­pond à la co­hé­rence d’une po­li­tique gé­né­rale. Là où, en re­vanche, on pour­rait, et on de­vrait même le dé­fendre, c’est contre cer­tains qui vou­draient voir le gou­ver­ne­ment tu­ni­sien faire du zèle en re­strei­gnant l’ho­ri­zon de nos hommes d’affaires pour com­plaire aux uns ou aux autres, ou pour des consi­dé­ra­tions idéo­lo­giques. On vou­drait rap­pe­ler à ces per­sonnes bien-pen­santes qu’une telle con­cep­tion de l’action com­mer­ciale et des affaires ne ser­vi­rait à rien, si ce n’est à plom­ber notre éco­no­mie du­ra­ble­ment. On vou­drait sou­li­gner à leur adresse que l’hon­nê­te­té qu’on est lé­gi­ti­me­ment en droit d’at­tendre du monde des affaires, dans notre pays comme ailleurs, ne consiste nul­le­ment en une sorte de do­ci­li­té po­li­tique tout à fait mal­ve­nue et mal ins­pi­rée, mais au contraire en une droi­ture qui s’ac­com­mode par­fai­te­ment d’une au­dace dans la conquête de ter­rains nou­veaux et d’al­liances nou­velles...

Par consé­quent, nous ne dé­plo­re­rons pas le fait que nos hommes d’affaires n’aient pas lais­sé po­li­ment à leurs ho­mo­logues d’autres na­tions le pri­vi­lège de jouir seuls des op­por­tu­ni­tés qu’offre un lieu éco­no­mi­que­ment stra­té­gique comme le Qa­tar. Nous sa­lue­rons au contraire leur cou­rage et leur sens du risque cal­cu­lé, en les ap­pe­lant d’ailleurs à d’autres conquêtes...

Et que la crise du Golfe, qui a chez nous ses pas­sion­nés des deux bords, se pour­suive dans nos tri­bunes dès lors qu’elle cor­res­pond à des désac­cords dont nous éprou­vons qu’ils ont des pro­lon­ge­ments dans notre vie po­li­tique. Mais qu’elle cesse d’avoir la pré­ten­tion d’étouf­fer les ar­deurs et les ini­tia­tives de la vie éco­no­mique.

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