Com­ment créer une in­dus­trie cultu­relle ?

Le Manager - - Sommaire - SA­HAR ME­CHRI KHAR­RAT

Foin des grandes in­can­ta­tions. Place aux chiffres. Ils ont en l’oc­cur­rence ici va­leur de sym­bole. A l’heure où les in­dus­tries cultu­relles et créatives contri­buent à hau­teur de 2.3% du PIB de la zone eu­ro, et sept fois plus que l’in­dus­trie automobile en France, elles sont à la traîne du re­ve­nu na­tio­nal en Tu­ni­sie. Et dire que le pays s’in­gé­nie à iden­ti­fier de nou­veaux re­lais de crois­sance. C’est donc à rai­son que l’as­so­cia­tion Alum­ni­hec s’est prin­ci­pa­le­ment in­té­res­sée aux investissements dans les ac­ti­vi­tés cultu­relles. Ont été conviés Mou­rad Sak­li, an­cien mi­nistre de la Culture et ac­tuel­le­ment consul­tant au­près de trois so­cié­tés In­no­va Me­dias, dif­fu­sant la radio Misk, In­no­va Con­sul­ting et In­no­va Ma­na­ge­ment, Mon­cef Dhouib, pro­duc­teur-réa­li­sa­teur, Mo­kh­tar Ras­saa, di­rec­teur du Fes­ti­val de Car­thage et Mou­rad Ma­tha­ri, pro­mo­teur de « Jazz à Car­thage ». Un pa­nel de rêve avec ces quatre grandes fi­gures na­tio­nales.

Le dé­bat fut pas­sion­nant et pas­sion­né. On n’en at­ten­dait pas moins de ces fer­vents dé­fen­seurs de la culture et des arts. Quand bien même sub­sistent cer­taines di­ver­gences en termes d’ap­proche, la mo­ti­va­tion l’a em­por­té pour his­ser les ac­ti­vi­tés cultu­relles au plus haut ni­veau. Tous par­tagent le même ob­jec­tif : faire émer­ger une in­dus­trie créa­tive et cultu­relle, fort convain­cus qu’ils sont que la va­leur im­ma­té­rielle peut créer de la ri­chesse. Il n’en reste pas moins que la pro­duc­tion cultu­relle né­ces­site des fi­nan­ce­ments qui pro­viennent es­sen­tiel­le­ment du spon­so­ring ou du mé­cé­nat. « Sans mé­cé­nat, les prix des billets au fes­ti­val Jazz à Car­thage se­raient à 200DT », a lan­cé Mou­rad Ma­tha­ri.

La loi sur le mé­cé­nat : une pa­na­cée in­suf­fi­sam­ment uti­li­sée Mou­rad Sak­li, ini­tia­teur de la loi sur le mé­cé­nat, a avan­cé deux prin­ci­paux ob­jec­tifs. Pri­mo, li­bé­rer les forces créatives de tous ceux qui sont im­pli­qués dans l’ac­tion cultu­relle et se­cun­do, éman­ci­per la pro­duc­tion cultu­relle de la tu­telle si­non de l’hé­gé­mo­nie du mi­nis­tère de la Culture. « Il ne faut pas que la pro­duc­tion des ar­tistes dé­pende uni­que­ment de l’aide du mi­nis­tère de la Culture. Il fau­drait plu­tôt créer une dy­na­mique qui at­tire le sec­teur pri­vé à tra­vers le mé­cé­nat cultu­rel », in­siste-t-il. Toute en­tre­prise pour­ra dé­ve­lop­per sa po­li­tique de mé­cé­nat cultu­rel en fonc­tion de ses ob­jec­tifs de dé­ve­lop­pe­ment et de son pu­blic cible, ajoute-t-il. En ef­fet, la loi pro­mul­guée à l’oc­ca­sion de la Loi de fi­nances 2014 per­met un abat­te­ment fis­cal de 100% non pla­fon­né. De ce fait, elle est unique au monde. Ce n’est qu’en mul­ti­pliant les sources de fi­nan­ce­ment que l’on fe­ra naître une in­dus­trie cultu­relle. L’an­cien mi­nistre a at­ti­ré l’at­ten­tion sur le

fait que la loi ne fait pas la dis­tinc­tion entre le mé­cé­nat et le spon­so­ring cultu­rel, ce qui pour­rait aug­men­ter la marge de ma­noeuvre des en­tre­prises qui s’y en­gagent. Ce n’est pas l’avis de Mou­rad Ma­tha­ri qui es­time qu’en rai­son de cette am­bi­guï­té, l’en­tre­prise spon­sor pour­rait se re­trou­ver ac­cu­sée d’en ti­rer un pro­fit per­son­nel, lors d’un re­dres­se­ment fis­cal. La loi ne spé­ci­fie pas clai­re­ment que l’abat­te­ment concerne à la fois le mé­cé­nat et le spon­so­ring. Mou­rad Sak­li ren­ché­rit en dé­cla­rant que cette loi n’a pas en­core at­teint l’ef­fet es­comp­té. Si elle s’est don­né pour mis­sion de fa­vo­ri­ser l’ap­pa­ri­tion de mo­destes mé­cènes dans chaque quar­tier et de trans­for­mer les mé­cènes po­ten­tiels en in­ves­tis­seurs, le constat est que le nombre de mé­cènes n’a pas aug­men­té pour au­tant.

Le rôle de l’etat : su­jet de po­lé­mique A vrai dire, la loi sur le mé­cé­nat tra­duit par­fai­te­ment la vi­sion de l’an­cien mi­nistre quant au rôle de l’etat dans le fi­nan­ce­ment des pro­duc­tions cultu­relles. Pour lui, l’etat doit jouer le rôle de fa­ci­li­ta­teur à tra­vers des in­ci­ta­tions fis­cales. Il pro­pose plu­tôt d’op­ter pour des PPP contrac­tuels ou des nou­velles struc­tures qui ac­cordent des sub­ven­tions pen­dant cinq ans, au bout des­quels le pro­jet doit as­su­rer sa propre ren­ta­bi­li­té, tout en ré­pon­dant en pre­mier lieu aux at­tentes des jeunes et en em­bras­sant toutes les ré­gions. Il a rap­pe­lé que par­mi les pays arabes, la Tu­ni­sie est ce­lui qui sub­ven­tionne le plus la culture. Ce­pen­dant, Mou­rad Sak­li sou­hai­te­rait que les ar­tistes s’af­fran­chissent de l’aide de l’etat. « Les ar­tistes étaient ha­bi­tués à l’as­sis­ta­nat. Pour eux, le mi­nis­tère de la Culture est sy­no­nyme de fonds de sub­ven­tions », as­sène-t-il. Il pré­cise que lors­qu’il était mi­nistre de la Culture, les ar­tistes n’étaient pas si dis­po­sés à

dis­cu­ter de ce qui était plu­tôt struc­tu­rant pour le sec­teur. Quant à Mou­rad Ma­thri, il va même jus­qu’à dire que ce n’est pas du res­sort de l’etat de pro­duire des spec­tacles. Il est plu­tôt ap­pe­lé à co­or­don­ner, lé­gi­fé­rer pour en­cou­ra­ger l’ini­tia­tive pri­vée. Evo­quant l’ex­pé­rience de Jazz à Car­thage : “De­puis quinze ans, nous avions une pe­tite niche au prin­temps. Or l’on se de­mande pour­quoi l’etat choi­sit-il la même pé­riode pour or­ga­ni­ser des évé­ne­ments qua­si­ment gra­tuits qui concur­rencent le nôtre ?”. Bien évi­dem­ment, il y a lieu de s’in­ter­ro­ger s’il y a réel­le­ment une vo­lon­té de bâ­tir une in­dus­trie cultu­relle fai­sant in­ter­ve­nir tout un éco­sys­tème. Et d’as­sé­ner de ma­nière pé­remp­toire qu’un évé­ne­ment de bonne qua­li­té, in­vi­tant des ar­tistes de ta­lent qui vont gé­né­rer de bons feed­backs sur les ré­seaux so­ciaux, as­sure une ex­cel­lente pro­mo­tion de la Tu­ni­sie. Pour lan­cer au fi­nal que “l’of­fice du tou­risme de­vrait être prêt à dé­ployer des investissements à coups de mil­lions”. Mon­cef Dhouib est d’un tout autre avis : pour lui le sché­ma de fi­nan­ce­ment se base sur trois axes, à sa­voir le pro­mo­teur, la recette du pu­blic et l’etat. « Sans l’ap­port de l’etat, je n’au­rais pas pu réa­li­ser Ci­ne­vog », a-t-il lan­cé. De ce fait, il es­time que l’exis­tence même du mi­nis­tère de la Culture est de pro­cu­rer l’aide fi­nan­cière né­ces­saire aux ar­tistes. Il dé­plore à ce titre que le bud­get al­loué aux sub­ven­tions n’ait pas évo­lué lorsque les es­paces ont aug­men­té en nombre. Et de spé­ci­fier que Ci­ne­vog - l’es­pace qu’il a lan­cé - ne re­çoit que la mo­dique somme de 20 000 D par an. “C’est très peu et ça ne per­met pas d’équi­li­brer l’in­ves­tis­se­ment per­son­nel, la recette et l’ap­port de l’etat”, fait-il re­mar­quer. De son cô­té, Mo­kh­tar Ras­saa a une conception ar­rê­tée du rôle de l’etat qui est d’en­cou­ra­ger l’en­tre­pre­neu­riat cultu­rel, de créer un cadre ju­ri­dique dans le­quel cette ac­ti­vi­té puisse évo­luer. L’etat doit avoir de la bienveillance

pour le mé­cé­nat et ne doit pas consi­dé­rer un mé­cène avec sus­pi­cion. «Au­jourd’hui, je dois cher­cher à la loupe pour trou­ver un évé­ne­ment de qua­li­té pour le Fes­ti­val de Car­thage», dé­clare-t-il. Les dif­fi­cul­tés ne sont pas que fi­nan­cières Outre les dif­fi­cul­tés fi­nan­cières, les pro­duc­teurs d’évé­ne­ments sont confron­tés au manque de salles comme l’a spé­ci­fié Mou­rad Ma­tha­ri. «Il y a peu d’es­paces ou­verts, qua­si­ment tous pro­prié­té de l’etat ». Il a éga­le­ment évo­qué la ques­tion de droits de pro­prié­té comme han­di­cap ma­jeur à la pro­duc­tion cultu­relle. Plus pré­ci­sé­ment, l’ab­sence de droits de pro­prié­té ne per­met pas de ren­ta­bi­li­ser la pro­duc­tion cultu­relle. Cin­glant constat : il ne pou­vait pas être plus clair. Pour sa part, Mon­cef Dhouib a si­gna­lé que cer­tains arts sont com­plè­te­ment dé­lais­sés et qu’il s’est éta­bli une cer­taine hié­rar­chie entre les arts: les spec­tacles, la mu­sique et le ci­né­ma sont par­mi les fa­vo­ris. Quelles so­lu­tions pour une in­dus­trie cultu­relle flo­ris­sante? Au rang des so­lu­tions, une pre­mière idée s’im­pose : le pre­mier pro­gramme de l’etat doit être un pro­gramme cultu­rel qui dé­ter­mine ce que l’on veut faire pour les Tunisiens et quelle image de la Tu­ni­sie nous vou­lons re­flé­ter, a lan­cé Mo­kh­tar Ras­saa. Quant à Mou­rad Sak­li , il a mis l’ac­cent sur l’im­por­tance de dé­ve­lop­per et de va­lo­ri­ser notre pa­tri­moine cultu­rel avec toutes ses spé­ci­fi­ci­tés lo­cales et ré­gio­nales. “Il est urgent de fé­dé­rer cultu­rel­le­ment l’en­semble des Tunisiens. J’ai même pro­po­sé d’or­ga­ni­ser pé­rio­di­que­ment des ex­po­si­tions sur les pa­tri­moines des dif­fé­rentes ré­gions dans la nou­velle mai­son de la culture”, in­forme-t-il. Il a pro­po­sé de re­grou­per les mi­nis­tère de l’edu­ca­tion, du Sport , de la Jeu­nesse et de la Culture en deux mi­nis­tères du dé­ve­lop­pe­ment hu­main, l’un pour les 0- 6 ans et le se­cond pour les 6 -18 ans. Il dé­plore qu’au­jourd’hui des mai­sons de la culture se trouvent dans des en­droits dé­ser­tés où les ci­toyens n’ont pas les moyens de s’y rendre. Pour lui, l’école doit être un es­pace de vie qui re­groupe plu­sieurs ac­ti­vi­tés. Il a même sug­gé­ré un club du pa­tri­moine dans chaque école. Mon­cef Dhouib ne manque pas de co­hé­rence, vo­ca­tion oblige. Il sug­gère d’in­tro­duire le lan­gage ci­né­ma­to­gra­phique dans les écoles. Il compte pro­pul­ser son pro­jet “1001 fées” qui consiste à pro­duire 1000 films do­cu­men­taires de trois mi­nutes sur les ré­gions. Mo­kh­tar Ras­saa fait as­saut de pé­da­go­gie, ce qu’il sait faire à mer­veille, et re­com­mande que les après-mi­di sco­laires soient dé­diés aux ac­ti­vi­tés cultu­relles. Mou­rad Ma­tha­ri va en­core plus loin. Il pro­pose rien de moins que d’obli­ger chaque éco­lier à pra­ti­quer un ins­tru­ment de mu­sique et d’em­me­ner les élèves as­sis­ter à des spec­tacles. Vaste pro­gramme pour une Tu­ni­sie qu’on ai­me­rait voir plon­gée dans ce bouillon­ne­ment cultu­rel. ALUM­NI­HEC et ses il­lustres in­vi­tés, qui in­carnent notre re­nou­veau cultu­rel, n’y au­ront pas peu contri­bué.

De G. à D.: Mou­rad Sak­li, Mon­cef Dhouib, Mo­kh­tar Ras­saa, So­nia Dam­mak et Mou­rad Ma­tha­ri

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.