Éco­no­miste et pho­to­graphe, Ma­riem Mez­ghen­ni Ma­louche l’an­ti­dote contre les sté­réo­types

Éco­no­miste se­nior à la Banque Mon­diale, char­gée du pôle com­merce in­ter­na­tio­nal et com­pé­ti­ti­vi­té pour la ré­gion Moyen-orient et Afrique du Nord, Ma­riem Mez­ghen­ni Ma­louche vient d’inau­gu­rer son ex­po­si­tion pho­to­gra­phique à Tu­nis. Son par­cours sin­gu­lier, qui

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Elle est l’an­ti­dote contre les sté­réo­types

Le pon­cif cher aux scep­tiques, qui es­timent in­con­ci­liables plu­sieurs dis­ci­plines, vole en éclats avec Ma­riem Ma­louche. Comme en écho à tant d’autres femmes, Ma­riem Ma­louche était ré­so­lue à conqué­rir sa li­ber­té, à tout en­tre­prendre, à tout oser. Elle le concède sans am­bages: long­temps, sa ten­dance à « se re­te­nir » pré­va­lait. « Quand on est blo­qué dans un monde, on a peur du re­gard des autres », convient-elle. Cram­pon­née à ses règles éco­no­miques, elle re­chi­gnait à in­ves­tir les champs que son éclec­tisme lui ac­cor­dait. Si vif qu’il a fi­ni, néan­moins, par exas­pé­rer ses ins­tincts de li­ber­té. Du reste, Ma­riem Ma­louche désar­çonne par une té­mé­ri­té che­villée au corps, re­con­nais­sable au che­min qu’elle a par­cou­ru, aux va­leurs qu’on lui a in­cul­quées et qu’elle en­tend trans­mettre. Car si elle me­sure sa chance, Ma­riem Ma­louche sait « qu’un en­fant ne choi­sit pas ».

Il y a une pro­pen­sion à l’exé­gèse dans un suc­cès qui rend si humble

Et pour cause, Ma­riem Ma­louche en­tre­prend au­jourd’hui plu­sieurs ac­tions en fa­veur de la Tu­ni­sie, pays où elle est née avant de par­tir sous d’autres cieux : « J’ai gran­di avec mes pa­rents à Tu­nis. J’ai sé­jour­né en Ita­lie pen­dant quelques an­nées où j’ai fait le ly­cée avant de re­ve­nir à Tu­nis où j’ai obtenu une maî­trise en ges­tion. J’ai ga­gné par la suite les rangs de Pa­ris Dau­phine où j’ai dé­cro­ché en 1997 un doc­to­rat en éco­no­mie in­ter­na­tio­nale ». Baroudeuse, Ma­riem pa­tauge, dé­jà, au gré de ses lectures qui lui in­sufflent très tôt la pas­sion des voyages. Pa­ris, elle y a ha­bi­té pen­dant 4 ans. Wa­shing­ton, où elle a beau­coup « fré­quen­té les bi­blio­thèques … » et Tu­nis qu’elle n’a ja­mais quit­té d’une se­melle. Ces nom­breuses aven­tures ont tis­sé des liens sub­tils. Une cer­taine idée de la vie, l’amour de la li­ber­té, l’ou­ver­ture à l’al­té­ri­té et le don des autres: «Les

voyages nous ap­prennent tel­le­ment sur les gens, les cultures. Voya­ger pour moi n’est pas seule­ment po­ser ba­gages dans un pays, c’est aus­si en­trer en com­mu­nion. » D’ailleurs, tant d’ha­bi­le­té n’exa­cerbe-t-elle pas l’en­goue­ment pour le vo­lon­ta­riat de par le­quel se de­vine éga­le­ment la trempe d’une femme de ca­rac­tère ? N’y voyez là nul pen­chant à l’es­broufe, Ma­riem Ma­louche tient sa force de son im­per­ti­nence. D’abord, en te­nant la dra­gée haute à ses pa­rents : « Comme beau­coup, pa­pa vou­lait que je fasse l’ecole Na­tio­nale de l’ad­mi­nis­tra­tion. » Ayant ga­gné ses ga­lons à la Banque Cen­trale et gra­vi les éche­lons jus­qu’au Fonds Mo­né­taire In­ter­na­tio­nal où il a exer­cé comme ex­pert, le père de Ma­riem Ma­louche n’a pas, comme elle le dit, « été im­pres­sion­né » par son choix. Néan­moins, c’est à la Banque Mon­diale que s’at­ta­chait tout ce qu’elle était ré­so­lue à conqué­rir et le don iné­luc­table de trans­mis­sion qu’elle met en exergue : « La Banque Mon­diale nous per­met ce mé­lange. Il y a le cô­té re­cherche que je conti­nue à dé­ve­lop­per en même temps que ce­lui des voyages et du tra­vail avec des gou­ver­ne­ments dif­fé­rents. Quand on pré­sente un pro­jet ou on ex­plique notre idée à un gou­ver­ne­ment sri-lan­kais ou tu­ni­sien qui ont à la fois des langues dif­fé­rentes, des cultures dif­fé­rentes, des po­li­tiques éco­no­miques et des struc­tures dif­fé­rentes, on ob­serve ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, les mots qui marchent, la psy­cho­lo­gie des gens, c’est ma­gni­fique. Ce n’est pas le même tra­vail, chaque pays est dif­fé­rent, chaque pro­jet est dif­fé­rent et par la même oc­ca­sion on ra­mène des prix No­bel et des cher­cheurs », s’en­thou­siasme Ma­riem. Un élan qu’elle étend à tra­vers plu­sieurs en­ga­ge­ments. Que ce soit à tra­vers la thé­ma­tique Dia­spo­ra, dont elle a ac­tuel­le­ment la res­pon­sa­bi­li­té et où elle au­ra à dé­fi­nir la par­ti­ci­pa­tion de cette com­mu­nau­té dans le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de la ré­gion ME­NA, ou les pro­jets qu’elle en­tre­prend en fa­veur de la Tu­ni­sie, Ma­riem Ma­louche a pris le par­ti de la confiance. Quand la confiance qu’on prête est égale à celle qu’on donne, on fa­çonne chaque être hu­main comme un ci­toyen ap­pe­lé à prendre en main son des­tin propre et ce­lui de son pays : «On ne de­vient pas ci­toyen comme ça, on te l’in­culque, tout le monde doit s’in­ves­tir. Ces ac­tions, c’est aux ci­toyens de les en­tre­prendre », plaide Ma­riem. Sa confiance ne ta­rit point. Et dans sa confiance ré­si­dait la ré­ponse aux tur­bu­lences de son monde. Ma­riem Ma­louche s’est heur­tée à des dif­fi­cul­tés, à quelques échecs même. Ce­lui du concours du Young Pro­fes­sion­nal, pour le­quel elle n’a « même pas été sé­lec­tion­née», qui l’a pro­pul­sée à la Banque Mon­diale où l’an­cien gou­ver­neur de la Banque Cen­trale de Tu­nis, Mus­ta­pha Ka­mel Na­bli a joué un rôle cen­tral. Il a été, de fac­to, la rampe de lan­ce­ment de sa car­rière. Après avoir échoué à ar­ra­cher le Young Pro­fes­sion­nal, une per­sé­vé­rance qui ne souffre pas l’ombre d’un doute, Ma­riem est prise par une forte ré­so­lu­tion : « J’ai en­voyé plu­sieurs CV, des consul­ta­tions. J’ai fait par­ve­nir mon CV à MKN qui s’oc­cu­pait alors de la ré­gion ME­NA. Il ha­bi­tait à At­lan­ta et moi à Wa­shing­ton. Il m’a ap­pe­lée pour un en­tre­tien. Quelques mois ont pas­sé pen­dant les­quels il ne ré­pon­dait plus à mes mails. Et puis un jour, il m’a sol­li­ci­tée pour une in­ter­view ne sa­chant pas que j’ha­bi­tais alors à At­lan­ta. » Mus­ta­pha Ka­mel Na­bli ne «l’a pas re­cru­tée mais l’a pré­sen­tée à d’autres di­rec­teurs.» C’est à sa dé­ter­mi­na­tion qu’elle doit une ré­pu­ta­tion si so­lide et une car­rière bien éta­blie à la Banque Mon­diale : « Je n’ai pas ces­sé de les re­lan­cer, ils m’ont rap­pe­lé plus tard pour une sé­rie d’en­tre­tiens et un jour ils m’ont pré­ve­nu que je com­men­çais la se­maine pro­chaine. » C’était il y a 12 ans. Ma­riem a ac­com­pli sa pre­mière mis­sion à Tri­po­li et a flot­té sur les airs du Sri Lan­ka, de l’île Mau­rice, du Bangladesh, du Ka­za­khs­tan, du Ma­roc, de la Li­bye et de la Tu­ni­sie, où elle s’em­ploie ac­tuel­le­ment à la mise en oeuvre d’un pro­jet de dé­ve­lop­pe­ment des ex­por­ta­tions d’une va­leur de 50 mil­lions de dinars. Un prêt de la Banque Mon­diale des­ti­né au dé­ve­lop­pe­ment des ex­por­ta­tions : « Avec Jade Sal­hab, nous co­di­ri­geons le pro­jet et nous gé­rons sa mise en oeuvre. C’est un pro­jet co­los­sal pour la mo­der­ni­sa­tion des sys­tèmes d’in­for­ma­tion, per­çus comme le vé­ri­table ta­lon d’achille de la Douane tu­ni­sienne, et l’amé­lio­ra­tion des flux d’investissements au port de Ra­dès. Quoique minces, des avan­cées sont ob­ser­vées ». L’ac­cé­lé­ra­tion de la mise en place de cette feuille de route reste tri­bu­taire de né­ces­saires ré­formes struc­tu­relles. Sur ce ter­rain, on pa­tine mal­gré la vo­lon­té de l’ac­tuel mi­nistre du Dé­ve­lop­pe­ment, de l’in­ves­tis­se­ment et de la Co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, Fadhel Ab­del­ké­fi . L’en­jeu est de taille : « 17 mil­lions de dinars sont dans la ba­lance, des fonds des­ti­nés au sec­teur pri­vé via le CEPEX. » Et c’est là que le bât blesse. Faute de contre­par­ties ef­fec­tives, l’idée que « l’etat puisse em­prun­ter pour of­frir des sub­ven­tions à des en­tre­prises pri­vées » passe mal. Des pré­cé­dents ont, tou­te­fois, dé­fié les usages et les idées re­çues : « Le FAMEX a été une réus­site. Cette fois, on a vou­lu es­sayer le TASDIR en met­tant en place une ré­forme du CEPEX. Azi­za Hti­ra ( NDLR/ pré­si­dente du CEPEX) est sen­sible à cette idée. J’ai de l’es­poir sur l’in­tel­li­gence et la bonne vo­lon­té de nos di­ri­geants. Je me dis que si j’ar­rive à faire évo­luer le FOPRODEX, à faire bou­ger les lignes en im­pul­sant les men­ta­li­tés, j’au­rais réus­si… L’aide à l’en­tre­prise est ori­gi­nale mais ce­la dé­pend de sa mise en oeuvre. Je crois que c’est pos­sible. A tra­vers une vi­sion, on peut chan­ger les choses. Je tiens en Tu­ni­sie quelque chose que je ne peux pas faire ailleurs. J’en suis cons­ciente». L’autre as­pect de la ré­forme

concerne la COTUNACE donne des ga­ran­tis sur l’ache­teur et Dha­men Fi­nance qui pré­sente une ga­ran­tie sur l’ex­por­ta­teur jus­qu’à une tran­sac­tion de 2MDT pour lui per­mettre un fi­nan­ce­ment de la banque. Elle les gar­dait long­temps dans un ti­roir. Ces pho­tos dont elle truf­fait ses pièces à vivre ne sa­chant pas quoi en faire. D’abord pour leur va­leur de « re­trans­crip­tion », d’af­fir­ma­tion. Pour des rai­sons in­times, Ma­riem Ma­louche a com­men­cé à prendre des pho­tos. « Quand j’ai eu mon pre­mier en­fant, j’ai com­men­cé à prendre des pho­tos.» A ces pho­tos se rat­ta­chait une part au­to­bio­gra­phique pour la­quelle elle n’osait pas les par­ta­ger. En­suite, parce que de ces heures qui s’écoulent, « des feuilles qu’on foule », en ré­so­nance à l’ « Au­tomne Ma­lade » d’apol­li­naire et des sai­sons abo­lies ne sub­siste que l’image : « A Wa­shing­ton, on a les quatre sai­sons, donc ce qu’on a ap­pris en science na­tu­relle, les quatre sai­sons, les fleurs qui tombent et re­poussent… Là bas, je le vis. Pour moi, c’et une belle his­toire de la vie, de l’éter­nel re­com­men­ce­ment, l’été in­dien, les fleurs et les feuilles qui de­viennent co­lo­rées, ma­gni­fiques. Elles sont élé­gantes et tombent après. Ce cycle m’a tou­jours sub­ju­guée. Les fleurs m’im­pres­sionnent par leur fra­gi­li­té. Je m’y re­trouve dans ce mé­lange de fra­gi­li­té et de so­li­di­té. Elles plient mais ne rompent pas même après la tem­pête. Elles vivent en har­mo­nie avec la terre, les four­mis, les vers de terre, les pa­pillons, les abeilles. Ce­la m’a tou­jours par­lé, com­ment peut- on vivre comme ça ? Et puis j’ai­mais les pay­sages, la na­ture. Quand j’ac­cu­sais le coup, j’y pui­sais mon es­poir. Cette beau­té me soi­gnait de l’in­té­rieur. » La pho­to nous ancre dans le pré­sent. La pho­to vaut en­fin par sa va­leur d’en­ga­ge­ment. « A cause de sa force d’évi­dence », il est im­pos­sible de la ba­layer du re­gard. Comme Ma­riem le pro­clame, la pho­to est in­hé­rente à sa vie. « Elle a un rôle, une va­leur d’en­ga­ge­ment… Mon rêve ul­time est d’en­tre­prendre des ac­tions en fa­veur des en­fants. Je veux com­bi­ner ça avec la pho­to.» Un champ qu’elle com­mence à in­ves­tir en plus du ver­nis­sage qu’elle tient chez « Es­sia ga­le­rie vio­lon bleu ». La pho­to, voi­là, c’est fait ! Et les en­fants, elle a es­sayé il y a deux ans : « j’ai com­men­cé mais c’est plus com­pli­qué que je ne le croyais, je veux ai­der des en­fants, les ac­com­pa­gner… Il faut avoir un im­pact. » D’au­tant plus que la ten­dance ob­ser­vée est au dé­cli­nisme. «Les femmes se re­mettent beau­coup en ques­tion. La vo­lon­té de tou­jours vou­loir nous en­fer­mer dans des cases nous in­hibe par­fois. » Il est, tou­te­fois, des peurs sal­va­trices que l’on ponc­tue par des ini­tia­tives. Un beau risque à cou­rir pour celle qui rêve, su­brep­ti­ce­ment, de tro­quer un jour l’éco­no­mie pour les en­fants.

Re­flets, Si­di Bou Saïd, Tu­ni­sie (Sé­rie Ras l’sol)

Chambre avec Vue, Vien­tiane, Laos

Mys­tères, Car­thage, Tu­ni­sie

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