Ca­ro­line Brac de La Per­rière : « La di­ver­si­té nous en­ri­chit »

Fon­da­trice du Fonds pour les femmes en Mé­di­ter­ra­née, Ca­ro­line Brac de La Per­rière est his­to­rienne et psy­cho­logue de for­ma­tion. Dix ans après la mise sur pied de cette or­ga­ni­sa­tion, elle conti­nue, avec la même éner­gie et la même pas­sion, à re­pré­sen­ter la c

La Presse (Tunisia) - - LA UNE - Pro­pos re­cueillis par Ol­fa BELHASSINE

Fon­da­trice du Fonds pour les femmes en Mé­di­ter­ra­née, Ca­ro­line Brac de La Per­rière est his­to­rienne et psy­cho­logue de for­ma­tion. Dix ans après la mise sur pied de cette or­ga­ni­sa­tion, elle conti­nue, avec la même éner­gie et la même pas­sion, à re­pré­sen­ter la che­ville ou­vrière du FFMed.

Comment est née l’idée du Fonds pour les femmes en Mé­di­ter­ra­née ? Nous avons créé le FFMed en 2008 après plu­sieurs d’an­nées d’ex­pé­rience de mi­li­tan­tisme dans le monde fé­mi­niste de la ré­gion. Nous nous étions ren­du compte que les as­so­cia­tions de femmes n’avaient pas as­sez de fi­nan­ce­ments et qu’elles vi­vaient avec presque rien. Ce n’était pas pos­sible de dé­fendre la cause des femmes d’une fa­çon ef­fi­cace en fonc­tion­nant avec des bouts de chan­delle. Il se trouve par ailleurs que dans nos ex­pé­riences mi­li­tantes, nous avons re­çu l’aide d’autres fonds pour les femmes, qui exis­taient et sont âgés main­te­nant de trente ans, dont Ma­ma Cash. En 2006 j’ai été invitée à une grande réunion in­ter­na­tio­nale dans la­quelle il y avait un pa­nel in­ti­tu­lé : «Où est l’ar­gent pour les droits des femmes ?». La di­rec­trice du Glo­bal Fund for Wo­men, ba­sé en Amé­rique, y avait pris la pa­role pour re­mer­cier à l’oc­ca­sion de la réunion une hé­ri­tière ayant si­gné 20 chèques d’un mil­lion de dol­lars au bé­né­fice du Glo­bal Fund. C’est là que je me suis dit : «Il faut trou­ver des do­na­trices for­tu­nées pou­vant sou­te­nir la cause des femmes dans notre ré­gion». C’est comme ce­la que l’idée du FFMed a émer­gé. De­puis dix ans, nous avons ai­dé 200 ONG si­tuées dans 19 pays du pour­tour mé­di­ter­ra­néen, dont la Tu­ni­sie.

En Tu­ni­sie, quel genre de pro­jets sou­te­nez-vous ?

Dif­fé­rents types de pro­jets. Nous avons entre autres ai­dé l’an­née pas­sée l’As­so­cia­tion tu­ni­sienne des femmes dé­mo­crates (Atfd) à mon­ter la pro- duc­tion de la pièce de théâtre «L’hé­ri­tage», pré­sen­tée au pu­blic le 8 mars 2017. Nous ai­dons l’As­so­cia­tion «Vic­toire pour les femmes ru­rales» à ins­tal­ler un centre où des femmes vic­times de vio­lence peuvent trou­ver conseil et prise en charge. Nous avons éga­le­ment ap­por­té notre sou­tien à l’as­so­cia­tion «En­ga­ge­ment sou­tien» qui a tra­vaillé sur les élec­tions de 2011 en in­for­mant les Tu­ni­siennes sur le scru­tin d’oc­tobre 2011 et en les in­ci­tant à al­ler vo­ter.

Comment a émer­gé l’idée d’une rencontre dé­diée au thème : «Mé­dia et fé­mi­nisme» ? Grâce au Fonds, nous com­men­çons à ren­for­cer tous les ré­seaux mé­di­ter­ra­néens et à éta­blir plus de connexions. Au cours d’une réunion qui s’est dé­rou­lée à Pa­ris l’an­née der­nière où nous avons réuni nos vingt conseillères de la ré­gion, cer­taines ont beau­coup in­sis­té sur le be­soin de mettre en place un ré­seau de jour­na­listes fé­mi­nistes qui traitent la ques­tion des femmes à la fois d’une ma­nière res­pec­tueuse et po­si­tive. Ce­la fai­sait cinq ans que nous cher­chions à concré­ti­ser un tel pro­jet.

L’af­faire Wein­stein et les phé­no­mènes «Me Too» et «Ba­lance ton porc» ont-ils ren­du cette rencontre en Ita­lie en­core plus à l’ordre du jour ? La re­la­tion entre ces af­faires et notre rencontre réside dans le fait qu’on ar­rive plus fa­ci­le­ment à par­ler de fé­mi­nisme au­jourd’hui et par consé­quent dé­cro­cher des fonds pour une réunion comme la nôtre. Avant ce­la, le fé­mi­nisme était con­si­dé­ré comme un gros mot. Comment les femmes peuvent-elles à votre avis ex­ploi­ter ce nou­vel éco­sys­tème consti­tué entre autres de ré­seaux so­ciaux pour faire en­tendre da­van­tage leur voix ? Des filles très jeunes ont dé­jà in­ves­ti tous ces mé­dias par­tout dans le monde. Et c’est for­mi­dable ! Ce sont des blo­gueuses et des ac­ti­vistes très douées. Le phé­no­mène est sou­vent lié à des ini­tia­tives in­di­vi­duelles et in­di­vi­dua­listes où les filles peuvent al­ler très loin et sont sui­vies par des mil­liers de per­sonnes. Quelque part, ce­la pro­longe la ten­dance au sel­fie. Or c’est dans le fait de s’ex­po­ser en étant toutes seules que réside la fra­gi­li­té de ces filles, qui su­bissent sou­vent un très fé­roce cy­ber har­cè­le­ment. Je peux ci­ter l’exemple d’une you­tu­beuse fran­çaise Ma­rion Se­clin, qui a fait face pen­dant un an aux plus ignobles des in­sultes sexistes pour avoir pris des po­si­tions fé­mi­nistes. Tout ce contexte est nou­veau. Nous sommes en train de nous y adap­ter pe­tit à pe­tit.

Un pro­jet voit le jour grâce à cette rencontre ita­lienne : un ré­seau/pla­te­forme des femmes de la Mé­di­ter­ra­née. Quel rôle peut jouer cette struc­ture dans le rap­pro­che­ment des femmes des deux rives ? C’est une struc­ture qui peut de­ve­nir un ou­til fa­bu­leux d’échange, dans la me­sure où nous cher­chons toutes une pla­te­forme do­tée d’in­for­ma­tions fiables sur les femmes de la ré­gion. Une sorte de caisse de ré­so­nance de tout ce qui se passe chez nous du cô­té des femmes. Le ré­seau/pla­te­forme peut ser­vir d’en­droit aux femmes jour­na­listes de dif­fu­ser toute cette ma­tière qu’elles n’ar­rivent pas à pas­ser dans leurs mé­dias à dé­faut d’in­té­rêt de leur ré­dac­tion pour les ques­tions fé­mi­nistes. D’autre part à chaque fois qu’il y a du nou­veau dans le mouvement des femmes, jour­na­listes et ac­ti­vistes du ré­seau peuvent tout de suite en rendre compte. L’in­for­ma­tion se­ra alors re­layée par des jour­na­listes femmes de par­tout.

Les contextes des unes et des autres sont très dif­fé­rents. Qu’est-ce qui unit par exemple les femmes croates et les femmes tu­ni­siennes ? Cette di­ver­si­té peut-elle re­pré­sen­ter un avan­tage ou plu­tôt une contrainte ? Il y a beau­coup de si­mi­li­tudes aus­si entre les Tu­ni­siennes et les Croates. Des deux bords de la Mé­di­ter­ra­née les femmes se battent ac­tuel­le­ment pour la dé­fense de leurs droits re­pro­duc­tifs. Moi je crois beau­coup plus à ce qui nous unit qu’à ce qui nous di­vise. La di­ver­si­té nous en­ri­chit. Jus­te­ment les dif­fé­rences sont ren­for­cées par les per­sonnes que nous dé­ran­geons en étant solidaires et en se pré­sen­tant comme des êtres hu­mains qui créent un uni­vers de paix en ac­cep­tant nos di­ver­si­tés.

La Tu­ni­sie est en train de

vivre une ex­pé­rience de tran­si­tion au cours de la­quelle les droits et les li­ber­tés des Tu­ni­siennes ont beau­coup avan­cé. Ce pays peut-il in­car­ner une lo­co­mo­tive pour les autres femmes de la ré­gion ? J’en suis ab­so­lu­ment convain­cue d’au­tant plus que j’ai long­temps été membre du Col­lec­tif Magh­reb Ega­li­té. D’ailleurs, au mo­ment où nous avons vou­lu ré­di­ger une pro­po­si­tion d’un Code éga­li­taire, nous nous sommes ré­fé­rés au dis­po­si­tif lé­gis­la­tif tu­ni­sien qui était plus avan­cé que ce qui exis­tait en Al­gé­rie et au Ma­roc. C’est grâce à ce qui se passe ac­tuel­le­ment en Tu­ni­sie que d’autres peuvent chan­ger et évo­luer par es­prit d’ému­la­tion entre des po­pu­la­tions qui se res­semblent. Et puis quelle bouf­fée d’air frais pour tout le monde à voir des per­sonnes qui osent, comme en Tu­ni­sie, faire bou­ger les choses ! C’est vrai­ment su­per ce qui est en train de se pas­ser dans ce pays !

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