GA­GNER LA BA­TAILLE DE LA PRO­DUC­TI­VI­TÉ

Sa­laire et pro­duc­ti­vi­té, l’his­toire de la poule et de l’oeuf

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Qui vient en pre­mier? C’est l’éter­nelle ques­tion à la­quelle, on tente de ré­pondre. Se­lon l’angle de vue des ac­teurs so­ciaux , c’est tan­tôt les sa­laires qui en aug­men­tant - se­lon la vi­sion syn­di­cale - per­mettent de réa­li­ser des gains de pro­duc­ti­vi­té, alors que du cô­té pa­tro­nal, il ne peut, de fac­to, y avoir d’évo­lu­tion de sa­laires sans celle, conco­mi­tante, de la pro­duc­ti­vi­té. Les éco­no­mistes, pour leur part, avancent l’une des lois ma­jeures de la mi­croé­co­no­mie : l’évo­lu­tion des sa­laires doit suivre, ten­dan­ciel­le­ment, celle de la pro­duc­ti­vi­té ! Au­tre­ment dit, l’on ne peut se par­ta­ger une ri­chesse qu’une fois celle-ci est créée! On n’en sort pas. Dis­cours ou dé­bat by­zan­tin, en at­ten­dant le pays re­cule sur tous les fronts de la com­pé­ti­ti­vi­té mon­diale. Clas­sée en 2012 par le World Eco­no­mic Fo­rum (WEF), pre­mière éco­no­mie en Afrique en termes de com­pé­ti­ti­vi­té, sept pays du conti­nent font au­jourd’hui mieux que la Tu­ni­sie. Au plan mon­dial, c’est tout juste la dé­grin­go­lade au fond du clas­se­ment. 32° se­lon le clas­se­ment 2010/2011 du même WEF, le pays est lo­gé, en 2016/2017 à la 95° place par­mi les 138 pays clas­sés, soit 63 places de per­dues en l’es­pace de six an­nées. Il ne s’agit plus, dès lors, de s’in­ter­ro­ger mais plu­tôt de s’alar­mer. C’est à ce titre que le­ma­na­ger a réuni, au­tour d’une table, des per­sonnes-res­sources re­con­nues pour leur sen­si­bi­li­té à ce qui touche de près à l’en­vi­ron­ne­ment so­cio-éco­no­mique de l’en­tre­prise et de ses em­ployés.les échanges de vues, mo­dé­rés par Sa­har Me­chri, Edi­to­ria­liste du Ma­ga­zine, ont tour­né pré­ci­sé­ment au­tour des su­jets de pré­oc­cu­pa­tion de l’heure, prin­ci­pa­le­ment la pro­blé­ma­tique de l’adé­qua­tion sa­laire/pro­duc­ti­vi­té avec en co­rol­laire le temps de tra­vail et son amé­na­ge­ment sai­son­nier. Sans re­prendre les élé­ments d’éclai­rage et points de vue ex­pri­més, re­pris et dé­ve­lop­pés dans le dos­sier, in­té­res­sons-nous aux dif­fé­rents in­di­ca­teurs dé­li­vrés par le World Eco­no­mic Fo­rum. Le moins que l’on puisse dire est que, pour re­prendre Nou­red­dine Ha­j­ji, di­rec­teur gé­né­ral D’EY Tu­ni­sie : « Nous ne sommes pas bons ». A ce titre, la dé­gra­da­tion du po­si­tion­ne­ment de la Tu­ni­sie en ma­tière de com­pé­ti­ti­vi­té glo­bale se trouve, entre autres, dans l’ef­fi­cience du mar­ché du tra­vail, avec cette place peu en­viable de 133° sur les 138 pays clas­sés. Cerise sur le gâ­teau: l’in­dice «Sa­laire et pro­duc­ti­vi­té», ce­lui qui nous in­té­resse le plus, n’est pas brillant du tout. En 2016/2017, le WEF classe la Tu­ni­sie à la 132° place mon­diale, dans le pe­lo­ton des six der­niers pays clas­sés, en­re­gis­trant, de sur­croît, un re­cul de 11 places par rap­port à l’ap­pré­cia­tion faite une an­née au­pa­ra­vant. A titre de com­pa­rai­son, le Ma­roc fait un peu mieux que notre pays (114° ), idem pour l’al­gé­rie (122°). Pour sa part, la Jor­da­nie brille avec sa 55° place. Des pays eu­ro­péens concur­rents de la Tu­ni­sie en­re­gistrent éga­le­ment de bonnes per­for­mances en la ma­tière, comme la Croa­tie (66°) et la Bul­ga­rie (67°). Ne par­lons pas de la Ma­lai­sie qui, elle, se po­si­tionne au 6° rang mon­dial! Autre clas­se­ment peu fa­vo­rable à l’ap­pré­cia­tion des in­ves­tis­seurs : nous sommes 129° au ni­veau de la flexi­bi­li­té dans la dé­ter­mi­na­tion des sa­laires et 128° pour ce qui est de la qua­li­té des re­la­tions so­ciales! Face à ce pre­mier constat, l’on peut ex­pli­quer et com­prendre la fri­lo­si­té des in­ves­tis­seurs. Mais ce n’est pas tout car l’ana­lyse des bar­rières et obs­tacles qui consti­tuent un frein à l’in­ves­tis­se­ment met en évi­dence trois autres rai­sons prin­ci­pales qui res­tent du res­sort des pou­voirs pu­blics: la lour­deur ad­mi­nis­tra­tive (pour 75 % des in­ter­ro­gés), la cor­rup­tion ad­mi­nis­tra­tive (41 %) et la lé­gis­la­tion du tra­vail (33 % des di­ri­geants in­ter­ro­gés). Les en­tre­prises citent éga­le­ment d’autres fac­teurs ex­ternes, no­tam­ment le cli­mat so­cial gé­né­ral du pays et la si­tua­tion sé­cu­ri­taire (D’après le Baromètre 2016 des en­tre­prises en Tu­ni­sie pu­blié par E&Y). Ré­sul­tat, se­lon une ana­lyse de L’ITCEQ, sur la pé­riode 2011-2017, il est re­le­vé une baisse de la contri­bu­tion de la pro­duc­ti­vi­té to­tale des fac­teurs. L’évo­lu­tion moyenne de cette der­nière est pas­sée de 1,5% du­rant 2002-2006 à 1% en moyenne sur 2007-2010 pour tom­ber à -0,3% du­rant la pé­riode 2011-2017. Ain­si en de­hors des sec­teurs agri­cole et ad­mi­nis­tra­tif, la crois­sance ne se­rait en moyenne que de 1,4% sur la pé­riode 2011-2017 contre 5,3% entre 2007 et 2010. Sans pour au­tant mettre ce re­cul sur le seul dos d’une pro­duc­ti­vi­té en berne, d’autres fac­teurs in­ter­viennent, dont deux élé­ments ont in­dé­nia­ble­ment in­flué né­ga­ti­ve­ment sur celle-ci. D’abord se trouvent les sa­laires qui, dans notre pays, toutes ac­ti­vi­tés confon­dues, ont connu une dy­na­mique sans pré­cé­dent et sans pos­si­bi­li­té au­cune de s’ac­cor­der par consen­sus sur la né­ces­si­té de mo­dé­rer leur pro­gres­sion face à la si­tua­tion éco­no­mique et fi­nan­cière que vit le pays. L’on peut certes avan­cer que cette dy­na­mique peut avoir des ef-

fets po­si­tifs sur le pou­voir d’achat et la pous­sée de la consom­ma­tion. Il n’en de­meure pas moins que ce qui pose réel­le­ment pro­blème c’est cette to­tale dé­con­nexion entre aug­men­ta­tions des sa­laires et gains de pro­duc­ti­vi­té, fra­gi­li­sant ain­si le ni­veau de com­pé­ti­ti­vi­té de l’en­tre­prise, frei­nant l’in­ves­tis­se­ment et donc la créa­tion de nou­veaux em­plois. Il a été ci­té, dans ce contexte, du­rant les échanges, l’aug­men­ta­tion des sa­laires dans le sec­teur pri­vé de 6% pour 2017 mais éga­le­ment ré­tro­ac­tive sur 2016, sans contre­par­tie de pro­duc­ti­vi­té. Elle est qua­li­fiée de ca­tas­tro­phique par la pré­si­dente de la CONECT In­ter­na­tio­nale. Deuxième fac­teur et non des moindres, ce­lui de l’amé­na­ge­ment du temps de tra­vail dans le sec­teur pu­blic qui in­flue né­ga­ti­ve­ment, qu’on le veuille ou non, sur le com­por­te­ment du pri­vé, pour­tant non di­rec­te­ment concer­né. In­di­rec­te­ment il en su­bit les consé­quences: une ad­mi­nis­tra­tion plé­tho­rique, dé­jà pas par­ti­cu­liè­re­ment dy­na­mique et qui tourne au ra­len­ti le quart de l’an­née. Du­rant le mois saint de Ra­ma­dan, la se­maine com­prend 30h30 de tra­vail ré­par­ties sur les cinq pre­miers jours, sui­vis, cette an­née, de la séance unique, à ne pas confondre avec la séance conti­nue, du­rant la­quelle l’as­treinte heb­do­ma­daire n’est que de 31h30. Elle était de 32 heures l’an­née écou­lée. Com­pren­dra qui pour­ra cette élas­ti­ci­té des ho­raires du­rant trois mois de l’an­née. Etre payé pour 40 heures et ne don­ner qu’une tren­taine d’heures est réel­le­ment spé­ci­fique à notre pays: la séance unique n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Quant au mois de Ra­ma­dan, la Tur­quie, par exemple, pays cer­tai­ne­ment pas moins mu­sul­man que le nôtre, n’adopte pas d’ho­raires spé­ci­fiques, mis à part le gain d’une heure prise sur celle du dé­jeu­ner qui per­met au fonc­tion­naire de quit­ter son bu­reau une heure plus tôt! Ce temps de tra­vail a été «gé­né­reu­se­ment» ré­duit, en 2013, par le gou­ver­ne­ment La­rayedh. Il était de 35 heures avant la ré­vo­lu­tion et avait même été fixé à 37h30 en 2012. En Al­gé­rie, tout comme en Mau­ri­ta­nie, le pro­gramme est de 35 heures heb­do­ma­daires. Il ne fait cer­tai­ne­ment pas plus frais dans ces pays, tout comme dans la Si­li­con Val­ley, au Texas, ou en­core au sud de l’es­pagne, de l’ita­lie, de la Grèce ou de Tur­quie. Si l’on prend l’autre ex­trême, il fait un froid gla­cial dans les pays de l’ex­trême nord du conti­nent et pour­tant le temps de tra­vail de­meure in­va­riable. Mais com­ment font donc les mu­sul­mans dans ces pays ? Et puis, dans un tout autre cha­pitre, comme frein à la ren­ta­bi­li­té de l’en­tre­prise nous avons le sys­tème fi­nan­cier, nerf de la guerre éco­no­mique, qui n’est ac­ces­sible que du­rant 4h15 les cinq pre­miers jours ou­vrables de la se­maine. Outre la contrainte du temps qui li­mite l’ac­cès à ses services par l’en­tre­prise, il se trouve, lui-même, cou­pé du monde dé­ve­lop­pé du­rant ces trois mois de l’an­née. Bi­zarre quand même! Plus haut, il a été ques­tion d’autres fac­teurs qui in­ter­viennent né­ga­ti­ve­ment sur le ni­veau de pro­duc­ti­vi­té de tout sa­la­rié. Glo­ba­le­ment, l’on pour­rait évo­quer, au-de­là du re­ve­nu ti­ré par son tra­vail, l’ab­sence de son épa­nouis­se­ment dans son mi­lieu pro­fes­sion­nel. Plu­sieurs études ont été faites sur le su­jet et toutes concluent de ma­nière générale que des em­ployés heu­reux sont plus per­for­mants et donc plus pro­duc­tifs. Ou­til de tra­vail per­for­mant, réa­li­sa­tion de soi, en­vi­ron­ne­ment pro­pice, re­con­nais­sance et res­pon­sa­bi­li­sa­tion consti­tuent la base de l’ef­fi­ca­ci­té au tra­vail. Il y a éga­le­ment la qua­li­té des in­fra­struc­tures et de cer­tains services (tran­sport, gar­de­rie, can­tine…), qui fait dé­faut comme l’a sou­li­gné Ka­rim Tra­bel­si, ex­pert éco­no­mique au­près de L’UGTT. Pa­ra­doxa­le­ment, la né­go­cia­tion entre les par­te­naires so­ciaux ne s’est ja­mais en­ga­gée sur de tels su­jets de pré­oc­cu­pa­tion de l’em­ployé comme le cadre de vie, l’ac­cès au lo­ge­ment, aux soins, aux loi­sirs… qui pour­raient don­ner un sens à la va­leur tra­vail. Voi­là qui se­rait un dé­but de so­lu­tion plu­tôt que de se li­mi­ter à la seule va­riable du taux d’aug­men­ta­tion sa­la­riale, comme sou­li­gné par Mo­nia Je­gui­rim Es­saï­di, «sor­tir d’un syn­di­ca­lisme re­ven­di­ca­tif pour un syn­di­ca­lisme par­ti­ci­pa­tif». «Sor­tir éga­le­ment de la dé­marche des né­go­cia­tions so­ciales, qui a au­jourd’hui plus de 40 ans d’âge», ap­puie Nou­red­dine Ha­j­ji. Au­jourd’hui il n’est plus pos­sible de pri­mer de fa­çon mé­ca­nique et li­néaire les sa­la­riés per­for­mants et ceux qui le sont moins, ap­proche qui met de cô­té toute mo­ti­va­tion dans l’ef­fort. C’est là tout un pro­gramme, qui ne re­lève pas du rêve, mais reste du do­maine du réa­li­sable s’il y a une prise de conscience de l’en­semble des ac­teurs et un par­tage réel des res­pon­sa­bi­li­tés de chaque ac­teur. C’est l’avis par­ta­gé par l’en­semble des in­vi­tés du Ma­na­ger, qui ont tous mis en évi­dence que la force du pays ré­side dans son po­ten­tiel hu­main do­té de com­pé­tences de haut ni­veau. Voi­là quelques an­nées, les cam­pagnes de pro­mo­tion et d’at­trac­tion des IDE tour­naient au­tour, entre autres ar­gu­men­taires, de la main-d’oeuvre bon mar­ché, le «low cost»! Ne se­rait-il pas plus ap­pro­prié, au­jourd’hui, alors que le pays cherche à se re­po­si­tion­ner, d’avan­cer la com­pé­ti­ti­vi­té de l’em­ploi en Tu­ni­sie. Le mes­sage du «best cost», as­so­ciant ni­veau de sa­laire et pro­duc­ti­vi­té, se­rait cer­tai­ne­ment plus por­teur!

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