Qui fi­nance en­core le terrorisme ?

Mal­gré le re­la­tif ta­ris­se­ment des sources de fi­nan­ce­ment, les grou­pus­cules ter­ro­ristes, certes au­jourd’hui mi­no­ri­taires, conti­nuent à re­ce­voir des aides pour sur­vivre et me­ner des at­taques. L’ar­gent de la contre­bande et du crime or­ga­ni­sé ser­vi­rait en part

La Presse (Tunisia) - - LA UNE -

Après la vague d’at­ten­tats et d’as­sas­si­nats po­li­tiques qui a en­deuillé la Tu­ni­sie entre 2012 et 2015, l’Etat tu­ni­sien, sou­te­nu par ses par­te­naires in­ter­na­tio­naux, a ten­té de ta­rir toutes les sources de fi­nan­ce­ment et de pri­ver les ter­ro­ristes des moyens de nuire. Con­ju­guée aux ef­forts de la po­lice et de l’ar­mée na­tio­nale, la stra­té­gie de lutte contre le terrorisme a fonc­tion­né jus­qu’à un cer­tain point et la ca­pa­ci­té de nui­sance des groupes ter­ro­ristes en­core ac­tifs en Tu­ni­sie a ex­trê­me­ment di­mi­nué. Ce­pen­dant, l’at­taque de Jen­dou­ba, qui a pris pour cible des agents de la garde na­tio­nale, re­lance le dé­bat sur l’ef­fi­ca­ci­té de la lutte contre le terrorisme. Comment, mal­gré l’adop­tion de plu­sieurs lois sur le contrôle des fi­nan­ce­ments, ces groupes conti­nuent-ils à bé­né­fi­cier de ra­vi­taille­ment en armes, en mu­ni­tions, en vê­te­ments et en nour­ri­ture?

L’ar­se­nal ju­ri­dique

En 2015, l’As­sem­blée des re­pré­sen­tants du peuple adopte à la qua­si-una­ni­mi­té de ses membres la loi re­la­tive à la lutte contre le terrorisme et la ré­pres­sion du blan­chi­ment d’ar­gent. La loi consacre dans cette loi un cha­pitre en­tier aux «dis­po­si­tions com­munes à la lutte contre le fi­nan­ce­ment du terrorisme et au blan­chi­ment d’ar­gent». De l’ar­ticle 98 à l’ar­ticle 114, le lé­gis­la­teur a ten­té de re­fer­mer les vannes de tout fi­nan­ce­ment dou­teux en lien avec des en­tre­prises ter­ro­ristes. A titre d’exemple, l’ar­ticle 106 ac­corde au pré­sident du tri­bu­nal de pre­mière ins­tance la com­pé­tence de sou­mettre une or­ga­ni­sa­tion ou une en­tre­prises sus­pec­tée d’en­tre­te­nir des re­la­tions avec des ac­ti­vi­tés ter­ro­ristes «à un au­dit ex­terne ef­fec­tué par un ou plu­sieurs ex­perts spé­cia­li­sés». La sus­pi­cion peut être dé­clen­chée, dès lors que ces or­ga­ni­sa­tions violent des règles strictes de ges­tion.

Que fait la com­mis­sion de lutte contre le terrorisme ? Créée en ver­tu de la loi an­ti­ter­ro­riste, la com­mis­sion de lutte contre le terrorisme, liée à la pré­si­dence du gou­ver­ne­ment, dis­pose d’un cer­tain nombre de pré­ro­ga­tives dont le “gel des biens des per­sonnes ou or­ga­ni­sa­tions dont le lien avec des crimes ter­ro­ristes est éta­bli par la com­mis­sion ou par les or­ga­nismes in­ter­na­tio­naux com­pé­tents”. Com­po­sée de 19 membres nom­més par dé­cret (pour une du­rée de 6 ans avec re­nou­vel­le­ment du tiers tous les deux ans), la com­mis­sion ne re­groupe pas des ex­perts. En ef­fet, les membres re­pré­sentent prin­ci­pa­le­ment des ins­ti­tu­tions, soit des mi­nis­tères. Seuls trois ex­perts font par­tie du lot, à sa­voir un ex­pert de l’Agence des ren­sei­gne­ments et de la sé­cu­ri­té pour la dé­fense, un ex­pert de l’Agence tech­nique des té­lé­com­mu­ni­ca­tions, et un ex­pert de la Com­mis­sion tu­ni­sienne des ana­lyses fi­nan­cières. La com­mis­sion peut tou­te­fois faire ap­pel à des ex­per­tises ex­ternes. En dé­pit de ces pré­ro­ga­tives im­por­tantes, le site in­ter­net dé­dié à la com­mis­sion ne fait au­cune men­tion du tra­vail qui a pu être réa­li­sé par cette com­mis­sion. De plus, le site ne men­tionne nulle part que la com­mis­sion a, de par la loi, la fa­cul­té de ge­ler des avoirs. Pour mé­moire, le Par­le­ment eu­ro­péen avait en fé­vrier der­nier pla­cé la Tu­ni­sie dans une liste «noire», celle «des Etats les plus ex­po­sés au blan­chi­ment d’ar­gent et au fi­nan­ce­ment du terrorisme». Ces der­niers mois pour­tant, le Groupe d’ac­tion fi­nan­cière (Ga­fi) avait es­ti­mé que la Tu­ni­sie était en pro­gres­sion sur ce dos­sier.

Cir­cuits de fi­nan­ce­ment des groupes ter­ro­ristes

Mal­gré le re­la­tif ver­rouillage des sources de fi­nan­ce­ment, les grou­pus­cules ter­ro­ristes, certes au­jourd’hui mi­no­ri­taires, conti­nuent à re­ce­voir des aides pour sur­vivre et me­ner des at­taques dont le but est de mar­quer les es­prits. La rai­son pour ce­la est que ces groupes, qui agissent dans les ré­gions fron­ta­lières, pro­fitent en­core des dis­pa­ri­tés ré­gio­nales, de la mi­sère des jeunes, et de l’ab­sence de pers­pec­tives d’ave­nir pour re­cru­ter, mais sur­tout pour bé­né­fi­cier d’un sou­tien ou du moins d’une omer­ta sur leurs ac­ti­vi­tés illi­cites. Pour Meh­di Teje, ex­pert en géo­po­li­tique, l’ab­sence de vrais pro­grammes de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique dans ces ré­gions rend plus dé­li­cate la lutte contre l’ex­tré­misme et le terrorisme. Quant au fi­nan­ce­ment, il reste otage de nombre d’hy­po­thèses. La pre­mière des hy­po­thèses est celle des as­so­cia­tions ca­ri­ta­tives dont les fonds se­raient dé­tour­nés pour fi­nan­cer ces groupes. Mais au vu de la loi de plus en plus ré­pres­sive dans ce do­maine, une deuxième hy­po­thèse pa­raît plus plau­sible. C’est celle de l’ar­gent en li­quide is­su de la contre­bande et du crime or­ga­ni­sé dont une par­tie sert au fi­nan­ce­ment des ac­tions ter­ro­ristes. Bien évi­dem­ment, cet ar­gent échappe com­plè­te­ment aux ra­dars des banques, de la Ctaf ou de la com­mis­sion an­ti­ter­ro­riste. Cet ar­gent cir­cu­le­rait dans des sacs. Com­bien de fois, nos forces de sé­cu­ri­té sont-elles par­ve­nues à ar­rê­ter des voi­tures (gé­né­ra­le­ment près des fron­tières), en pos­ses­sion d’énormes sommes en li­quide, par­fois en de­vises ? La troi­sième hy­po­thèse que sou­tien Meh­di Teje est celle d’un sou­tien ve­nu de pays voi­sins ou autres qui ne sou­haitent pas une «conta­gion dé­mo­cra­tique» de leurs contrées. «Il ne faut pas ou­blier que chez l’un de nos voi­sins, des clans ri­vaux se dis­putent dans un cli­mat de fin de règne, ex­plique Meh­di Teje. Et cer­tains de ces clans ne veulent pas d’une dé­mo­cra­ti­sa­tion tran­quille pour la Tu­ni­sie».

Les dé­pu­tés dans l’em­bar­ras

Convo­qués mar­di à une séance plé­nière d’ur­gence, suite à l’attentat ter­ro­riste de Ghar­di­maou qui a coû­té la vie à six agents d’une pa­trouille de la Garde na­tio­nale et trois bles­sés, plu­sieurs dé­pu­tés avaient poin­té du doigt la contra­dic­tion qui sub­siste en­core entre la résilience des forces ar­mées sur le ter­rain dans la lutte contre le terrorisme et le manque de vo­lon­té d’une classe di­ri­geante em­bour­bée dans des guerres in­tes­tines ou par­ti­sanes. «Les groupes ter­ro­ristes pro­fitent des brèches créées par les guerres po­li­tiques. Le jeu de la dis­si­mu­la­tion fait par­tie de la stra­té­gie du consen­sus, es­time Cha­fik Aya­di, dé­pu­té de Front po­pu­laire. Vous re­mar­que­rez qu’à chaque fois qu’il y a di­ver­gence entre En­nahd­ha et Ni­da, il y a un re­tour aux ac­cu­sa­tions liées au terrorisme et une fois que les choses se tassent entre les deux, plus per­sonne n’en parle». D’autre part, le dé­pu­té s’étonne de voir que l’Union in­ter­na­tio­nale des sa­vants mu­sul­mans pré­si­dée par Yous­sef Ka­radhaoui ait en­core une re­pré­sen­ta­tion en Tu­ni­sie. «Ce mon­sieur est no­toi­re­ment connu pour avoir en­cou­ra­gé les jeunes à tuer et à être tués dans les zones de ten­sion arabes, note Cha­fik Aya­di. Il avait même ap­pe­lé à tuer les ci­vils qui ”col­la­borent“avec le ré­gime en Sy­rie». Se­lon lui, cette or­ga­ni­sa­tion conti­nue, en toute im­pu­ni­té, à fi­nan­cer deux écoles re­li­gieuses à Sfax et à Tu­nis. Trop de zones d’ombre sub­sistent au­tour des in­ter­ro­ga­tions sur «Al Hadh­na» (le co­con) so­cial et fi­nan­cier du terrorisme. C’est la rai­son pour la­quelle des ex­perts — es­pé­rons qu’ils se trompent — n’écartent pas l’éven­tua­li­té de nou­velles at­taques ter­ro­ristes mal­gré la plus grande ca­pa­ci­té dé­sor­mais ac­quise par les forces sé­cu­ri­taires et ar­mées à me­ner des ac­tions an­ti­ci­pa­tives contre le terrorisme.

Ka­rim BEN SAID

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